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James Joyce

James Joyce est un Ă©crivain de langue anglaise nĂ© le 2 fĂ©vrier 1882 Ă  Dublin (Irlande) et mort Ă   Zurich (Suisse) le 13 janvier 1941. ConsidĂ©rĂ© comme un des plus grands Ă©crivains du XXe siècle, il se signale par ses expĂ©rimentations sur la structure narrative et la langue et son utilisation du monologue intĂ©rieur et de la technique du flux de conscience (stream of consciousness)  qui permet aux lecteurs d'entrer dans les pensĂ©es intimes des personnages, crĂ©ant une profondeur psychologique inĂ©dite. Au final, ses oeuvres rĂ©volutionnaires ont changĂ© le paysage de la littĂ©rature moderne. 
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James Joyce.
James Joyce (1882-1941).
Image générée par une IA (Open Dall-e).

La vie et l'oeuvre de James Joyce.
La vie de Joyce.
James Augustine Aloysius Joyce est nĂ© dans une famille catholique de la classe moyenne. Son père, John Stanislaus Joyce, Ă©tait un homme de tempĂ©rament mais souvent en proie Ă  des difficultĂ©s financières. Sa mère, Mary Jane Murray, Ă©tait pieuse et aimante. En 1898, Joyce entre Ă  l'University College Dublin, oĂą il Ă©tudie les langues modernes, notamment le français, l'italien et l'allemand. Il lit beaucoup et commence Ă  Ă©crire des poèmes et des essais. 

En 1902, après avoir obtenu son diplĂ´me, Joyce dĂ©mĂ©nage Ă  Paris pour Ă©tudier la mĂ©decine, mais il abandonne rapidement ces Ă©tudes pour se consacrer Ă  l'Ă©criture. Il retourne Ă  Dublin en 1903 lorsque sa mère tombe gravement malade. Après sa mort en 1903, Joyce commence Ă  travailler sur son recueil de nouvelles Dubliners.  En 1904, il rencontre Nora Barnacle, qui deviendra sa compagne de longue date. Le couple quitte l'Irlande pour l'Europe continentale en octobre de la mĂŞme annĂ©e.

Joyce et Nora vivent Ă  Zurich, Trieste et Pola. Joyce enseigne l'anglais pour subvenir Ă  leurs besoins. Il Ă©crit des nouvelles et travaille sur son roman A Portrait of the Artist as a Young Man.  En 1914, Dubliners est enfin publiĂ© après de nombreux refus en raison de son contenu jugĂ© trop rĂ©aliste et choquant. Joyce commence alors Ă  travailler sur son roman Ă©pique Ulysses. Il reçoit le soutien financier d'amis, comme Ezra Pound, et de mĂ©cènes, comme Harriet Shaw Weaver. Pendant la Première Guerre mondiale, Joyce et sa famille dĂ©mĂ©nagent Ă  Zurich pour des raisons de sĂ©curitĂ©.

Après la guerre, des extraits d'Ulysses sont publiés dans la revue The Little Review, ce qui provoque des scandales et des procès pour obscénité aux États-Unis. En 1920, Joyce quitte Zurich pour Paris, où il passera la majeure partie de sa vie restante. Paris , à cette époque, est le centre de la vie littéraire européenne et Joyce y trouve un environnement favorable pour finaliser Ulysses.

En 1921, Joyce a enfin terminé son roman, qui est publié par Sylvia Beach, propriétaire de la librairie Shakespeare and Company à Paris, le 2 février 1922, le jour du quarantième anniversaire de Joyce. Ulysses reçoit des critiques mitigées, mais est rapidement reconnu rapidement une comme une oeuvre révolutionnaire de la littérature moderne.

Joyce continue de vivre à Paris, où il est au centre de la vie littéraire et artistique de l'époque. Il fréquente des écrivains et artistes influents, tels qu'Ernest Hemingway, Ezra Pound, et Gertrude Stein. Il commence aussi à travailler sur son prochain grand projet, Finnegans Wake, un roman encore plus expérimental que Ulysses. Mais pendant cette période, Joyce souffre de problèmes de santé, en particulier avec ses yeux. Il subit plusieurs opérations chirurgicales pour tenter de corriger sa vue. De plus, sa fille Lucia commence à montrer des signes de troubles mentaux, ce qui pèse lourdement sur Joyce et sa famille. Lucia est finalement diagnostiquée schizophrène.

James et Nora se marient le 4 juillet 1931, après avoir vĂ©cu ensemble pendant près de trois dĂ©cennies. Ils font ce choix principalement pour des raisons lĂ©gales et financières. L'Ă©crivain continue de travailler assidĂ»ment sur Finnegans Wake. Il a alors pour secrĂ©taire le futur dramaturge Samuel Beckett. Le roman est publiĂ© en parties tout au long des annĂ©es 1930 sous le titre de travail Work in Progress ("travail en cours").  En 1939, Finnegans Wake est publiĂ© dans son intĂ©gralitĂ©. Bien que l'oeuvre soit complexe et difficile d'accès, elle est acclamĂ©e pour son innovation linguistique et structurelle.

La santé de Joyce continue de se détériorer, et les soucis concernant la santé mentale de Lucia persistent. Avec l'avancée des troupes nazies en France, Joyce et sa famille quittent Paris pour s'installer à Zurich, où ils avaient déjà vécu pendant la Première Guerre mondiale. La guerre apporte de nombreuses difficultés supplémentaires, notamment des préoccupations financières et l'incertitude quant à l'avenir. James Joyce tombe gravement malade à Zurich et est hospitalisé en janvier 1941. Il meurt le 13 janvier, à l'âge de 58 ans, d'un ulcère perforé. Il est enterré au cimetière de Fluntern à Zurich.

L'oeuvre de Joyce.
L'oeuvre de James Joyce est vaste.  Elle est caractĂ©risĂ©e par sa innovation stylistique et son profondeur thĂ©matique. Ses allusions littĂ©raires, historiques et culturelles complexes, enrichissent aussi ses oeuvres de multiples niveaux de signification. 

• Dubliners (Les Gens de Dublin, 1914) est une collection de 15 nouvelles qui décrivent la vie des habitants de Dublin au début du XXe siècle. Joyce y aborde les thèmes de la paralysie sociale et spirituelle. Chaque histoire présente un moment de révélation (ou épiphanie) pour ses personnages, et ensemble, elles forment un portrait poignant de la vie urbaine. Parmi les nouvelles les plus célèbres, on trouve The Dead (Les Morts), considérée comme un chef-d'oeuvre du genre. Elle a été adaptée au cinéma par John Huston, dans son dernier film (1987).

