 |
Jules
Romains
(Louis-Henri-Jean Farigoule) est un écrivain
né le 26 août 1885 à , Saint-Julien-Chapteuil (Haute-Loire) et
mort 14 août 1972 à Paris. Fondateur du mouvement littéraire de l'unanimisme
et penseur attentif aux dynamiques profondes de l'histoire, il a construit
une oeuvre, traversée par une vision collective de l'humanité, qui a
profondément marqué la littérature française du XXᵉ siècle.
Fils d'instituteurs,
Romains fut imprégné des idéaux laïques de la IIIe
République, il s'installe à Paris, pour étudier au Lycée Condorcet.
Il intégrensuite l'École normale supérieure en 1906. C'est dès cette
époque qu'il se lie avec des écrivains et des artistes, et qu'il commence
à forger les idées qui le rendront célèbre. Dès l'âge de dix-huit
ans, il publie ses premiers poèmes, L'Âme des hommes, en 1904.
Mais c'est surtout sa rencontre avec le groupe de l'Abbaye de Créteil,
une communauté utopique d'artistes fondée en 1906 par Charles Vildrac
et Georges Duhamel, qui s'avère déterminante.
Cette expérience collective nourrit sa réflexion sur la vie en groupe
et les émotions partagées..
En 1908, il publie
un recueil de poèmes majeur, La Vie unanime, qui expose pour la
première fois les fondements de sa théorie littéraire et philosophique
: l'unanimisme. Ce concept, qu'il développera avec le poète Georges Chennevière,
postule l'existence d'une "âme collective", d'une conscience de groupe
qui dépasse les individualités. La ville, la rue, une foule, une communauté
deviennent des entités vivantes dotées d'une psychologie propre.
• La
Vie unanime (1908) est une oeuvre fondatrice de l'unanimisme, mouvement
littéraire qu'il théorise et dont il est le principal représentant.
Ce recueil de poèmes rompt avec le lyrisme individuel traditionnel pour
célébrer la conscience collective. La ville moderne, les foules, les
gestes ordinaires et les émotions partagées deviennent les véritables
sujets du poème. Romains y développe l'idée que les individus, réunis
dans un même espace ou une même situation, forment une entité psychique
nouvelle, dotée d'une énergie et d'une sensibilité propres. L'écriture
privilégie les rythmes amples, les accumulations et les images dynamiques
afin de restituer le mouvement et la respiration de la collectivité. La
Vie unanime est à la fois un manifeste poétique et une tentative
de renouvellement radical de la représentation du réel social.
L'année suivante, en
1909, il est reçu à l'agrégation de philosophie, ce qui lui ouvre les
portes de l'enseignement. Jules Romains, à cette époque, applique sa
théorie unanimiste à ses premières oeuvres narratives. En 1911, il publie
Mort
de quelqu'un, un roman qui étudie les répercussions de la disparition
d'un homme modeste et isolé sur la conscience collective du voisinage.
Puis, en 1913, il fait paraître Les Copains, un récit truculent
qui met en scène les liens indéfectibles unissant un groupe de sept amis,
unis dans des entreprises de joyeuses mystifications. Ces deux ouvrages,
très différents dans le ton, illustrent déjà sa capacité à saisir
l'esprit de groupe, que ce soit dans le tragique ou le comique.
• La
Mort de quelqu'un (1911) met en scène la disparition d'un homme ordinaire,
Jacques Godard, et s'intéresse moins à la mort elle-même qu'à ses répercussions
sur le groupe humain qui entourait le défunt. Le roman adopte une perspective
unanimiste : la véritable protagoniste n'est pas une personne isolée,
mais la collectivité affectée par l'événement. À travers les réactions
multiples (indifférence, tristesse, opportunisme, curiosité) Romains
s'emploie à montrer comment une mort révèle les liens invisibles entre
les individus et met en lumière la continuité de la vie sociale malgré
la disparition d'un de ses membres. L'écriture, sobre et analytique, souligne
l'idée que l'individu n'existe pleinement qu'inséré dans un ensemble
humain plus vaste.
• Les
Copains (1913) adopte un ton nettement plus narratif et satirique.
