 |
Eugène
Dabit
est un écrivain né le 21 septembre
1898 Ă Mers-les-Bains, dans la Somme, un lieu choisi par ses parents pour
que leur enfant vienne au monde au bord de la mer, eux qui vivaient et
travaillaient à Paris. Son père, Émile Dabit, était cocher-livreur,
et sa mère, Louise Hildenfinger, avait été éventailleuse avant de devenir
femme de ménage. C'est dans le Paris populaire de Montmartre qu'il grandit,
et son enfance fut marquée par plusieurs déménagements successifs au
gré des métiers de ses parents, un parcours qui l'ancrera dans les quartiers
ouvriers de la capitale. Il fréquente l'école communale de la rue Championnet
et obtient son certificat d'études primaires en 1911, son seul diplôme,
avant d'entamer un apprentissage de serrurerie chez les Compagnons du Devoir
en 1912.
Lors de la Première
Guerre mondiale, son père étant mobilisé. Eugène, âgé d'à peine
seize ans, doit subvenir aux besoins de sa mère. Il enchaîne alors les
petits métiers : laveur-balayeur de wagons au Nord-Sud le jour et portier
d'ascenseur la nuit à la station Lamarck-Caulaincourt. En décembre 1916,
bien qu'encore trop jeune pour être appelé, il devance l'appel et s'engage
dans l'artillerie lourde. Après une période de dépression, il simule
la folie et tente mĂŞme de se suicider lors d'une permission Ă Paris,
se blessant à la jambe dans le métro. Réformé pour cette blessure,
il est finalement réaffecté comme radio-télégraphiste et vit les horreurs
du Chemin des Dames, une expérience dont il témoignera plus tard dans
ses poèmes.
Démobilisé en 1919,
il refuse de retourner à la condition ouvrière et se tourne vers sa passion
pour le dessin, encouragé par des dispositions précoces. Il étudie la
peinture à l'Académie Biloul, puis à l'Académie de la Grande Chaumière
Ă Montparnasse. C'est lĂ qu'il rencontre des artistes comme Christian
Caillard et Maurice Loutreuil, avec qui il forme le "Groupe du Pré-Saint-Gervais",
et surtout Béatrice Appia, une jeune peintre suisse qu'il épouse en 1924.
Parallèlement, pour gagner sa vie, il se lance avec Caillard dans la fabrication
de tissus selon la technique du batik, une activité commerciale
qui rencontre un certain succès grâce au soutien d'Irène Champigny,
galeriste et compagne de Caillard.
En 1923, ses parents
deviennent propriétaires-gérants de l'Hôtel du Nord, situé au 102 quai
de Jemmapes, en bordure du canal Saint-Martin, à Paris, grâce à un prêt
d'un oncle. Eugène, qui loge parfois chez eux et y fait office de portier
de nuit, observe avec acuité la clientèle modeste et de passage, accumulant
les anecdotes et les portraits qui nourriront son oeuvre future. Malgré
ses efforts, sa carrière de peintre piétine. Ses toiles sont rarement
exposées et ne se vendent pas, et il essuie des refus aux salons officiels.
Découragé par le manque de reconnaissance et profondément marqué par
la découverte d'écrivains comme Jules Vallès
ou Charles-Louis Philippe, qui peignent le peuple avec sincérité, il
se tourne résolument vers la littérature à la fin des années 1920.
Soutenu par Christian
Caillard et Irène Champigny, il fait la connaissance de l'éditeur Robert
Denoël, alors jeune libraire. Sur les conseils avisés de ses nouvelles
relations littĂ©raires, il soumet le manuscrit de son premier roman Ă
André
Gide, qui le transmet avec enthousiasme Ă
Roger
Martin du Gard. Ce dernier le rencontre, l'encourage vivement et l'aide
à retravailler son texte. C'est ainsi que paraît en 1929 L'Hôtel
du Nord, un roman qui puise directement dans l'observation de la vie
de l'hôtel parental et des petits métiers parisiens (et dont le film
Marcel Carné (1938) portant le même titre est une adaptation libre).
Le succès est immédiat et le livre reçoit en 1931 le Prix du roman populiste,
consacrant Dabit comme l'un des nouveaux talents de la littérature française.
• L'Hôtel
du Nord (1929) est le premier roman publié de Dabit. Il s'agit d'une
chronique narrative qui se déroule dans un hôtel modeste de la rive nord
du canal Saint-Martin à Paris, lieu réel tenu par les parents de l'auteur
dans les années 1920. Loin d'une intrigue traditionnelle à action continue,
le récit est structuré en une succession de tranches de vie et de portraits
de personnages populaires (ouvriers, petits employés, femmes seules, artistes
précaires, chômeurs) dont les existences se croisent dans l'hôtel et
ses alentours. Dabit y décrit avec empathie la banalité, la misère et
la souffrance humaine du monde ouvrier français de l'entre-deux-guerres,
tout en soulignant la solidarité, les petites joies et les espoirs fragiles
de ces vies sans éclat. Plusieurs épisodes marquants (tragédies personnelles,
drames sociaux, situations d'exploitation ou de solitude) se succèdent
sans résolution spectaculaire, ce qui confère au texte une impression
de réalisme poignant. Si certaines figures semblent condamnées à la
répétition des épreuves, d'autres, comme celle de Louise ou d'humbles
habitués du lieu, incarnent une compassion durable. Ce roman a été récompensé
par le Prix du Roman Populiste, qui valorise les oeuvres centrées sur
les milieux populaires et leur humanité intrinsèque.