• A Portrait of the Artist as a Young Man (Portrait de l'artiste en jeune homme, 1916), oeuvre clĂ© pour comprendre la transition de Joyce vers des formes narratives plus expĂ©rimentales, est un roman semi-autobiographique qui suit la maturation intellectuelle et spirituelle de Stephen Dedalus, un alter ego de l'auteur. Le livre est notable pour son utilisation du style de flux de conscience et pour ses questionnements sur l'individualitĂ©, la libertĂ© et l'art. 

• Exiles (Exilés, 1918) est une pièce de théâtre qui traite des thèmes de la fidélité, de la liberté personnelle et des relations humaines complexes. Bien qu'elle soit moins connue que ses autres oeuvres, elle est significative pour sa réflexion sur les dynamiques psychologiques entre les personnages.

• Ulysses (Ulysse, 1922), considéré comme le chef-d'oeuvre de Joyce, est un roman révolutionnaire qui utilise la technique du flux de conscience pour décrire les événements d'une seule journée, le 16 juin 1904, à Dublin. Le roman suit trois personnages principaux : Leopold Bloom, Stephen Dedalus et Molly Bloom. Joyce y mêle une richesse de styles littéraires et de références culturelles, créant une oeuvre complexe et dense qui a redéfini les frontières de la fiction narrative.

• Finnegans Wake (1939) est probablement l'oeuvre la plus complexe et expérimentale de Joyce. Écrit dans une langue hybride et rêveuse, le livre aborde des thèmes cycliques de la vie, de la mort et de la résurrection. Sa structure non linéaire et son langage inventif le rendent difficile à comprendre, mais l'ouvrage est célébré pour sa créativité audacieuse et son influence sur la littérature postmoderne.
• Chamber Music (Musique de chambre, 1907) est un recueil de poèmes lyriques, dans lequel s'exprime une facette plus traditionnelle de Joyce. Les poèmes sont marqués par leur musicalité et leur parcourt des thèmes de l'amour et de la perte.

• Pomes Penyeach (jeu de mots sur poems et a penny each, Pommes d'api, 1927) est une autre collection de 13 poèmes,  qui reflètent la maturitĂ© poĂ©tique de Joyce et son intĂ©rĂŞt pour les jeux de mots et les associations sonores.

Dans les entrailles d'Ulysses et de Finnegans Wake.
Ulysses (1922).
Ulysses (Ulysse en français), roman volumineux et complexe, se déroule sur une seule journée, le 16 juin 1904, à Dublin. Le roman suit principalement trois personnages :
• Leopold Bloom, un agent publicitaire d'origine juive de 38 ans, qui vit à Dublin avec sa femme Molly. Le roman va suivre suit Bloom tout au long de la journée du 16 juin, que l'on appellera plus tard le Bloomsday (la jouréne de Bloom). Bloom commence sa journée en préparant le petit-déjeuner pour Molly et en sortant acheter un rein de porc pour son propre repas. Il reçoit une lettre de sa fille Milly, qui vit loin de la maison. Bloom est préoccupé par l'infidélité de Molly, qui a une liaison avec Blazes Boylan, un homme qu'elle doit rencontrer plus tard dans la journée. Ensuite, Bloom se rend à des rendez-vous professionnels et tente de placer une annonce publicitaire. Il assiste à un enterrement (Paddy Dignam) et réfléchit beaucoup à la mort, y compris à la perte de son fils Rudy. Dans l'après-midi, il rencontre divers personnages, dont Stephen Dedalus, dans différents contextes, notamment la bibliothèque et le bar de l'hôtel Ormond, où il pense à Molly et à sa jalousie. Dans la soirée, Bloom suit Stephen dans le quartier des bordels de Nighttown, où il vit des hallucinations et des expériences introspectives. Il sauve Stephen d'une bagarre avec des soldats britanniques et l'emmène chez lui, où il l'invite à passer la nuit, mais Stephen décline. Bloom retourne au lit avec Molly, où il pense à la journée écoulée et à leur relation.

• Stephen Dedalus, est un jeune professeur et écrivain en herbe,, alter ego de Joyce, qui l'avait introduit dans A Portrait of the Artist as a Young Man. Dans Ulysse, Stephen lutte contre ses propres démons, notamment la culpabilité liée à la mort de sa mère. Stephen vit avec Buck Mulligan et Haines dans une tour de Martello, au Sud de Dublin. Il est moqué par Mulligan, ce qui le rend amer. Stephen va ensuite donner ses cours à l'école privée de M. Deasy, où il parle de sujets historiques et reçoit une lettre à livrer. Un peu plus tard, Stephen se rend à la Bibliothèque nationale où il expose sa théorie sur Shakespeare à un groupe d'érudits. Ses idées sont accueillies avec scepticisme. L'après-midi, il passe du temps dans divers lieux de Dublin, se saoulant progressivement et devenant plus introspectif. Il se rend à Nighttown, où il est confronté à des hallucinations de sa mère décédée. Le soir, après une altercation avec des soldats britanniques, Stephen est sauvé par Bloom, qui l'emmène chez lui pour se reposer et récupérer.

• Molly Bloom, la femme de Leopold, une chanteuse d'opĂ©ra soprano. Elle est surtout dĂ©crite Ă  travers les pensĂ©es et les perceptions de Bloom pendant la journĂ©e.  Molly passe la majeure partie de la journĂ©e au lit, recevant des visites de Blazes Boylan avec qui elle a une liaison. Elle est vue Ă  travers les prĂ©occupations de Bloom concernant son infidĂ©litĂ©. Dans le dernier Ă©pisode, Molly rĂ©flĂ©chit Ă  ses souvenirs, Ă  ses relations passĂ©es et prĂ©sentes, et Ă  ses sentiments pour Bloom. Son monologue intĂ©rieur rĂ©vèle ses pensĂ©es intimes sur l'amour, la sexualitĂ©, et les aspirations personnelles.

Les deux protagonistes masculins, Bloom et Stephen, sont en quête de leur identité et de leur place dans le monde. Bloom cherche à comprendre et à accepter ses émotions et ses relations, tandis que Stephen lutte avec son passé et ses aspirations artistiques. Bloom, ayant perdu son fils Rudy, cherche une figure de fils en Stephen. Stephen, ayant perdu sa mère et étant en conflit avec son père Simon, trouve en Bloom une figure paternelle potentielle. La liaison de Molly avec Boylan est un fil conducteur important, représentant les thèmes de la jalousie, du désir, et de l'amour complexe. Le monologue final de Molly révèle la profondeur de ses pensées et de ses sentiments, clôturant le roman sur une note d'affirmation et de complexité émotionnelle.