L'ouvrage met en scène une bande d'amis décidés à se venger de villes
de province qu'ils jugent arrogantes et ridicules. Les farces qu'ils organisent
prennent la forme de canulars spectaculaires, visant notamment les autorités
civiles, militaires ou religieuses. Derrière la légèreté apparente
du récit se dessine une critique mordante du conformisme social, du respect
aveugle de la hiérarchie et de la solennité des institutions. Le groupe
des copains fonctionne comme une micro-collectivité soudée, illustrant
de manière romanesque les principes unanimistes, mais sur un mode comique
et subversif.
La Guerre
de 1914-1918 interrompt les débuts de l'écrivain. Mobilisé dans
le service auxiliaire, Jules Romains connaît le conflit de l'intérieur.
À la démobilisation, il fait un choix décisif : renoncer à la carrière
universitaire, où il enseignait la philosophie dans des lycées de province
(à Brest, Laon puis Nice entre 1917 et 1919), pour se consacrer entièrement
à l'écriture. Les années 1920 marquent son succès, notamment au théâtre.
Sa pièce la plus célèbre,
Knock ou le Triomphe de la médecine,
est créée en 1923 à la Comédie des Champs-Élysées par le célèbre
acteur et metteur en scène Louis Jouvet, qui interprète le rôle principal.
Cette satire mordante du pouvoir des médecins et de la crédulité publique
assure sa renommée bien au-delà des cercles littéraires. La même année,
il fait paraître Monsieur le Trouhadec saisi par la débauche.
Suivront de nombreuses autres pièces comme Le Dictateur en 1926,
qui confirment sa place de dramaturge de premier plan.
• Knock
ou le Triomphe de la médecine (1923), est l'une des oeuvres les plus
célèbres de Romains. Elle raconte l'arrivée du docteur Knock dans un
village dont les habitants se croient en bonne santé, jusqu'à ce qu'il
parvienne à les convaincre qu'ils sont tous des malades qui s'ignorent.
Par un discours pseudo-scientifique et une manipulation méthodique des
esprits, Knock transforme la médecine en instrument de pouvoir. La pièce
dénonce avec ironie la crédulité collective, la domination du langage
technique et la soumission à l'autorité médicale. Sous la forme d'une
comédie, Romains propose une réflexion aiguë sur les mécanismes de
l'influence et sur la facilité avec laquelle une collectivité peut être
façonnée par un individu habile.
• Monsieur Le
Trouhadec saisi par la débauche (1923) est une comédie en trois actes,
dans laquelle Romains s'attaque à l'hypocrisie morale et aux faux-semblants
sociaux. Le personnage principal, Le Trouhadec, est un homme austère,
défenseur affiché de la morale et de l'ordre, dont la réputation va
être mise à mal par une affaire de moeurs ambiguë. La pièce joue sur
le contraste entre l'image publique du personnage et la réalité de ses
désirs ou de ses faiblesses. Romains y déploie un humour grinçant pour
montrer comment une société prompte à juger se nourrit du scandale,
tout en dissimulant ses propres contradictions. L'oeuvre s'inscrit dans
une critique plus large des normes sociales et du regard collectif, thème
récurrent chez l'auteur.
• Le Dictateur
(1926) propose une réflexion politique et morale sur l'exercice du pouvoir.
La pièce met en scène un chef autoritaire confronté aux limites de sa
domination et à la complexité des forces collectives qu'il prétend contrôler.
Romains ne se contente pas de dénoncer le tyran; il analyse les conditions
qui rendent possible l'émergence d'un tel pouvoir, notamment la passivité,
la peur ou l'adhésion tacite de la collectivité. L'oeuvre interroge ainsi
la responsabilité partagée entre le dirigeant et ceux qui le suivent.
Par cette pièce, Romains prolonge sa réflexion unanimiste en montrant
que le pouvoir, même concentré entre les mains d'un seul, est toujours
le produit d'une dynamique collective.
Durant cette période,
Romains reste également très actif sur le plan poétique et critique,
et publie notamment L'Homme blanc (1937, mais des fragments paraissent
dès 1928 dans La Nouvelle Revue Française).
• L'Homme
blanc (1937) s'inscrit encore dans une réflexion sur le pouvoir, la
domination et les illusions de la civilisation occidentale. Le roman aborde
la figure de l'Européen confronté à d'autres cultures, mettant en question
la prétendue supériorité morale et intellectuelle de l'"homme blanc".
Romains y critique l'arrogance coloniale et les mécanismes idéologiques
qui justifient la domination, tout en analysant les failles psychologiques
de ceux qui exercent le pouvoir. L'ouvrage se caractérise par une approche
à la fois politique et morale, où l'auteur déconstruit les mythes de
la modernité occidentale sans renoncer à une observation fine des consciences
individuelles.
