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Jacques
Rancière
est un philosophe né le 10 juin 1940 à Alger. Il grandit dans une famille
modeste, mais son milieu lui offre un accès à une solide éducation.
Il s'installe en France pour poursuivre des études supérieures en philosophie
et est admis à l'École Normale Supérieure (ENS) de la rue d'Ulm à Paris.
À l'ENS, il étudie sous la direction de Louis
Althusser, un philosophe marxiste. Rancière devient l'un de ses élèves
brillants et participe activement aux séminaires sur la philosophie marxiste
et l'analyse des structures sociales.
Rancière collabore
dans les années 1960 avec Louis Althusser sur des projets philosophiques.
Il participe notamment au livre collectif Lire le Capital (1965),
une analyse approfondie du Capital de Karl Marx.
Dans cet ouvrage, Rancière écrit un chapitre où il s'intéresse aux
conditions de production des concepts marxistes. Cela marque son engagement
dans une lecture rigoureuse du matérialisme historique. Les événements
de Mai 68 marquent un tournant dans la pensée
de Rancière. Les révoltes étudiantes et ouvrières le poussent à critiquer
l'approche théorique d'Althusser, qu'il juge trop élitiste et détachée
des luttes réelles. Il remet aussi en question l'idée d'une division
stricte entre les intellectuels (chargés de penser) et les masses populaires
(chargées d'agir). Cette critique amorce sa réflexion sur l'égalité
intellectuelle.
Après Mai 68, Rancière
s'écarte du marxisme orthodoxe et des théories althussériennes. Il commence
à développer une pensée propre, centrée sur les questions d'égalité,
d'émancipation et de subjectivité politique. Il s'intéresse à l'histoire
des luttes ouvrières et au rôle des individus « ordinaires » dans les
processus historiques et politiques. En 1974, Rancière publie La Leçon
d'Althusser, un ouvrage critique où il analyse les limites du structuralisme
marxiste. Il reproche à Althusser d'avoir ignoré la capacité des opprimés
à produire leur propre savoir et à s'organiser politiquement. En 1981,
il publie La Nuit des prolétaires : Archives du rêve ouvrier,
une étude de la vie intellectuelle et culturelle des ouvriers au XIXe
siècle. Ce livre montre comment les ouvriers ont défié les rôles sociaux
qui leur étaient assignés, en développant leurs propres idées et aspirations.
Jacques Rancière
enseigne à l'Université Paris VIII (Vincennes-Saint-Denis), une institution
ouverte et novatrice créée après Mai 68. Il y développe des cours sur
la politique, la philosophie et l'histoire, tout en s'engageant avec des
étudiants issus de milieux variés. Son enseignement s'inspire de son
approche égalitaire, valorisant les contributions intellectuelles de tous.
Dans les années 1970, Rancière approfondit sa réflexion sur l'égalité
et l'émancipation. Il critique les théories politiques et sociales qui
privilégient les élites intellectuelles ou politiques comme seuls moteurs
du changement. Sa philosophie continue de mettre au centre l'égalité
radicale entre les individus et la capacité de chacun à penser, parler
et agir politiquement. Il rejette l'idée d'une division hiérarchique
entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas.
En 1987, il publie
Le
Maître ignorant : Cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle,
un texte clé de son œuvre. Ce livre s'inspire de la pédagogie de Joseph
Jacotot, un éducateur du XIXe siècle,
pour défendre une approche éducative basée sur l'égalité des intelligences.
Rancière propose que l'enseignement ne repose pas sur la transmission
de savoirs d'un maître à un élève, mais sur l'idée que chacun possède
la capacité d'apprendre et de comprendre par lui-même. Dans les années
1990, Rancière élargit ses travaux pour inclure une réflexion approfondie
sur l'esthétique. Il examine comment l'art, la littérature et le cinéma
participent à la construction des subjectivités politiques. Il développe
sa théorie du "partage du sensible", qui désigne la manière dont les
sociétés organisent ce qui est visible, audible ou pensable. Selon lui,
l'art a un rôle politique, car il peut reconfigurer cette organisation
et ouvrir de nouveaux possibles.
En 1995, il publie
La
Mésentente : Politique et philosophie, un ouvrage central où il analyse
le concept de dissensus, qu'il définit comme la contestation de l'ordre
établi par des individus ou des groupes exclus. En 2000, Le Partage
du sensible analyse les relations entre l'art et la politique, montrant
comment ces deux domaines se croisent pour redéfinir les formes de vie
en société. Rancière publie encore dans les années 2000 plusieurs ouvrages
qui interrogent les rapports entre art et politique, comme L'Inconscient
esthétique (2001), où il étudie le pouvoir transformateur de l'art,
ou La Fable cinématographique (2001), qui analyse le cinéma comme
une forme narrative et esthétique ayant des implications politiques. Il
insiste sur l'idée que l'art et la politique sont des activités égalitaires
et subversives, capables de bouleverser les hiérarchies établies.
Jacques Rancière
est reconnu à cette époque comme une figure majeure de la philosophie
contemporaine, souvent associée à des penseurs comme Alain
Badiou ou Slavoj Žižek, bien que sa pensée se distingue par son
rejet des cadres théoriques rigides. Son travail influence des champs
variés, de la théorie politique aux études culturelles, en passant par
les pratiques artistiques. Parmi les publications notables de la décennies,
on remarque encore : Chroniques des temps consensuels (2005), qui
examine les régimes de consensus dans les démocraties contemporaines
et les moyens de les contester; Politique de la littérature (2007),
qui montre comment la littérature participe à la redéfinition de ce
qui peut être dit ou pensé; et Aisthesis : Scènes du régime
esthétique de l'art (2011) qui parcourt les moments historiques où
l'art redéfinit son rôle dans la société. |
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