Le titre de l'ouvrage est une rĂ©fĂ©rence Ă  l'OdyssĂ©e d'Homère, qui lui sert de trame de fond, chaque chapitre du roman de Joyce correspondant Ă  une aventure du hĂ©ros homĂ©rique. Il y a ainsi 18 Ă©pisodes, chacun utilisant une technique narrative distincte. Parmi les styles les plus remarquables, on trouve le monologue intĂ©rieur, le pastiche, la parodie et les jeux de langage. Cette diversitĂ© stylistique sert Ă  reflĂ©ter la complexitĂ© de la conscience humaine et la richesse de l'expĂ©rience quotidienne. Chaque Ă©pisode correspond  aussi Ă  un lieu de Dublin diffĂ©rent, donnant Ă  l'auteur le prĂ©texte Ă  une decription de la vie moderne Ă  travers les dĂ©tails quotidiens de la vie urbaine. RĂ©sumĂ© des Ă©pisodes :

• Télémaque. - Le roman s'ouvre sur une tour de Martello, près de Dublin, où Stephen Dedalus, un jeune professeur et écrivain, habite avec deux autres hommes : Buck Mulligan, un étudiant en médecine désinvolte et grossier, et Haines, un Anglais étudiant le folklore irlandais. Buck taquine Stephen à propos de la mort récente de sa mère, ce qui blesse profondément Stephen. Les trois hommes prennent leur petit-déjeuner ensemble avant de se rendre à la ville. Cet épisode met en place les thèmes principaux du roman, à commencer par les relations conflictuelles entre les personnages et les questions d'identité nationale et personnelle. Stephen est présenté comme un jeune homme intellectuel mais tourmenté, en quête de son propre chemin. Le contraste entre Stephen et Buck met en lumière les tensions entre la spiritualité et la vulgarité, ainsi que les conflits intérieurs de Stephen.

• Nestor. - Stephen donne un cours d'histoire à ses élèves dans une école privée à Dalkey. Après la classe, il discute avec le directeur, M. Deasy, qui lui demande de faire publier un article qu'il a écrit sur le pied et la bouche du bétail. Deasy, un homme de vues conservatrices et antisémites, parle longuement à Stephen de ses idées. Dans cet épisode, la position de Stephen en tant que professeur le place dans une situation d'autorité, mais il se sent toujours aliéné et en conflit avec les valeurs de ceux qui l'entourent, comme Deasy. Les discussions sur l'histoire et la politique renforcent les thèmes de la tradition et de l'innovation, et Stephen continue de se confronter à ses propres idées sur l'identité et l'appartenance.

• ProtĂ©e. - Stephen se promène sur Sandymount Strand, rĂ©flĂ©chissant profondĂ©ment Ă  des concepts philosophiques et Ă  ses propres souvenirs. Il mĂ©dite sur des sujets tels que la perception, la rĂ©alitĂ©, et le temps. Ses pensĂ©es sont complexes et fragmentĂ©es, reflĂ©tant son esprit intellectuel et tourmentĂ©. Cet Ă©pisode est notable pour son style de monologue intĂ©rieur complexe. Les pensĂ©es de Stephen rĂ©vèlent son isolement et sa tendance Ă  l'introspection. Les thèmes de la perception et de la rĂ©alitĂ© sont abordĂ©s Ă  travers ses mĂ©ditations. Ils soulignent la quĂŞte incessante de Stephen pour comprendre le monde et sa place dans celui-ci. 

• Calypso. - Le roman s'intéresse maintenant à Leopold Bloom, un agent publicitaire, qui prépare le petit-déjeuner pour lui-même et sa femme, Molly. Il sort acheter un rein de porc, retourne à la maison, lit une lettre de sa fille Milly, et réfléchit à ses propres pensées et souvenirs tout en effectuant ses tâches quotidiennes. Ce passage à Bloom marque un changement de ton et de perspective. Bloom est présenté comme un homme ordinaire, préoccupé par les détails de la vie quotidienne. Cependant, ses pensées révèlent des préoccupations plus profondes, telles que l'infidélité de Molly et son propre sens de l'identité. Le contraste avec Stephen souligne les thèmes de la vie quotidienne et de l'ordinaire contre l'intellectuel et le philosophique.

• Lotophages (= mangeurs de lotus). - Bloom se rend à la poste pour récupérer une lettre d'une de ses correspondantes, Martha Clifford. Il assiste ensuite à une messe, visite les bains turcs et réfléchit à divers aspects de sa vie, comme ses relations et ses désirs. Cet épisode gravite autour des thèmes de l'évasion et de l'auto-indulgence, symbolisés par la figure mythologique des mangeurs de lotus. Bloom est montré comme un homme de désirs complexes et de besoins émotionnels, utilisant des distractions quotidiennes pour échapper à ses préoccupations plus profondes.

• Hadès. - Bloom participe aux funérailles de Paddy Dignam avec d'autres hommes, dont le père de Stephen, Simon Dedalus. Sur le chemin du cimetière, il réfléchit à la mort, à la mortalité, et à ses souvenirs de son fils décédé, Rudy. Les thèmes de la mort et de la perte sont au centre de cet épisode. Les pensées de Bloom sur la mort sont à la fois personnelles et philosophiques, offrant un contraste avec les conversations plus superficielles de ses compagnons de voyage. L’épisode met en lumière la solitude de Bloom et son sentiment de déconnexion avec ceux qui l’entourent.

• Eole. - L'Ă©pisode se dĂ©roule dans les bureaux du journal Freeman's Journal. Leopold Bloom y vient pour placer une annonce publicitaire. Pendant ce temps, les journalistes, dont Myles Crawford, discutent et plaisantent bruyamment. Bloom tente de faire accepter son annonce, tandis que Stephen Dedalus arrive avec une lettre de son directeur, M. Deasy, sur le sujet de la fièvre aphteuse. Stephen raconte une anecdote sur deux femmes admirant la tĂŞte couronnĂ©e de l'amiral Nelson. L'Ă©pisode se caractĂ©rise par son style journalistique et ses multiples titres, imitant la mise en page d'un journal. Les thèmes de la communication et de la rhĂ©torique sont centraux, avec de nombreuses rĂ©fĂ©rences Ă  l'art oratoire et Ă  la persuasion. Bloom est montrĂ© comme un homme calme et mĂ©thodique, contrastant avec le chaos verbal des journalistes, tandis que Stephen fait preuve de son esprit vif et de son talent narratif. 

