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Saturne
L'exploration in situ
Quatre sondes seulement ont atteint Ă  ce jour Saturne. Il s'agit de Pioneer 11, qui a survolĂ© la planète en 1979, puis des deux sondes d'exploration des planètes gĂ©antes Voyager, passĂ©es Ă  proximitĂ© de l'objet en 1981 et 1982. Ces trois sondes ont Ă©tĂ© lancĂ©es par la Nasa. Enfin, quatrième en date de ces missions d'exploration, celle de la sonde Cassini-Huygens s'est dĂ©roulĂ©e entre 2004 et 2017. Son module principal (Huygens) a Ă©tĂ© satellisĂ© autour de la planète pendant toute cette pĂ©riode, tandis que le second module (Cassini) a pĂ©nĂ©trĂ© dans l'atmosphère de Titan, avant de se poser sur son sol en 2005.  La mission Cassini-Huygens, initialement prĂ©vue pour quatre ans, bĂ©nĂ©ficie de deux prolongations (Equinox en 2008 et Solstice en 2010), permettant d'observer les saisons saturniennes et d'approfondir les dĂ©couvertes.
Dates clés :
1979 : La sonde Pioneer 11 survole Saturne.

1981 : Voyager 1 atteint la planète géante.

1982 : Voyager 2 arrive Ă  son tour dans ses parages.

1997 : Lancement de la sonde Cassini-Huygens.

2004 : Cassini-Huygens atteint le système saturnien.

2017 : Fin de la mission Cassini-Huygens.

Pioneer 11, en éclaireur

L'histoire de l'exploration spatiale de Saturne commence par une rencontre brève et audacieuse, un survol lancĂ© Ă  travers le Système solaire extĂ©rieur comme on jette une sonde dans l'inconnu. Le 1er septembre 1979, Pioneer 11, une petite sonde de 260 kilogrammes lancĂ©e six ans plus tĂ´t, franchit le plan des anneaux Ă  une distance de seulement 21 000 kilomètres de la couche nuageuse supĂ©rieure de la planète. C'est la première fois qu'un objet fabriquĂ© par l'humanitĂ© pĂ©nètre le royaume de Saturne. 

La sonde, protégée par son antenne parabolique utilisée comme bouclier contre les micrométéorites, traverse le plan des anneaux en un point que les astronomes ont soigneusement choisi, là où les particules sont supposées assez rares pour ne pas la détruire. Elle survit. Pendant ces heures fiévreuses, ses instruments rudimentaires mais robustes enregistrent une moisson de premières : la température de la planète, la structure du champ magnétique, et surtout, la confirmation que l'anneau E, un disque diffus soupçonné depuis la Terre, existe bel et bien. Pioneer 11 découvre aussi l'anneau F, une structure étroite et ténue à la limite extérieure du système principal, dont personne ne soupçonnait l'existence.

La sonde photographie la planète en basse résolution, révélant des bandes nuageuses parallèles, et mesure un champ magnétique saturnien plus faible que celui de Jupiter, mais parfaitement aligné avec l'axe de rotation, une curiosité qui intrigue les théoriciens. Puis Pioneer 11 s'éloigne, laissant derrière elle un système dont elle n'a fait qu'esquisser l'exploration, mais dont elle a confirmé qu'il mérite une expédition bien plus ambitieuse. Ce sera le programme Voyager.

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Les anneaux vus par Pioneer 11.
(Source : Nasa / JPL).

