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Les parlers bressan et jurassien
Le jurassien et le bressan appartiennent à l'ensemble des parlers francoprovençaux, une branche romane distincte à la fois des langues d'oïl et de l'occitan, historiquement parlée dans une zone triangulaire allant de Genève à Lyon, puis à Grenoble, et s'étendant vers le nord jusqu'au Jura vaudois, le pays de Gex, la Bresse, le Bugey, le Valromey, le Forez, et une partie de la Savoie
• Le jurassien se réfère principalement aux variétés parlées dans le canton du Jura (Suisse), dans le Jura bernois (notamment à Moutier, Courtelary, Tramelan), ainsi que dans les régions limitrophes françaises comme le Haut-Doubs et l'extrême sud de la Haute-Saône.

• Le bressan, quant à lui, désigne les parlers du département de l'Ain (la Bresse), avec des variantes locales (bressan septentrional, central, méridional), plus influencées par le lyonnais et le savoyard.

Bien que regroupés dans un même ensemble dialectal par commodité, ces parlers présentent des différences phonétiques, lexicales et syntaxiques notables, reflétant des histoires socio-politiques divergentes. Le Jura suisse at été longtemps sous domination épiscopale (prince-évêque de Bâle), puis bernoise, avant de rejoindre la Confédération helvétique en 1979, tandis que la Bresse a appartenu successivement au duché de Savoie, au royaume de France (depuis 1601), puis à la République.

Le francoprovençal, dont relèvent le jurassien et le bressan, est issu du latin vulgaire parlé dans les Alpes nord-occidentales à partir du Ier siècle ap. JC., sur un substrat celtique (gaulois) encore perceptible dans la toponymie (-ieu, -ieu < -iacum; Chambéry, Chamonix) et quelques mots du lexique rural (bâ « vache », apparenté au gaulois boua; chê « chêne »). Contrairement au français, qui a subi la loi de Bartsch (palatalisation de /a/ devant nasale en /ɛ̃/, comme champ /ʃɑ̃/), le francoprovençal a conservé /a/ dans ces contextes : ainsi, en jurassien, tsan ou chan ( = champ), prononcé avec une voyelle ouverte non nasalisée, voire légèrement traînante selon les localités. Une autre caractéristique majeure est la chute généralisée des e atones finaux (d'où fiâ (= fille), martâ ( = marché), portâ ( = porter), là où le français conserve -e muet ou le transforme. Les diphtongaisons du français (comme pierre < petra) sont absentes : le jurassien dit pèrâ, le bressan pêra, avec une voyelle longue ou nasalisée selon les zones.

La phonétique du jurassien présente des traits spécifiques : conservation fréquente du /h/ initial hérité du germanique (par exemple hâ « avoir », hôpital), disparu en français standard mais vivace dans les parlers bernois et jurassiens sous influence alémanique; palatalisation de /ka/, /ga/ en /tʃa/, /dʒa/ (tchâ « chien », dji « je ») dans certaines zones rurales, tandis que d'autres utilisent /ʃa/, /ʒi/ (châ, ji) sous influence lyonnaise ou genevoise; métathèse courante (pruvâ pour purvâ « éprouver »); et une prosodie caractérisée par des intonations descendantes marquées et une tendance à l'allongement des voyelles accentuées, donnant à la parole un rythme lent et chantant, souvent décrit comme « traînant » par les locuteurs de français standard.

Le bressan, quant à lui, se distingue par des influences plus marquées du lyonnais et du savoyard : ainsi, le /s/ final devient souvent /z/ devant une voyelle initiale (los ûjos  = les yeux), le /l/ vocalisé en /u/ ou /w/ dans certains contextes (beau pour bel), et la diphtongaison de /É›/ en /jÉ›/ dans des mots comme fièye (= fille) ou nièce. Le lexique bressan regorge de termes liés à l'agriculture, à l'élevage (notamment la volaille, tradition bressane), à la fromagerie et à la vie rurale : péla (= poêle à long manche pour la préparation de la gaudette ou de la tuechâ, une crêpe épaisse); bètche ( = bûche), chavâna ( = sabot), pogne ( = pain), fâna ( = fenaison). En jurassien, on retrouve des mots spécifiques au monde horloger (rouyâ « rouage », pointeû « ajusteur »), à la forêt jurassienne (tchêne « chêne », épénâ « épicéa »), et aux réalités alpines (gra « glacier », montâne « montagne »), ainsi que des emprunts à l'allemand suisse : bâcha ( = poubelle, de Büchse), kèss ( = fromage, de Käse), schtoumpf ( = chaussette, de Strumpf).