• Lestrygons. - Bloom se promène dans Dublin à l'heure du déjeuner, observant les gens autour de lui et réfléchissant à divers aspects de la vie. Il entre dans plusieurs restaurants mais quitte chacun d'eux en raison de l'atmosphère ou des souvenirs désagréables qu'ils évoquent. Finalement, il trouve un endroit tranquille où il mange un sandwich au fromage et boit un verre de vin. Cet épisode aborde les thèmes de la faim et de la consommation, à la fois physiques et symboliques. Bloom est attentif aux détails de son environnement, ce qui met en évidence son humanité et son empathie. Ses réflexions sur la nourriture et les restaurants révèlent ses souvenirs personnels et ses perceptions des classes sociales. L'épisode utilise le motif des Lestrygons de l'Odyssée, des géants mangeurs d'hommes, pour commenter la société urbaine et ses appétits voraces.

• Charybde et Scylla. - Stephen participe Ă  une discussion littĂ©raire Ă  la Bibliothèque nationale avec plusieurs Ă©rudits, comme John Eglinton et A.E. (George Russell). Il expose sa thĂ©orie selon laquelle Shakespeare s'est projetĂ© dans le personnage d'Hamlet et que le poète a vĂ©cu un drame familial similaire. Bloom apparaĂ®t brièvement dans la bibliothèque. Cet Ă©pisode est dominĂ© par des discussions intellectuelles et philosophiques, centrĂ©es sur la figure de Shakespeare. Le parallèle avec les monstres marins Charybdis et Scylla de l'OdyssĂ©e reflète les dangers des extrĂŞmes intellectuels. Stephen se positionne entre des points de vue opposĂ©s, naviguant habilement entre eux. L'Ă©pisode souligne son intelligence et son isolement, ainsi que son besoin de reconnaissance et d'appartenance. 

• Roches errantes. - L'épisode est une série de dix-neuf vignettes qui décrivent des scènes de la vie quotidienne à Dublin, impliquant divers personnages du roman (Bloom, Stephen, et des figures mineures). Chacune des scènes est reliée par des mouvements des personnages à travers la ville. C'est l'occasion pour Joyce d'offrir un panorama de Dublin, et de saisir la diversité et la complexité de la vie urbaine. Les vignettes sont entrelacées. Elles reflètent le réseau d'interactions humaines et les hasards de la vie quotidienne. Cet épisode illustre le thème de l'interconnexion et de l'interdépendance, tout en mettant en évidence la fragmentation de l'expérience urbaine moderne.

• Sirènes. - Bloom entre dans le bar de l'hôtel Ormond, où il observe deux chanteuses, Miss Douce et Miss Kennedy, ainsi que d'autres clients, dont Simon Dedalus. Bloom écoute attentivement la musique tout en réfléchissant à sa femme Molly et à ses sentiments de jalousie et de désir.
L'épisode est structuré autour de la musique et du son. Il imite la structure d'une fugue musicale. Les thèmes de la séduction et de la tentation sont centraux, avec des références aux sirènes de l'Odyssée. Bloom, en observant les chanteuses et les clients du bar, est confronté à ses propres désirs et à ses insécurités concernant l'infidélité de Molly. La musique sert de métaphore pour les émotions et les pensées de Bloom, créant une atmosphère de tension et de désir non satisfait.

• Cyclopes. - Cet épisode se déroule dans le pub de Barney Kiernan, où Bloom rencontre le Citoyen, un nationaliste irlandais agressif et xénophobe. Une dispute éclate entre eux, centrée sur des questions de nationalité et d'identité. Le Citoyen devient de plus en plus hostile, mais Bloom parvient à s'échapper du bar avec l'aide d'un ami. L'épisode est caractérisé par un narrateur anonyme et des parodies de styles littéraires, tels que des passages épiques et bibliques. Les thèmes de la bigoterie, du nationalisme et de l'intolérance sont parcourus à travers le personnage du Citoyen, qui incarne un chauvinisme étroit et violent. Bloom, en contraste, est présenté comme un humaniste et un cosmopolite, opposé aux préjugés et à l'exclusion. L'épisode illustre les tensions sociales et politiques de l'Irlande, ainsi que les défis personnels de Bloom.

• Nausicaa. - L'Ă©pisode se dĂ©roule sur la plage de Sandymount, oĂą Bloom observe secrètement une jeune femme nommĂ©e Gerty MacDowell qui joue avec des enfants. Gerty, consciente de l'attention de Bloom, se livre Ă  des pensĂ©es romantiques et Ă©rotiques, imaginant un avenir idĂ©al. Bloom, de son cĂ´tĂ©, est Ă  la fois excitĂ© et honteux de son voyeurisme. Lorsque Gerty se lève pour partir, rĂ©vĂ©lant qu'elle est boiteuse, Bloom se sent coupable de ses dĂ©sirs. Après son dĂ©part, il rĂ©flĂ©chit Ă  ses propres dĂ©sirs sexuels et Ă  sa relation avec Molly. Cet Ă©pisode qui tourne autour des thèmes du dĂ©sir et de l'Ă©rotisme, met un fort accent sur le regard masculin et la sexualitĂ© fĂ©minine. Gerty est reprĂ©sentĂ©e Ă  travers ses fantasmes romantique, ce qui contraste avec les pensĂ©es plus prosaĂŻques et sexuelles de Bloom. Le style du dĂ©but de l'Ă©pisode imite les magazines fĂ©minins de l'Ă©poque, ce qui met en Ă©vidence les attentes culturelles et les aspirations des jeunes femmes. Le contraste entre les fantasmes de Gerty et la rĂ©alitĂ© (rĂ©vĂ©lĂ©e par son handicap) illustre la tension entre idĂ©alisation et rĂ©alitĂ©. Bloom, quant Ă  lui, est prĂ©sentĂ© comme un personnage complexe, aux prises avec ses propres dĂ©sirs et culpabilitĂ©s. 

• Boeufs du soleil. - L'épisode se déroule à la maternité de Holles Street, où Mina Purefoy est en train d'accoucher. Bloom rejoint un groupe de jeunes hommes, dont Stephen Dedalus, qui discutent de la naissance et de la maternité dans un style de plus en plus archaïque. L'épisode imite le développement de la langue anglaise, évoluant du style anglo-saxon à un langage moderne et vernaculaire. Bloom, moins ivre que les autres, reste plus sensé et protecteur envers Stephen. L'épisode est un tour de force stylistique qui retrace l'évolution de la langue anglaise. Chaque section parodie un style littéraire différent, mettant en lumière la richesse et la diversité de la langue. Les thèmes de la fertilité, de la naissance et de la maternité sont abordés à travers les discussions et les digressions des personnages. Bloom est montré comme un protecteur et un guide, contrastant avec les jeunes hommes qui se comportent de manière immature et irrévérencieuse. Cet épisode souligne l'importance de la continuité et du renouvellement, tant linguistique que biologique.