Les sondes Voyager

Le grand programme d'exploration planĂ©taire Voyager comportait deux sondes jumelles Voyager 1 et 2. La première Ă©tait consacrĂ©e Ă  l'Ă©tude de Jupiter et de Saturne, la seconde y ajoutant Uranus et Neptune. Elles ont permis d'obtenir des informations dĂ©taillĂ©es sur les atmosphères, les magnĂ©tosphères et les systèmes satellitaires des quatre planètes gĂ©antes. Les sondes Voyager, qui ont transmis, chacune, 16 000 images de Saturne, ont permis en particulier de dĂ©couvrir plusieurs lunes supplĂ©mentaires autour de la planète, et de rĂ©vĂ©ler l'extrĂŞme complexitĂ© de ses anneaux, sur lesquels sont apparus par ailleurs des structures radiales, parfois comparĂ©es Ă  des traces de doigts, et dont l'origine semble devoir ĂŞtre cherchĂ©e dans les instabilitĂ©s de la magnĂ©tosphère saturnienne. 
• Voyager 1 a Ă©tĂ© lancĂ©e le 5 septembre 1977 Ă  destination de Jupiter et Saturne. Elle atteint les parages de Jupiter 5 mars 1979, puis elle s'approche Ă  64 000 kilomètres de Saturne le 12 novembre 1980.  Elle plonge dans le système avec une trajectoire qui privilĂ©gie l'Ă©tude de Titan, le satellite le plus prometteur. La sonde effleure le gros satellite, passant Ă  moins de 7000 kilomètres de sa surface orangĂ©e. Les camĂ©ras et les spectromètres enregistrent un disque entièrement voilĂ© par une brume Ă©paisse. Aucune surface n'est visible. Mais les instruments dĂ©tectent une atmosphère d'azote, dense, plus Ă©paisse que celle de la Terre, avec du mĂ©thane, de l'Ă©thane, et une chimie organique complexe qui Ă©voque une Terre primitive plongĂ©e dans un congĂ©lateur cosmique. La dĂ©ception de ne pas voir la surface est largement compensĂ©e par la rĂ©vĂ©lation d'un monde mĂ©tĂ©orologique actif et d'un laboratoire de chimie prĂ©biotique. Voyager 1, après ce survol rapprochĂ©, est dĂ©viĂ©e vers le nord, hors du plan de l'Ă©cliptique, et quitte le système.


Gros plan sur l'atmosphère Saturnienne par Voyager 2.
(Source : Nasa / JPL).

• Voyager 2  a Ă©tĂ© lancĂ©e 16 jours avant Voyager 1, le 20 aoĂ»t 1977, Ă  destination des quatre planètes gĂ©antes. PlacĂ©e sur une trajectoire moins rapide, elle est parvenue Ă  proximitĂ© de Jupiter quatre mois après sa jumelle, le 9 juillet 1979, puis elle est passĂ©e Ă  quelque 41 000 kilomètres de Saturne le 26 aoĂ»t 1981.  Sa trajectoire est diffĂ©rente. Elle est conçue pour maximiser l'Ă©tude des anneaux, des satellites glacĂ©s et de la magnĂ©tosphère. Les camĂ©ras, plus sensibles et mieux programmĂ©es après les leçons de Voyager 1, rĂ©vèlent une richesse de dĂ©tails qui sidère les Ă©quipes au Jet Propulsion Laboratory. Les anneaux se dĂ©composent en milliers d'annelets, des lacunes se rĂ©vèlent, des ondes de densitĂ© spiralĂ©es apparaissent comme des sillons sur un disque vinyle cosmique. Les satellites bergers prĂ©dits par la thĂ©orie sont enfin photographiĂ©s. PromĂ©thĂ©e et Pandora, deux petites lunes irrĂ©gulières, encadrent l'anneau F et le sculptent par leur champ gravitationnel. La division de Encke dans l'anneau A montre en son centre un petit satellite, Pan, qui nettoie la lacune par sa seule prĂ©sence gravitationnelle. Les camĂ©ras de Voyager 2 photographient les surfaces des lunes dĂ©couvertes depuis la Terre depuis des siècles, et elles se rĂ©vèlent ĂŞtre des mondes d'une diversitĂ© Ă  couper le souffle. Mimas exhibe un cratère d'impact si vaste, nommĂ© Herschel, que la lune semble avoir frĂ´lĂ© la dislocation. TĂ©thys porte une vallĂ©e immense, Ithaca Chasma, qui court sur les trois quarts de sa circonfĂ©rence. Japet confirme l'intuition de Cassini : son hĂ©misphère avant est couvert d'un matĂ©riau sombre, tandis que l'hĂ©misphère arrière brille d'une glace Ă©clatante. HypĂ©rion, photographiĂ© de loin, montre une forme chaotique. Encelade, en revanche, intrigue : sa surface est d'une blancheur Ă©clatante, criblĂ©e de cratères par endroits, mais Ă©trangement lisse ailleurs, suggĂ©rant un renouvellement rĂ©cent. Les survols, toutefois, sont trop rapides pour comprendre la nature de cette activitĂ©. Voyager 2 poursuit ensuite sa route vers Uranus, laissant Saturne transformĂ©e en un système complexe, dynamique, habitĂ© par des lunes actives et un anneau aux structures d'une finesse inouĂŻe.