Parallèlement à sa
carrière d'écrivain, il s'engage dans la vie publique. Dans l'entre-deux-guerres,
il est proche du parti radical-socialiste et de son leader Édouard Daladier.
Profondément marqué par l'horreur de la Grande Guerre, il milite pour
le pacifisme et l'idée d'une Europe unie, malgré sa vigilance face Ã
la montée des fascismes. En 1927, il signe une pétition contre une loi
restreignant les libertés intellectuelles en temps de guerre, aux côtés
de jeunes normaliens comme Raymond Aron et Jean-Paul
Sartre.
En 1929, Jules
Romains fait l'acquisition d'une propriété à Saint-Avertin, près de
Tours, où il passera désormais ses étés et écrira une grande partie
de son oeuvre monumentale à venir. C'est alors le début de la période
la plus ambitieuse de sa carrière littéraire. Entre 1932 et 1946, il
publie les vingt-sept volumes de son cycle Les Hommes de bonne volonté,
une fresque simultanéiste qui dépeint la vie politique et sociale de
l'Europe de 1908 Ã 1933 Ã travers une multitude de personnages et d'intrigues.
Par son ampleur, sa richesse documentaire et sa profondeur intellectuelle,
Les
Hommes de bonne volonté s'impose comme l'un des plus grands cycles
romanesques français du XXe siècle. Il
constitue à la fois un témoignage historique majeur et une méditation
ambitieuse sur la condition humaine dans la société moderne.
• Les
Hommes de bonne volonté (1932-1946) est une oeuvre monumentale
composée de vingt-sept volumes, qui se présente comme une fresque historique,
sociale et morale de la France et de l'Europe, couvrant une période allant
de 1908 à l'après-Première Guerre mondiale. L'ambition de Romains est
double : rendre compte de la complexité du monde contemporain et donner
une traduction romanesque aboutie de l'unanimisme, en montrant comment
les destins individuels s'inscrivent dans des forces collectives qui les
dépassent.
Le cycle repose sur
une structure chorale : il ne suit pas un héros unique, mais une multitude
de personnages issus de milieux sociaux très variés (intellectuels, hommes
politiques, industriels, militaires, ouvriers, journalistes, médecins).
Parmi eux se détachent néanmoins certaines figures récurrentes, comme
Jean Jaurès (le personnage historique), Jallez, Jerphanion ou encore Clanricard,
dont les trajectoires permettent d'aborder différentes manières d'être
Â"des hommes de bonne volonté", c'est-à -dire des individus animés par
le désir d'agir justement dans un monde instable et souvent violent. Ces
personnages ne sont pas idéalisés : Romains insiste sur leurs doutes,
leurs contradictions et leurs échecs, et souligne la difficulté de concilier
idéaux moraux et réalités politiques ou sociales.
La Première Guerre
mondiale constitue le centre de gravité du cycle. Les volumes qui lui
sont consacrés offrent une analyse minutieuse des mécanismes qui conduisent
à la guerre, puis de ses effets sur les consciences individuelles et collectives.
Romains ne se limite pas au champ de bataille : il décrit aussi les coulisses
diplomatiques, la vie de l'arrière, les débats intellectuels et les bouleversements
économiques. La guerre apparaît comme une gigantesque force unanimiste
négative, une dynamique collective destructrice qui emporte les individus,
souvent malgré eux, et met à l'épreuve leur liberté morale.
Sur le plan stylistique
et narratif, Les Hommes de bonne volonté se caractérise par une
écriture dense, analytique, parfois proche de l'essai, mêlée à des
scènes romanesques très concrètes. Romains multiplie les points de vue,
passe d'un personnage à l'autre, d'un milieu social à un autre, afin
de restituer la complexité du réel. Cette technique permet de montrer
comment les décisions politiques, les mouvements d'opinion ou les transformations
économiques se répercutent dans les existences individuelles. Le roman
devient ainsi un instrument de connaissance du monde moderne.
L'un des enjeux majeurs
du cycle est la réflexion morale et politique. Romains s'interroge sur
la responsabilité individuelle face aux forces collectives, sur le rôle
des intellectuels dans la société, sur la possibilité d'une action juste
dans un monde dominé par les masses, les idéologies et les institutions.