• CircĂ©. - Cet Ă©pisode, Ă©crit sous forme de script de théâtre, se dĂ©roule dans le quartier des bordels de Nighttown. Bloom suit Stephen, qui est ivre, et se retrouve confrontĂ© Ă  diverses hallucinations. Ces visions incluent des personnages de son passĂ©, des fantasmes sexuels, et des peurs profondes. Stephen, quant Ă  lui, a des visions de sa mère dĂ©cĂ©dĂ©e. Après une sĂ©rie d'Ă©vĂ©nements chaotiques, Stephen se querelle avec deux soldats britanniques et est frappĂ©. Bloom le ramène alors chez lui. C'est l'Ă©pisode le plus surrĂ©aliste et hallucinatoire du roman. Il sonde les profondeurs de l'inconscient des personnages. Les hallucinations de Bloom rĂ©vèlent ses dĂ©sirs refoulĂ©s, ses peurs et ses culpabilitĂ©s, notamment en ce qui concerne sa sexualitĂ©, son identitĂ© et sa relation avec Molly. Le format théâtral permet une exploration libre et imaginative des pensĂ©es et des Ă©motions des personnages. Stephen et Bloom sont tous deux confrontĂ©s Ă  leurs propres fantĂ´mes, renforçant le thème de la quĂŞte intĂ©rieure et de la confrontation avec soi-mĂŞme. 

• EumĂ©e. - Bloom et Stephen se rendent dans un cabaret ouvert tard, oĂą ils discutent avec un marin et d'autres clients. Bloom tente de persuader Stephen de rentrer chez lui, mais Stephen reste mĂ©fiant. La conversation touche divers sujets, dont l'identitĂ© nationale et la paternitĂ©. Finalement, Bloom et Stephen quittent le cabaret et se dirigent vers la maison de Bloom. L'Ă©pisode est marquĂ© par une ambiance de fatigue et de dĂ©sillusion après les Ă©vĂ©nements intenses de l'Ă©pisode prĂ©cĂ©dent. Le style, plus direct et moins flamboyant, reflète l'Ă©puisement des personnages. Les thèmes de la paternitĂ© et de la protection sont centraux, avec Bloom jouant le rĂ´le du guide et du protecteur pour Stephen. Les discussions sur l'identitĂ© et l'appartenance soulignent les diffĂ©rences entre les deux personnages, mais aussi leur potentiel pour une connexion plus profonde. 

• Ithaque. - Cet Ă©pisode, dĂ©taillant le retour de Bloom et Stephen Ă  la maison de Bloom Ă  Eccles Street (qui Ă©tait aussi celle de Joyce Ă  Dublin),  est Ă©crit sous forme de questions et rĂ©ponses. Bloom et Stephen boivent du cacao et discutent des sciences, de la religion et de la famille. Stephen refuse l'offre de Bloom de passer la nuit chez lui et part avant l'aube. Bloom va se coucher avec Molly, rĂ©flĂ©chissant Ă  la journĂ©e Ă©coulĂ©e et Ă  sa relation avec sa femme. L'Ă©pisode est structurĂ© de manière très formelle, imitant un catĂ©chisme ou un manuel scientifique, ce qui crĂ©e une distance Ă©motionnelle tout en fournissant des dĂ©tails minutieux sur les actions et pensĂ©es des personnages. Les thèmes de la maison et de la rĂ©conciliation sont abordĂ©s, avec Bloom retrouvant son foyer et essayant de se connecter avec Stephen. Le dĂ©part de Stephen montre que la rĂ©conciliation est incomplète, mais le retour de Bloom Ă  Molly suggère une possibilitĂ© de renouveau dans leur relation. Le format question-rĂ©ponse reflète la quĂŞte de comprĂ©hension et de connaissance.

• Pénélope. - Le dernier épisode est un monologue intérieur de Molly Bloom, la femme de Leopold, alors qu'elle est couchée dans leur lit. Molly réfléchit à ses relations passées, à son amour pour Bloom, à ses propres pensées sur la sexualité et la maternité. Le monologue est marqué par une absence de ponctuation traditionnelle, donnant un flux de conscience libre et naturel. Cet épisode offre une perspective féminine qui contraste avec le reste du roman, révélant les pensées intimes et complexes de Molly. Les thèmes de l'amour, de la fidélité, et de l'identité sexuelle sont centraux, avec Molly oscillant entre des souvenirs de ses amants passés et son affection pour Bloom. La structure sans ponctuation crée une impression de flux continu de pensées et met en lumière la fluidité et la richesse de l'esprit de Molly. Le monologue se termine par le célèbre Yes, symbolisant l'affirmation de la vie et de l'amour malgré les défis et les imperfections.

« Oui », la fin du monologue de Molly Bloom

« le soleil brille pour toi a-t-il dit le jour oĂą nous Ă©tions allongĂ©s parmi les rhododendrons sur Howth Head dans son costume de tweed gris et son chapeau de paille le jour oĂą je l'ai incitĂ© Ă  me parler de mariage oui d'abord je lui ai donnĂ© le morceau de gâteau de ma bouche et c'Ă©tait une annĂ©e bissextile comme maintenant oui il y a 16 ans mon Dieu après ce long baiser j'ai failli perdre le souffle oui il a dit que j'Ă©tais une fleur de la montagne oui alors nous le sommes des fleurs tout le corps d'une femme oui c'Ă©tait une chose vraie qu'il a dite dans sa vie et le soleil brille pour toi aujourd'hui oui c'est pourquoi je l'aimais parce que j'ai vu qu'il comprenait ou sentait ce qu'est une femme et je savais que je pourrais toujours le l'amener Ă  ce que je voudrais et je lui ai donnĂ© tout le plaisir que je pouvais le guider jusqu'Ă  ce qu'il me demande de dire oui et je ne rĂ©pondrais pas d'abord j'ai seulement regardĂ© la mer et le ciel je pensais Ă  tant de choses qu'il ne savait pas sur Mulvey M. Stanhope et Hester et son père et au vieux le capitaine Groves et aux marins qui jouent Ă  pigeon-vole [...] sur la jetĂ©e et la sentinelle devant la maison du gouverneur avec la chose autour de son casque blanc pauvre diable Ă  moitiĂ© rĂ´ti et les filles espagnoles riant dans leur les châles et leurs grands peignes et les criĂ©es du matin les Grecs et les Juifs et les Arabes et diable sait qui d'autre des gens toutes les extrĂ©mitĂ©s de l'Europe et Duke Street et le marchĂ© aux volailles gloussent tous devant Larby Sharons et les pauvres ânes qui glissent Ă  moitiĂ© endormis et les vagues gars en manteau endormis Ă  l'ombre sur les marches et les grandes roues des chars Ă  taureaux et le vieux château millĂ©naire oui et ces beaux Maures tout en blanc et turbans comme des rois vous demandant de vous asseoir dans leur petit magasin et Ronda avec les vieilles vitrines des posadas les yeux cachĂ©s derrière un treillis pour que son amant puisse embrasser le fer et les caves Ă  moitiĂ© ouvertes la nuit et les castagnettes et la nuit oĂą nous avons ratĂ© le bateau Ă  AlgĂ©siras le gardien qui passait serein avec sa lampe et Ă” cet horrible torrent des profondeurs Ă” et la mer la mer pourpre parfois comme le feu et les couchers de soleil glorieux et les figuiers dans les jardins de l'Alameda oui et toutes les petites rues Ă©tranges et les maisons roses et bleues et jaunes et les roseraies et les jasmin et gĂ©raniums et cactus et Gibraltar quand j'Ă©tais une jeune fille et j'Ă©tais une fleur de la montagne oui quand je mettais la rose dans mes cheveux comme les filles andalouses ou dois-je porter une rouge oui et comme il m'a embrassĂ©e sous le mur mauresque et j'ai pensĂ© aussi bien Ă  lui qu'un autre et puis je lui ai demandĂ© avec mes yeux de demander Ă  nouveau oui et puis il m'a demandĂ© est-ce que je oui pour dire oui ma fleur de montagne et d'abord j'ai mis mes bras autour de lui oui et j'ai l'ai attirĂ© vers moi pour qu'il puisse sentir mes seins tout parfumĂ©s oui et son coeur battait comme un fou et oui j'ai dit oui je veux bien Oui. »  (James Joyce, Ulysse, 1922).