Sur le plan morphosyntaxique, ces parlers conservent des archaïsmes romans perdus en français. Le pronom sujet est souvent obligatoire, même si le verbe est conjugué (Yô su « Je suis », El va « Il va »). Le système verbal distingue encore, dans certains parlers ruraux, le passé simple (Yô chantâ) du passé composé (Yô ‘i é chantâ), bien que ce premier soit en voie de disparition. L'article défini, hérité du latin ille, varie selon le genre et le nombre, mais aussi selon la phonétique du mot suivant : en jurassien, lo, la, lé (masc. sing., fém. sing., pluriel), mais l' devant voyelle (l'amâ « l'aimer »); en bressan, souvent ô, ôt, é, voire é, ét, é selon les zones (ô pognâ « le pain », ét pognâ « les pains »). Une particularité notable est l'emploi d'un pronom personnel en ou an (« on »), utilisé à la fois comme sujet indéfini et comme forme de politesse impersonnelle, proche de l'allemand man ou de l'italiensi (An dît qu'i vâ v'nîr « On dit qu'il va venir »). La négation se construit souvent en deux éléments (point ou mîa + pas ou mie), comme en ancien français (Yô n' su point « Je ne suis pas »), bien que pas tende à supplanter les autres dans les variétés modernes.

Historiquement, le jurassien et le bressan n'ont jamais été des langues d'écriture standardisées. Ils ont été très tôt marginalisés par les langues d'État : le français en France, le français de chancellerie à Genève, puis l'allemand à Berne, et enfin le français helvétique dans le Jura suisse. Leurs premiers témoignages écrits datent surtout du XIXe siècle, sous forme de textes littéraires folklorisants, de chansons populaires recueillies par des ethnologues (comme Amélie Bosquet en Bresse ou Adolphe Vordermann en Suisse), ou de glossaires locaux. Au XXe siècle, quelques écrivains tentent de leur redonner dignité littéraire : en Bresse, Louis Péricaud, puis plus récemment Raymond Nigou ou Jean-Claude Roman, qui composent des poèmes, des contes ou des pièces de théâtre en patois bressan, souvent accompagnés de traductions françaises. En Suisse, des figures comme Charles Ferdinand Ramuz (bien qu'écrivant principalement en français) s'inspirent fortement des parlers vaudois et jurassiens dans leur style, et des auteurs comme Jean-Louis Bornand ou Pierre Wagnière publient des recueils en patois jurassien, notamment dans la revue Lo Bêrouè ( = Le Baroudeur), fondée dans les années 1980.

Aujourd'hui, la situation du jurassien et du bressan est préoccupante. Tous deux sont classés comme « gravement en danger » par l'Unesco. En Suisse, bien que le canton du Jura reconnaisse officiellement le « patois jurassien » comme élément du patrimoine culturel, il n'a aucun statut dans l'administration ni dans l'enseignement obligatoire. Quelques cours facultatifs existent, des associations comme Patrimoine jurassien ou L'Atelier du patois organisent des ateliers, des spectacles, des publications (dictionnaires, contes bilingues), et des concours de théâtre en patois. En France, la loi Deixonne de 1951, puis la loi Molac de 2021, ont permis un enseignement optionnel de « langues de France », mais le francoprovençal (souvent ignoré au profit de l'occitan ou de l'alsacien) reste très peu enseigné. Dans l'Ain, des collectifs comme Arôbe ou Bressan.nô tentent de documenter les parlers anciens via des enregistrements oraux, de créer des ressources pédagogiques numériques, et de promouvoir la langue dans les fêtes locales (comme la Fête de la Péla à Bourg-en-Bresse), mais la transmission familiale est quasi inexistante : la grande majorité des locuteurs natifs ont plus de 70 ans, et les jeunes, s'ils en comprennent des bribes, ne le parlent pas couramment.

Pourtant, une forme de résilience s'observe. Des musiciens composent en jurassien ou en bressan (rap, chanson folk, slam), injectant dans la langue des thématiques contemporaines (identité, écologie, exclusion). Des créateurs utilisent les réseaux sociaux pour publier des mèmes, des mini-vidéos ou des chroniques humoristiques en patois, détournant les stéréotypes pour en faire un marqueur de fierté subversive. Des initiatives transfrontalières se développent, comme le projet Arpetan, qui cherche à fédérer les locuteurs de l'ensemble francoprovençal autour d'une norme écrite commune (basée notamment sur l'orthographe Graphie de Conflans), afin de faciliter l'édition, l'enseignement et la reconnaissance internationale. Ce mouvement ne vise pas à restaurer un « parler pur », mais à permettre à ces langues de vivre dans la modernité, en acceptant les emprunts, les variations, les hybridations.

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