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Jean Price-Mars

Jean Price-Mars est un médecin, ethnologue et écrivain né le 15 octobre 1876 à La Grande Rivière du Nord, en Haïti. Ayant perdu sa mère très tôt, il est élevé par sa grand-mère et son père dans un climat de tolérance religieuse. C'est d'ailleurs son père qui lui insuffle très jeune l'appréciation et le respect de la culture locale en l'initiant aux notions du folklore haïtien. 

Après des études secondaires au Lycée Grégoire du Cap-Haïtien puis au Lycée Pétion de Port-au-Prince, il bénéficie d'une bourse pour étudier la médecine en France. Son séjour parisien est déterminant : il ne se limite pas à la médecine et suit des cours d'humanités et de sciences sociales à la Sorbonne, au Collège de France et au Musée du Trocadéro. Cette formation pluridisciplinaire jette les bases de sa future carrière d'ethnologue. De retour en Haïti, il intègre l'École nationale de médecine, mais son ambition intellectuelle le porte vers d'autres horizons.

Price-Mars mène de front une carrière de diplomate, d'enseignant et de chercheur. Il est tour à tour chargé d'affaires à Washington (1908-1911), inspecteur national de l'instruction publique (1912-1915) et ministre plénipotentiaire en France (1915-1916). Parallèlement, il enseigne l'histoire, la géographie et l'instruction civique au Lycée Pétion. C'est durant l'occupation américaine d'Haïti (1915-1934) que sa pensée prend une dimension militante. Profondément marqué par le mépris des occupants pour la culture haïtienne et par le rejet de leurs propres traditions par les élites locales, il entreprend un travail majeur de réhabilitation de l'héritage africain du pays.

Son oeuvre maîtresse, Ainsi parla l'oncle, publiée en 1928, est le fruit de cette enquête ethnologique auprès de la paysannerie haïtienne. Dans cet ouvrage fondateur, il décrit les fondements de la culture haïtienne à travers son folklore, ses contes, ses chansons et, surtout, sa religion, le vaudou. Cet ouvrage est considéré comme l'acte de naissance du mouvement indigéniste haïtien, qui appelle à une renaissance culturelle puisant ses sources dans le terroir national.

• Ainsi parla l'oncle (1928) est considéré comme un texte fondateur de la pensée culturelle haïtienne du XXe siècle. L'ouvrage se présente comme un essai à la fois anthropologique, historique et polémique, dont l'objectif central est de réhabiliter les traditions populaires haïtiennes, en particulier l'héritage africain et le vaudou, longtemps méprisés par les élites intellectuelles au nom d'un modèle culturel exclusivement occidental. Price-Mars s'élève contre ce qu'il appelle le "bovarysme collectif", c'est-à-dire la tendance de la société haïtienne à se renier elle-même en cherchant à imiter l'Europe, au détriment de sa réalité propre.

À travers une analyse rigoureuse des croyances, des rites, des contes, de la langue et des pratiques religieuses, l'auteur démontre que la culture populaire haïtienne possède une cohérence, une profondeur symbolique et une valeur intellectuelle comparables à celles de toute autre civilisation. Le vaudou, notamment, est étudié non comme une superstition archaïque, mais comme un système religieux structuré, porteur d'une vision du monde, d'une morale et d'une organisation sociale. Price-Mars adopte une démarche scientifique inspirée de l'ethnologie et de la sociologie, tout en conservant un ton engagé, visant à corriger les préjugés coloniaux et racialisants.

L'ouvrage est également une réflexion sur l'histoire et l'identité nationale. Price-Mars relie les pratiques culturelles contemporaines aux conditions de l'esclavage et de la colonisation, montrant comment les populations africaines déportées ont su préserver, transformer et transmettre leurs valeurs dans un contexte d'oppression. Cette continuité culturelle devient, sous sa plume, un facteur essentiel de résistance et de survie collective. En redonnant une dignité intellectuelle aux traditions populaires, l'auteur plaide pour une redéfinition de la nation haïtienne fondée sur l'acceptation de ses racines multiples.

Ainsi parla l'oncle dépasse le cadre haïtien pour s'inscrire dans une réflexion plus large sur la décolonisation des esprits et la reconnaissance des cultures dominées. Par son influence durable sur les études culturelles, l'ethnologie caribéenne et les mouvements de valorisation de la négritude, l'ouvrage s'impose comme un texte majeur, à la fois manifeste identitaire et oeuvre scientifique, appelant à une réconciliation entre savoir savant et culture populaire.

L'influence de Price-Mars dépasse largement les frontières d'Haïti. Ses séjours en France et ses fonctions diplomatiques lui permettent de rencontrer et d'échanger avec de jeunes intellectuels noirs comme Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Il joue un rôle de premier plan, souvent comme précurseur, dans l'émergence du mouvement de la Négritude, ce courant culturel et politique qui vise à réhabiliter les valeurs et l'identité noires face à la domination coloniale. En 1956, il est unanimement élu président du premier Congrès international des écrivains et artistes noirs, à Paris, ce qui consacre son statut de figure majeure de l'intellectualité noire internationale.

De retour en Haïti, il poursuit son oeuvre de bâtisseur d'institutions. En 1941, il fonde le Bureau d'ethnologie, qui deviendra l'Institut d'ethnologie, un centre de recherche majeur qui formera des générations d'anthropologues haïtiens et contribuera à la "décolonisation du savoir anthropologique". Il est nommé doyen de l'Université d'État d'Haïti, poste qu'il occupe jusqu'à sa retraite en 1960. Auteur prolifique, il laisse derrière lui plus d'une centaine de livres, d'articles et de discours touchant à l'anthropologie, à l'histoire, à la pédagogie et à la politique. Jean Price-Mars s'éteint le 1er mars 1969 à Pétion-Ville, laissant l'image d'un penseur anticolonial majeur, d'un "chantre de la culture haïtienne".


 
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