Ulysses a Ă©tĂ© Ă  la fois cĂ©lĂ©brĂ© et controversĂ©. Il a Ă©tĂ© censurĂ© pour son contenu explicite mais est maintenant largement reconnu comme un chef-d'Ĺ“uvre littĂ©raire.  Les admirateurs de Joyce cĂ©lèbrent chaque annĂ©e, le 16 juin, connu sous le nom de Bloomsday (la journĂ©e de Bloom), en hommage Ă  ce roman.

Finnegans Wake (1939).
Finnegans Wake (La Veillée de Finnegan) est le dernier roman de James Joyce et sans doute, par son style linguistique innovant, volontiers obscur, sa structure onirique et sa densité thématique, l'oeuvre la plus complexe et expérimentale de Joyce, qui a travaillé sur ce roman pendant plus de 17 ans, et ne l'a publié que deux ans avant sa mort. Avec cette oeuvre monumentale qui repousse les limites de la narration et de l'expression littéraire, Joyce créé une sorte d'épopée moderne.

Le langage de Finnegans Wake est unique et difficile à déchiffrer. Joyce mélange plusieurs langues, joue avec les sons et les significations des mots et utilise des jeux de mots complexes et des néologismes. Le résultat est un texte qui ressemble à un rêve ou à un flux de conscience collectif, rempli d'allitérations, de rimes et de calembours.

Le titre du roman fait référence à une ballade irlandaise du XIXe siècle. Dans cette chanson, Tim Finnegan, un maçon, meurt en tombant d'une échelle, mais lors de sa veillée funèbre, il se réveille lorsqu'un peu de whisky renversé touche son corps. Cette résurrection humoristique reflète le thème de la mort et de la renaissance, qui est central dans le roman de Joyce. La wake, au sens de veillée funèbre, un moment de deuil mais aussi de célébration, où les gens se rassemblent pour veiller un défunt, peut symboliser le passage entre la vie et la mort, et par extension, les cycles de fin et de commencement présents dans le livre. Mais wake peut aussi signifier éveil, réveil, ce qui suggère nom seulement le réveil du défunt, mais aussi un éveil spirituel ou intellectuel. Le roman de Joyce en sondant les profondeurs de l'inconscient, les rêves, et les pensées subconscientes, éveillerait une réalité plus profonde. Enfin, wake peut également signifier le sillage d'un bateau. L'auteur voudrait donc aussi nous parler du passage à travers la vie et les traces laissées derrière soi. Ce sens s'aligne avec le flux continu et le mouvement constant du récit, similaire à une rivière ou à un courant océanique.

L'histoire racontĂ©e par Finnegans Wake est celle de la famille Earwicker. Les personnages principaux sont Humphrey Chimpden Earwicker (HCE), Anna Livia Plurabelle (ALP), et leurs enfants Shem, Shaun et Issy. Ces personnages  multi-facettes, reprĂ©sentant divers aspects de l'humanitĂ©, sont des archĂ©types ou des amalgames de plusieurs figures historiques et mythologiques. 

• HCE (Humphrey Chimpden Earwicker) est le protagoniste principal, un aubergiste d'origine irlandaise qui vit à Dublin. Il symbolise le père universel, l'humanité et la figure paternelle mythologique. HCE est impliqué dans un scandale mystérieux au parc de Phoenix, où il est accusé de comportement indécent. Cette accusation est un événement central du roman, reflétant la chute et la rédemption d'un homme. HCE (ou Here comes everybody, voici tout le monde) incarne aussi des figures historiques et mythologiques comme le roi Roderick et Finn MacCool.

• ALP (Anna Livia Plurabelle) est la femme d'HCE et représente l'éternel féminin, la mère universelle et la rivière Liffey (la rivière qui passe à Dublin). ALP est un symbole de la nature fluide et changeante de la vie. Son monologue, célèbre pour sa poésie et son rythme évoque le flux continu du temps et de l'histoire. Elle est aussi associée à des figures mythologiques comme la déesse de la rivière et la Mère Terre.

• Shem et Shaun, des jumeaux, sont les fils de HCE et ALP. Shem représente l'artiste, l'écrivain et le créateur. Il incarne la créativité chaotique et rebelle. Il est souvent critiqué par Shaun pour sa dépravation et son comportement scandaleux, mais il symbolise aussi l'importance de l'expression artistique et de la résistance aux conventions. Shaun est l'antithèse de Shem. Il est un messager et représente l'ordre, la conformité et l'autorité. Il est souvent vu comme le défenseur de la morale et des valeurs sociales. Sa rivalité avec Shem est centrale au récit : elle illustre la dualité et le conflit entre l'ordre et le chaos, la tradition et l'innovation.

• Issy est la sĹ“ur des jumeaux, une jeune fille pleine de vie et de contradictions. Elle symbolise la jeunesse, l'innocence et la sexualitĂ© Ă©mergente, la beautĂ© et la complexitĂ© de la fĂ©minitĂ©. Issy est aussi associĂ©e Ă  des figures mythologiques telles que la dĂ©esse de la fertilitĂ© et la muse. Son rĂ´le dans le roman est assez Ă©nigmatique, ajoutant Ă  la texture riche et multiforme de l'oeuvre. 

