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Mouloud
Feraoun
(Mouloud Aït-Chaabane) est un écrivain
né le 8 mars 1913 dans le village de Tizi Hibel, en Haute-Kabylie (Algérie),
au sein d'une famille de paysans pauvres. Le nom Feraoun lui est attribué
par des officiers français des "bureaux arabes" lors de l'établissement
de l'état civil des populations algériennes après l'insurrection de
1871. Il est le troisième de cinq enfants survivants et le premier fils
d'un père qui, dès 1910, émigre périodiquement en France
pour travailler, notamment dans les mines du Nord et en région parisienne,
afin de subvenir aux besoins de la famille. Cet homme, qui apprendra plus
tard à lire et à écrire, sera victime d'un accident du travail en 1928
et vivra ensuite d'une pension d'invalidité.
Contrairement Ã
la tradition qui le destinait à garder les troupeaux, Mouloud est envoyé
à l'école de son village à l'âge de sept ans. Grâce à ses résultats
scolaires et au soutien de l'un de ses instituteurs, il obtient une bourse
et intègre en 1928 l'école primaire supérieure de Tizi Ouzou. En 1932,
il est reçu au concours d'entrée de l'École normale d'instituteurs de
Bouzaréa, près d'Alger, où il se lie d'amitié
avec le futur écrivain Emmanuel Roblès, un soutien indéfectible tout
au long de sa carrière littéraire.
Diplômé en 1935,
il commence sa carrière d'instituteur à Taourirt Aden, un petit village
de Kabylie, avant d'être nommé la même
année à Tizi Hibel, où il épouse sa cousine Dehbia, avec qui il aura
sept enfants. C'est à la fin des années 1930, à la lumière d'une lampe
à pétrole, qu'il entreprend l'écriture de son premier roman, pour une
grande part autobiographique, Le Fils du pauvre, qu'il achève en
1948. Publié à compte d'auteur en 1950, l'ouvrage est salué par la critique
et obtient le Grand Prix littéraire de la ville d'Alger, une première
pour un auteur non-européen. En 1954, il est réédité par les Éditions
du Seuil, expurgé de ses passages sur l'École normale, et devient un
classique de la littérature maghrébine.
• Le
Fils du pauvre (1950) retrace l'enfance et l'adolescence d'un jeune
Kabyle issu d'un milieu extrêmement modeste. Le roman met en lumière
les difficultés matérielles, la vie villageoise, la solidarité familiale
et l'importance de l'école comme unique voie d'ascension sociale. À travers
une écriture simple, sobre et profondément sincère, Feraoun décrit
le combat quotidien pour l'instruction, l'humiliation de la pauvreté,
mais aussi la dignité et la persévérance des siens. L'oeuvre est Ã
la fois un témoignage social et un hommage au monde paysan kabyle, qui
révèlant les inégalités du système colonial
sans recours à la violence polémique, mais par la force de l'expérience
vécue.
En parallèle, il poursuit
sa carrière dans l'Éducation nationale : nommé directeur du cours complémentaire
de Fort-National en 1952, il continue d'écrire. En 1951, il correspond
avec Albert Camus et termine La Terre
et le sang, roman qui aborde les thèmes de l'émigration
kabyle et de l'honneur, et pour lequel il reçoit le prix Eugène-Dabit
du roman populiste en 1953. Suivront
Jours de Kabylie en 1954, un
recueil de scènes de la vie villageoise illustré par Charles Brouty,
et Les Chemins qui montent en 1957, qui poursuit sa fresque de la
société kabyle confrontée à la réalité coloniale.
• La
Terre et le sang (1953) aborde le drame de l'émigration et ses répercussions
sur la cellule familiale et le village. Le roman raconte le retour d'un
émigré kabyle marqué par l'exil, la souffrance et la désillusion, dans
une société traditionnelle où les règles collectives demeurent strictes.
La terre symbolise l'enracinement, l'identité et la continuité,
tandis que le sang renvoie à la filiation, à la violence et au prix humain
de la rupture. Feraoun y analyse les conflits entre traditions et transformations
sociales, entre fidélité aux valeurs ancestrales et nécessité de survivre
dans un monde dominé par l'injustice coloniale. Le récit met en évidence
la tragédie intime de personnages écartelés entre deux univers irréconciliables.
• Jours de Kabylie
(1954) se présente comme une série de textes proches du témoignage et
du reportage littéraire, consacrés à la vie quotidienne en Kabylie.
Feraoun y décrit les paysages, les coutumes, les fêtes, le travail agricole,
mais aussi la misère, l'isolement et l'abandon des populations rurales.
Le regard de l'auteur est à la fois lucide et profondément empathique
: il refuse l'idéalisation folklorique tout en défendant la dignité
d'un peuple attaché à ses traditions. L'écriture, précise et chaleureuse,
donne à voir une Kabylie vivante, complexe, traversée par des tensions
sociales et historiques. L'ouvrage constitue un document humain et culturel
majeur, révélant la richesse d'un monde souvent méconnu ou déformé
par le regard colonial.
• Les Chemins
qui montent (1957) s'attache aux bouleversements sociaux et psychologiques
provoqués par la domination coloniale et les débuts de la modernité.
Le roman met en scène des personnages confrontés à l'école, à l'administration,
à l'émigration et à la perte progressive des repères traditionnels.
Les chemins évoquent à la fois l'ascension sociale espérée et la difficulté
du parcours, semé de renoncements et de contradictions. L'auteur analyse
avec finesse les déchirements intérieurs de ceux qui cherchent à s'élever
sans rompre totalement avec leur communauté d'origine. L'oeuvre se distingue
par sa profondeur humaine et son sens de la nuance, et offre une réflexion
grave sur l'identité, la responsabilité et le prix du changement.
En 1957, il est promu
directeur de l'école Nador à Clos-Salembier, sur les hauteurs d'Alger,
et quitte ainsi sa Kabylie natale. En 1960, il devient inspecteur des Centres
sociaux, une institution éducative créée à l'initiative de Germaine
Tillion pour les populations défavorisées, un poste qui le place
en première ligne de l'action sociale en pleine guerre d'Algérie. Profondément
attaché à son peuple mais refusant la violence, il tient un journal intime
de 1955 à 1962, où il confie ses doutes, ses peurs et son espoir d'une
Algérie fraternelle, un témoignage poignant remis à son éditeur en
février 1962.
Le 15 mars 1962,
à quatre jours seulement du cessez-le-feu qui mettra fin à la guerre
d'Algérie, Mouloud Feraoun est assassiné par un commando de l'Organisation
armée secrète (OAS) à Château-Royal, près de Ben Aknoun, avec cinq
de ses collègues des Centres sociaux, dont l'inspecteur d'académie Max
Marchand.
Il repose au cimetière de son village natal, Tizi Hibel. Son oeuvre, publiée
pour l'essentiel de manière posthume (dont son Journal,
Lettres
à ses amis, et le roman inachevé L'Anniversaire), reste un témoignage
universel sur la dignité, la pauvreté, l'attachement à la terre et la
complexité des identités. Le 3 mars 2022, le président français Emmanuel
Macron a rendu hommage à sa mémoire et à celle des autres victimes de
l'OAS lors d'une cérémonie à Alger. |
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