La mission Cassini-Huygens

Les données de Voyager nourrissent quinze ans de recherches théoriques et d'observations terrestres, mais la communauté scientifique sait que seule une mission orbitale peut répondre aux questions posées par les survols. Le projet Cassini-Huygens naît de cette ambition, une collaboration entre la NASA, l'Agence spatiale européenne (ESA) et l'Agence spatiale italienne (ASI). La sonde, une masse de cinq tonnes et demie chargée de douze instruments scientifiques, avec à son bord le module Huygens destiné à se poser sur Titan, est lancée le 15 octobre 1997 depuis Cap Canaveral. Elle met sept ans à atteindre Saturne, après deux assistances gravitationnelles de Vénus, une de la Terre et une de Jupiter. Le premier juillet 2004, Cassini allume son moteur principal pendant quatre-vingt-seize minutes et s'insère en orbite autour de la planète. Commence alors une mission qui durera treize années, jusqu'au 15 septembre 2017, et qui va changer radicalement la compréhension du système saturnien.
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Les modules Cassini et (Ă  droite) Huygens.
(Source : Esa, Copyright : David Ducros).

 


Dès les premières orbites, Cassini dirige ses instruments vers les anneaux de Saturne. La résolution des images est sans commune mesure avec celle de Voyager. Les ondes de densité, les divisions, les annelets se révèlent avec une précision de quelques mètres. La sonde mesure la température des particules, découvrant que la face non éclairée des anneaux est plus froide que la face éclairée, ce qui indique une structure fragmentée en blocs de glace de quelques centimètres à quelques mètres. Le spectromètre infrarouge et l'analyseur de poussière détectent un disque de vapeur d'eau et de produits oxygénés autour des anneaux, preuve que la glace se sublime et se redépose constamment. L'expérience de radio-occultation sonde la structure verticale des anneaux, confirmant que leur épaisseur ne dépasse pas quelques dizaines de mètres, comme l'avait prédit Öpik soixante ans plus tôt. Des lunes minuscules, jamais vues, sont découvertes dans les lacunes. Daphnis, dans la division de Keeler, crée des vagues verticales de plusieurs centaines de mètres de haut en perturbant les particules sur son passage. Les hélices, des structures en forme de pales découvertes dans l'anneau A, trahissent la présence de lunes de quelques centaines de mètres qui ne parviennent pas à nettoyer complètement leur sillage, formant des motifs tourbillonnaires.

L'étude de Saturne elle-même par Cassini transforme la vision de la planète géante. Les caméras et les spectromètres surveillent l'atmosphère pendant plus d'une saison saturnienne complète, soit près de trente années terrestres. Une immense tempête, la Grande Tache Blanche, éclate en décembre 2010 dans l'hémisphère nord. Cassini assiste à sa naissance, à sa croissance fulgurante, puis à son enroulement autour de la planète en une bande turbulente qui fait le tour complet du globe. Les instruments mesurent des éclairs, des orages d'une violence inouïe, et détectent la signature de la vapeur d'eau remontant des profondeurs. Le radiomètre et le spectromètre infrarouge sondent la structure thermique verticale et révèlent une onde hexagonale stable entourant le pôle nord, une structure géométrique persistante dont la dynamique est modélisée comme un courant-jet confiné par les gradients de vitesse. Le champ magnétique, mesuré avec une précision extrême par le magnétomètre, confirme un alignement presque parfait avec l'axe de rotation, posant une énigme aux théoriciens des dynamos planétaires. La sonde détecte aussi un courant électrique circulant entre la planète et les anneaux, une connexion électromagnétique insoupçonnée.

Titan constitue un chapitre à part entière. Le module Huygens, largué le 25 décembre 2004, pénètre dans l'atmosphère de Titan le 14 janvier 2005. Pendant sa descente de deux heures et demie sous un parachute, il mesure la température, la pression, la composition chimique, et prend des images panoramiques. Il se pose sur une surface molle, un mélange de glace d'eau et de sédiments organiques gorgés de méthane liquide. Huygens révèle un paysage de collines, de lits de rivières asséchés, de canaux de drainage, un monde où le méthane joue le rôle de l'eau, avec un cycle hydrologique complet. Cassini, pendant ses centaines de survols, cartographie Titan par radar, perçant l'opacité de la brume. Des lacs et des mers d'hydrocarbures liquides apparaissent dans les régions polaires, principalement composés d'éthane et de méthane. Des dunes équatoriales de sable organique s'étendent sur des milliers de kilomètres. Des montagnes de glace d'eau, dure comme la roche à ces températures, se dressent. Des volcans de glace, ou cryovolcans, sont soupçonnés. Titan se révèle comme une Terre exotique, un monde où la chimie organique est reine, et où les processus géologiques sont d'une familiarité troublante.