Le livre est structuré en quatre parties, chacune contenant plusieurs chapitres. Il commence et se termine au milieu d'une phrase, créant un effet de boucle sans fin. Cette structure reflète l'idée de l'éternel retour et du cycle de la vie, de la mort et de la résurrection. À travers ce thème central, reflété dans la structure circulaire du livre, Joyce examine comment l'histoire est racontée et interprétée, et comment la mémoire humaine fonctionne. Le roman teste les limites et les possibilités du langage pour exprimer l'expérience humaine. Les personnages changent eux-mêmes constamment, comme pour refléter la fluidité de l'identité humaine.
• La première partie est composée de huit chapitres. Elle pose les bases de l'ensemble du roman, met en place le cadre narratif et introduit les thèmes principaux ainsi que les personnages centraux, avec des allusions à des événements historiques et mythologiques.
+ Chapitre 1. - Le livre commence par une phrase incomplète qui reprend la fin du roman, symbolisant la nature cyclique de l'histoire. On y évoque Tim Finnegan, le maçon de la chanson populaire, qui meurt après une chute et ressuscite (Finnegan = Finn again, Finn à nouveau ou même fin et encore, comme dans un éternel recommencement). Cela sert d'introduction au thème de la chute et de la résurrection, central dans l'oeuvre. Joyce introduit également Humphrey Chimpden Earwicker (HCE) et on fait allusion à un scandale mystérieux impliquant HCE dans le parc de Phoenix.

+ Chapitre 2. - On explore la figure de HCE plus en détail. Le narrateur raconte comment HCE est devenu une figure controversée dans la ville de Dublin à cause du scandale. Divers témoignages et rumeurs circulent à son sujet, ce qui montre la complexité de la vérité et la manière dont les récits se construisent et se transforment.

+ Chapitre 3. - Ce chapitre continue la découverte du personnage de HCE, en utilisant un sty le de narration fragmenté et polyphonique. On découvre des aspects mythologiques et historiques de HCE, le liant à des figures légendaires comme Finn MacCool (le roi mythique irlandais, dont Finnegan est un écho). Le chapitre met en avant l'idée que HCE est une figure universelle et atemporelle.

+ Chapitre 4. - Le récit se concentre sur Anna Livia Plurabelle (ALP), la femme de HCE. On introduit la lettre écrite par ALP, qui joue un rôle crucial dans la défense de son mari. Cette lettre est un élément récurrent du roman. Elle symbolise la voix féminine et le flux de la narration.

+ Chapitre 5. - Ce chapitre s'intéresse à la nature de la lettre d'ALP, en la présentant comme un document sacré et mystérieux. La lettre devient un objet d'étude et d'interprétation pour les personnages . Thème de l'interprétation textuelle et de la multiplicité des significations.

+ Chapitre 6. - Les enfants de HCE et ALP (Shem, Shaun et Issy) font leur apparition . Le chapitre met en scène une sorte de jeu ou de tribunal où les enfants examinent et commentent les actions de leurs parents. La dynamique familiale et les tensions intergénérationnelles sont mises en lumière.

+ Chapitre 7. - Ce chapitre est principalement consacré à Shem, l'artiste et l'écrivain. Il est décrit de manière négative par Shaun, son frère, qui représente l'ordre et la conformité. La rivalité entre Shem et Shaun traduit la dualité et le conflit entre la créativité et l'autorité.

+ Chapitre 8. - Le dernier chapitre de cette partie est un monologue d'Anna Livia Plurabelle, célèbre pour sa musicalité et sa poésie. ALP est associée à la rivière Liffey, et son monologue évoque le flux incessant de la vie, de l'histoire et du temps.

Dans cette première partie de Finnegans Wake, Joyce installe les thèmes principaux du roman : la circularité du temps, la fluidité de l'identité, et la multiplicité des interprétations. L'écrivain utilise un langage riche en jeux de mots, allusions et néologismes, ce qui rend la lecture difficile mais profondément stimulante. Le récit de Tim Finnegan sert de métaphore pour la chute d'HCE et sa possible rédemption. La dynamique entre HCE, ALP, Shem, Shaun et Issy exprime les tensions familiales et les rôles archétypaux. La lettre d'ALP et les multiples récits autour de HCE illustrent la nature polysémique du texte et la difficulté d'atteindre une vérité unique. ALP, associée à la rivière Liffey, symbolise le flux continu du temps et de la narration. Joyce utilise un style fragmenté et polyphonique, mêlant différentes voix, langues et registres. Cette structure reflète la complexité et l'interconnectivité de la conscience humaine et de l'expérience.

• La deuxième partie est composĂ©e de quatre chapitres (chapitres 9 Ă  12). Elle dĂ©veloppe davantage les personnages et les thèmes introduits dans la première partie, en se concentrant particulièrement sur les enfants de HCE et ALP : Shem, Shaun, et Issy. 

+ Chapitre 9. - Le chapitre commence avec une description de la maison des Earwicker, qui est comparée à un château médiéval. Joyce y décrit la dynamique familiale, en mettant en scène HCE en tant que figure autoritaire et ALP en tant que gardienne de la maison. Les enfants, Shem, Shaun, et Issy, sont introduits dans des scènes qui illustrent leurs personnalités distinctes.

+ Chapitre 10. - Ce chapitre est structuré autour d’une série de lettres échangées entre les personnages. Les lettres révèlent les conflits internes de la famille et les aspirations individuelles de chacun. Shem est présenté comme un écrivain subversif, tandis que Shaun est montré comme un conformiste et un défenseur de l'ordre établi. Issy, quant à elle, est dépeinte comme une jeune fille pleine de vie et de contradictions.

+ Chapitre 11. - Le chapitre se concentre sur un jeu de mots élaboré et des jeux de langage. Il illustre la rivalité entre Shem et Shaun. Shem est comparé à des figures artistiques et littéraires, soulignant son rôle de créateur et de rebelle. Shaun, en revanche, est associé à des figures d'autorité et de tradition, ce qui accentue le contraste entre les deux frères.

+ Chapitre 12. - Ce dernier chapitre de la deuxième partie se termine par une scène de rêve où les rôles des personnages sont mélangés et réinventés. La narration devient de plus en plus fragmentée, comme une affirmation de la nature onirique du roman. Les thèmes de la chute, de la rédemption et de la résurrection sont réitérés, avec des références à des mythes et des légendes.