Le titre même du cycle suggère une interrogation plutôt qu'une certitude
: être un "homme de bonne volonté ne garantit ni le succès ni la pureté
morale, mais implique une tension permanente entre l'idéal et le réel.
La montée des périls
en Europe dans les années 1930 préoccupe profondément Jules Romains,
dont l'engagement pacifiste est constant depuis la Grande Guerre. Entre
1935 et 1939, il participe au comité France-Allemagne, animé par Otto
Abetz et Fernand de Brinon, une initiative qu'il justifie par son désir
de rapprochement franco-allemand et son pacifisme, mais qui est jugée
rétrospectivement naïve et angélique face à la menace nazie. Il publie
d'ailleurs en 1934 Le Couple France Allemagne, un ouvrage qui témoigne
de cet état d'esprit. Il adhère également à la Ligue internationale
des combattants de la paix.
• Le
Couple France-Allemagne (1934) est un texte de réflexion politique
et historique, écrit dans un contexte européen marqué par les tensions
de l'entre-deux-guerres. Jules Romains y défend l'idée que l'avenir de
l'Europe dépend fondamentalement de la relation entre la France et l'Allemagne.
Il analyse les incompréhensions réciproques, les traumatismes hérités
des conflits passés et la nécessité d'un rapprochement lucide et constructif.
L'essai témoigne de l'engagement intellectuel de Romains, qui voit dans
la coopération entre les peuples un prolongement de sa pensée unanimiste
à l'échelle internationale, et dans la responsabilité des nations un
enjeu moral autant que politique.
Ses pièces continuent
d'être jouées en Allemagne et il y est reçu avec égards, mais il rompt
définitivement en 1939, à la veille de la guerre. Son engagement pour
la défense des intellectuels se poursuit par ailleurs : il avait été
élu président du PEN international, l'association mondiale des écrivains,
fonction qu'il occupe d'octobre 1936 Ã octobre 1941.
Lorsque la Seconde
Guerre mondiale éclate, Jules Romains, comme de nombreux intellectuels
français, choisit l'exil pour mettre l'océan entre lui et l'occupant
allemand. Il se rend d'abord aux États-Unis, où il s'exprime parfois
à la radio, sur Radio Boston ou Voice of America. Puis, à partir de 1941,
il s'installe au Mexique. Là , il participe avec d'autres réfugiés français
à la fondation de l'Institut français d'Amérique latine (IFAL) à Mexico.
De retour en France
après la Libération, il est élu à l'Académie
française le 4 avril 1946, succédant au fauteuil 12, précédemment
occupé par Abel Bonnard, qui avait été radié pour indignité nationale.
Il poursuit une oeuvre abondante et variée, publiant encore des romans,
des essais, des poèmes et des pièces de théâtre, continuant d'aborder
tous les genres avec une curiosité intellectuelle intacte. En 1964, la
ville de Saint-Avertin, où il avait sa propriété et où il avait tant
écrit, le nomme citoyen d'honneur.
Les dernières années
de sa vie sont marquées par la reconnaissance, mais aussi par quelques
controverses posthumes. L'écrivain et homme politique Aimé Césaire,
dans son Discours sur le colonialisme paru en 1950, critique vivement
des propos prêtés à un personnage de son roman Salsette découvre
l'Amérique, jugés racistes. Cette critique n'écorne toutefois pas
sa réputation officielle. Jules Romains meurt en 1972, douze jours avant
son quatre-vingt-septième anniversaire. Il est inhumé au cimetière du
Père-Lachaise. L'année suivante, Jean d'Ormesson lui succède officiellement
à l'Académie française.
• Salsette
découvre l'Amérique (1945, et dans une édition augmentée de 1950)
met en scène un personnage naïf et curieux confronté à la modernité
américaine. À travers le regard de Salsette, Jules Romains observe les
États-Unis comme un laboratoire social où triomphent la technique, l'efficacité
et le pragmatisme, mais où se manifestent aussi des formes nouvelles d'aliénation.
Le roman repose sur le contraste entre l'innocence du protagoniste et la
complexité du monde moderne, permettant à l'auteur d'exercer une critique
à la fois amusée et inquiète de la civilisation industrielle. Cette
découverte de l'Amérique devient ainsi une réflexion plus large sur
le progrès, la perte de repères et l'adaptation de l'individu aux forces
collectives contemporaines.
|
|