La plus grande surprise de la mission Cassini vient d'Encelade. Dès 2005, les caméras détectent des jets de particules glacées s'élevant du pôle sud de la petite lune. Cassini est reprogrammée d'urgence pour survoler Encelade à très basse altitude. En plongeant à travers les panaches, les analyseurs de poussière et les spectromètres de masse détectent de la vapeur d'eau, du dioxyde de carbone, du méthane, de l'ammoniac, et surtout des sels de sodium. La composition est celle d'un océan d'eau salée sous la croûte de glace, en contact direct avec un noyau rocheux. Les jets proviennent de fractures profondes, les rayures de tigre, qui balafrent le pôle sud. L'océan d'Encelade, chauffé par les forces de marée, remplit toutes les conditions d'habitabilité : eau liquide, éléments chimiques essentiels, source d'énergie hydrothermale probable. Encelade devient une cible prioritaire pour les estudes astrobiologiques dans le Système solaire.

Les autres lunes glacées ne sont pas en reste. Dioné montre des falaises de glace et des traces d'une activité tectonique passée. Rhéa exhibe une surface saturée de cratères, mais Cassini détecte autour d'elle un faible disque de poussière et d'oxygène, vestige d'une érosion spatiale. Japet livre enfin le secret de sa dichotomie : le matériau sombre est de la poussière provenant de Phoebé, le satellite irrégulier lointain, qui tombe en spirale vers la planète et se dépose préférentiellement sur l'hémisphère avant de Japet. La chaleur solaire provoque la sublimation de la glace sur ces zones assombries, concentrant encore le matériau sombre en un effet boule de neige. Hypérion, photographié en haute résolution, ressemble à une éponge de glace, criblée de cratères aux bords acérés, avec une porosité de plus de quarante pour cent. Mimas, malgré son air de faux calme, montre des indices de chauffage interne insuffisants pour effacer les cicatrices anciennes.

La magnétosphère de Saturne, immense bulle magnétique qui englobe la planète, les anneaux et les satellites intérieurs, est cartographiée par Cassini pendant treize ans. Le plasma, composé principalement de produits ionisés provenant d'Encelade et de Titan, interagit avec le vent solaire, créant des aurores polaires sur Saturne. La rotation du champ magnétique, mesurée par les émissions radio, varie de quelques minutes selon les époques, un mystère qui reste non résolu. La sonde détecte des courants électriques entre la planète et l'anneau D, le plus interne, et observe une pluie de particules chargées tombant dans l'atmosphère.

La mission Cassini s'achève par un acte délibéré de destruction contrôlée. Afin d'éviter toute contamination biologique d'Encelade ou de Titan par des microbes terrestres potentiellement présents sur la sonde, les contrôleurs de mission conçoivent une trajectoire finale audacieuse, le Grand Final. À partir d'avril 2017, Cassini plonge vingt-deux fois dans l'espace étroit entre la planète et les anneaux, une région jamais traversée auparavant. Ces orbites rasantes permettent de mesurer le champ gravitationnel des anneaux, d'en déduire leur masse totale, et de sonder in situ la poussière et le plasma. Les données révèlent que les anneaux sont plus jeunes que la planète, peut-être seulement cent à deux cents millions d'années, et qu'ils sont en train de disparaître lentement, aspirés par la planète sous forme de pluie de particules. Le 15 septembre 2017, Cassini, en panne de carburant, plonge dans l'atmosphère de Saturne. Ses propulseurs luttent pour maintenir l'antenne pointée vers la Terre jusqu'au dernier instant, transmettant des données sur la composition atmosphérique. Puis le signal se perd. La sonde se désintègre, fond, se vaporise.

Aucune sonde n'a depuis repris le chemin de Saturne. Le système saturnien, dĂ©sormais connu comme un monde d'anneaux dynamiques et jeunes, de lunes-ocĂ©ans potentiellement habitables, d'une planète gazeuse agitĂ©e de tempĂŞtes cyclopĂ©ennes et d'une magnĂ©tosphère complexe, attend la prochaine visite. La mission Dragonfly, un drone nuclĂ©aire destinĂ© Ă  voler dans l'atmosphère de Titan, est en cours de dĂ©veloppement, avec un lancement prĂ©vu pour 2027 et une arrivĂ©e en 2034. D'autres projets, comme un orbiteur d'Encelade ou un retour d'Ă©chantillons des panaches, sont Ă  l'Ă©tude. 

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