Fort de cette reconnaissance,
Eugène Dabit poursuit son oeuvre, toujours attaché à décrire le monde
des humbles, des faubourgs et des petites gens avec un réalisme chaleureux
et une profonde humanité. Il publie Petit-Louis (1930), un recueil
de poèmes imprégné de ses souvenirs de guerre, puis Villa Oasis
(1932) et collabore à diverses revues. En 1932, il bénéficie d'une bourse
de la Fondation Blumenthal et devient membre fondateur de l'Association
des écrivains et artistes révolutionnaires, affirmant son engagement
aux côtés des plus démunis, sans pour autant adhérer formellement au
Parti communiste. Il entretient une correspondance suivie avec Roger Martin
du Gard et se lie d'amitié avec André Gide, qui voit en lui un écrivain
prometteur.
• Petit-Louis
(1930) est considéré comme un roman d'apprentissage quasi autobiographique,
enraciné dans l'expérience personnelle de Dabit. L'histoire est narrée
à la première personne par Louis Décamp (dit Petit-Louis), dont l'enfance
et l'adolescence se déroulent dans le milieu ouvrier parisien juste avant
et pendant la Première Guerre mondiale. La première partie s'attache
à ses années d'adolescence dans un quartier populaire, à ses relations
familiales, Ă son imaginaire social et Ă la rudesse du quotidien. Petit-Louis
est tiraillé entre la fidélité à son milieu, les moqueries de ses camarades
et l'aspiration à une forme d'émancipation, le tout sur fond de
vie ouvrière simple et sans artifice. Dans la seconde partie, son enrôlement
dans l'armée et sa confrontation directe à la guerre modifient son regard
sur la vie, l'amènent à croiser des personnages venus d'autres mondes
ou classes sociales et le poussent vers une forme de maturité. Plutôt
que de dramatiser la guerre comme un événement héroïque, Dabit s'attache
à la manière dont elle forme et défait l'identité du héros, éclairant
la transition entre innocence et responsabilité adulte, et témoignant
avec pudeur des épreuves et pertes qui marquent cette génération.
• Villa Oasis
ou les faux bourgeois (1932) s'écarte du cadre strictement populaire
des ouvrages précédents pour décrire une quête d'ascension sociale
et la crise existentielle de petits bourgeois récemment enrichis. Le roman
suit la vie d'un ménage (Irma et Julien Monge) qui, après avoir fait
fortune en tenant un hĂ´tel plutĂ´t douteux, aspire Ă une vie plus confortable
loin de Paris, incarnée par l'achat d'une propriété nommée Villa Oasis.
Dabit dépeint, sans grand didactisme, les aspirations, illusions et désillusions
de ces "nouveaux riches" : ils imaginent que la possession d'une maison
et l'accès à une existence plus aisée régleront leurs problèmes, mais
sont rapidement rattrapés par leurs contradictions intérieures, leurs
frustrations et leurs échecs affectifs et sociaux. L'histoire, souvent
construite selon les points de vue des protagonistes, introduit le personnage
d'Hélène, jeune femme venue d'Italie, qui incarne à la fois l'espoir
et la vulnérabilité. Sa maladie et sa mort viennent bouleverser les illusions
du couple, et révèlent la fragilité humaine sous la façade de respectabilité
et de confort matériel. À travers cet ouvrage, Dabit propose une satire
douce-amère de la bourgeoisie naissante : la richesse n'atténue ni les
angoisses personnelles ni les aspirations mal définies, et l'ascension
sociale peut aussi s'accompagner d'un vide intérieur plus profond.
En 1936, Ă l'invitation
d'André Gide, il accepte de participer à un voyage en Union
soviétique aux côtés de Gide, de Louis Guilloux,
de Jef Last, de Jacques Schiffrin et de Pierre Herbart. Parti avec enthousiasme,
le périple tourne au drame. Au cours du voyage, Eugène Dabit tombe gravement
malade, victime d'une fièvre scarlatine ou peut-être d'un typhus mal
diagnostiqué. Il meurt le 21 août 1936 à l'hôpital de Sébastopol,
en Crimée, à l'âge de seulement trente-sept
ans. André Gide, profondément affecté, lui dédiera son ouvrage Retour
de l'U.R.S.S., publié peu après. Son corps fut rapatrié et il repose
aujourd'hui au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Plusieurs de ses
oeuvres, dont son Journal intime (1928-1936) et Les Maîtres
de la peinture espagnole, furent publiées à titre posthume. |
|