Cette deuxième partie approfondit la dynamique familiale des Earwicker, en mettant l'accent sur les tensions entre les parents et les enfants. La maison familiale est un microcosme du monde extérieur, où les conflits personnels reflètent des luttes universelles. La rivalité entre Shem et Shaun incarne le conflit entre la créativité et l'ordre. Shem, en tant qu'artiste, représente la destruction des normes établies pour créer quelque chose de nouveau, tandis que Shaun symbolise la préservation de l'ordre et de la tradition. Les jeux de mots et les jeux de langage dans cette partie illustrent la complexité et la multiplicité des significations. Chaque mot, chaque phrase peut être interprété de différentes manières, ce qui reflète la nature polysémique du texte. La structure onirique du chapitre 12 souligne la fluidité entre le rêve et la réalité. Les personnages se transforment et leurs rôles se mélangent, illustrant la nature malléable de l'identité et de l'expérience humaine. Cette partie continue d'utiliser un style fragmenté et polyphonique. Joyce mélange différentes voix, registres et langues pour créer un texte riche et complexe. Les lettres échangées dans le chapitre 10 offrent un aperçu plus intime des pensées et des motivations des personnages, tandis que les scènes oniriques du chapitre 12 mettent en évidence la nature fluide et changeante de la narration.

• La troisième partie, composée des chapitres 13 à 16, se concentre principalement sur les fils jumeaux Shem et Shaun, ainsi que sur la figure de HCE dans diverses incarnations. Cette section approfondit les thèmes de la rivalité fraternelle, de la quête identitaire et des cycles de la vie et de l'histoire.

+ Chapitre 13. - Le chapitre s'ouvre avec Shaun, désormais un facteur, qui continue son voyage en livrant des lettres. Il rencontre diverses personnes et répond à leurs questions, tout en lançant des critiques acerbes à l'encontre de son frère Shem. Une fois de plus, Shaun est présenté comme un personnage moraliste, conformiste et dévoué à l'ordre.

+ Chapitre 14. - Ce chapitre est centré sur une longue discussion entre Shaun et un groupe de filles, les Muses. Shaun se pose en modèle de vertu et critique sévèrement Shem, le dépeignant comme un dépravé. Cette section met accentue le contraste entre les deux frères, Shaun incarnant l'ordre et la tradition, et Shem, la subversion et la créativité.

+ Chapitre 15. - Shaun, maintenant connu sous le nom de Jaun, continue son voyage. Ce chapitre est une sorte de sermon ou de leçon de morale, où Jaun donne des conseils aux jeunes générations. Le ton est didactique, et la narration se fait plus fluide, avec des passages rêveurs et allégoriques. On y voit aussi des transformations et des métamorphoses, soulignant la fluidité de l'identité.

+ Chapitre 16. - Le dernier chapitre de cette partie est une sorte de dialogue onirique entre HCE et ses propres incarnations, où il est représenté comme un géant endormi. Les thèmes de la culpabilité, de la rédemption et de l'éternel retour sont omniprésents. La structure narrative devient encore plus fragmentée et complexe, reflétant l'état onirique et cyclique de l'univers du roman.

La tension entre Shem et Shaun est au coeur de cette partie. Cette rivalité représente également des conflits plus larges dans la société et l'humanité. Shaun se présente comme un modèle de moralité, critiquant le comportement de Shem. Ses sermons et ses leçons mettent en avant les thèmes de la vertu, de la culpabilité et de la rédemption. Cela soulève des questions sur la nature de la moralité et de l'hypocrisie. Les personnages subissent des transformations et des métamorphoses, illustrant la nature fluide et changeante de l'identité. Cela est particulièrement évident dans les représentations de HCE et de Shaun/Jaun, qui prennent différentes formes et rôles. La frontière entre le rêve et la réalité est floue, avec des éléments oniriques qui imprègnent la narration. Les dialogues et les scènes semblent souvent surréalistes. Il reflètent la nature cyclique et éternelle de l'histoire. Cettetroisième partie de Finnegans Wake continue d'utiliser un style fragmenté et polyphonique, caractéristique du roman. Joyce joue avec les mots, les sons et les rythmes pour créer une expérience de lecture unique. La structure narrative est non linéaire et complexe, avec des passages qui se fondent les uns dans les autres, reflétant l'état onirique du texte.

• La quatrième partie, composée d'un seul chapitre, conclut le cycle, avec une réaffirmation du thème du renouveau et de la continuité. Elle commence avec le déversement (fall) dans l'océan de la rivière Liffey, personnifiée par Anna Livia Plurabelle. Ce mouvement symbolise un retour à l'origine et un cycle de renouvellement. Le texte décrit une série d'événements cosmologiques et mythiques qui soulignent le caractère cyclique de l'histoire et de l'existence humaine. Shaun, maintenant appelé Yawn, prend la parole dans un long monologue rêveur où il discute de la résurrection et du retour éternel. Le langage se fait de plus en plus abstrait et allusif, représentant un flux de conscience onirique. À la fin, la voix d'Anna Livia se confond avec les dernières lignes du livre, qui rejoignent les premières, créant ainsi une boucle sans fin. Le début et la fin du roman se rejoignent, illustrant ainsi l'idée de l'éternel retour, thème central dans l'oeuvre de Joyce. La métaphore de la rivière est omniprésente. Elle symbolise la fluidité de l'identité, du temps et de l'histoire. La mort et la résurrection sont omniprésents. L'arrivée de la rivière dans l'océan symbolise la fin d'un cycle et le début d'un nouveau, une renaissance perpétuelle. Cela peut être vu comme une allégorie de la résurrection de l'âme et de la continuité de la vie au-delà de la mort. La transformation continue des personnages et des événements suggère que rien n'est fixe et que tout est en perpétuelle mutation. Le langage dans cette partie devient extrêmement complexe, avec des jeux de mots, des allusions et des néologismes. Joyce utilise cette complexité pour imiter le flux de conscience et pour représenter les pensées et les rêves de ses personnages de manière plus authentique.

Ă€ sa publication, Finnegans Wake a Ă©tĂ© accueilli par des rĂ©actions allant de l'admiration Ă  l'incomprĂ©hension. Son langage opaque et ses rĂ©fĂ©rences culturelles et historiques complexes ont dĂ©fiĂ© les lecteurs et les critiques. Cependant, il est maintenant reconnu comme une oeuvre maĂ®tresse de la littĂ©rature moderniste. MĂŞme si sa complexitĂ© et sa richesse en font toujours et un dĂ©fi perpĂ©tuel pour les lecteurs. 
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Finnegans Wake.
Première page de Finnegans Wake. Il existe une traduction
en français de l'ouvrage, due à Philippe Lavergne.
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