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Gil Eanes

Gil Eanes (ou Gillianez) est un navigateur portugais, essentiellement connu pour un exploit unique qui a brisé une barrière psychologique et géographique majeure au XVe siècle. Sa vie, avant et après cet événement, reste très mal documentée, ce qui en fait un personnage presque légendaire. Il est né à Lagos, en Algarve, à une date inconnue, probablement dans les dernières années du XIVe siècle ou au tout début du XVe siècle. Son origine sociale est modeste : il était écuyer (escudeiro) dans la maison de l'infant Dom Henrique, mieux connu sous le nom d'Henri de Portugal. Ce statut indique qu'il n'était pas un noble de haute lignée, mais un homme de confiance, probablement formé au service armé et à la navigation dans l'entourage du prince, qui était alors le grand promoteur de l'expansion maritime portugaise le long des côtes africaines.

Le contexte dans lequel Gil Eanes entre dans l'histoire est celui de la grande peur du cap Bojador. Ce cap, situé sur la côte du Sahara occidental, représentait pour les marins européens du Moyen Âge la limite du monde connu et navigable. Des légendes terrifiantes l'entouraient : on disait que la mer y bouillait, que des courants violents emportaient les navires vers le "bord du monde", que le soleil était si ardent qu'il brûlait les hommes et que les eaux étaient infestées de monstres marins. Au-delà de ces craintes, la navigation était rendue très difficile par de puissants hauts-fonds, des vents contraires et un ressac constant qui soulevait une brume d'embruns, donnant l'illusion que la mer était en ébullition. Franchir ce cap et en revenir était considéré comme une impossibilité. Depuis 1424, Henri le Navigateur envoyait régulièrement des expéditions avec la mission expresse de le dépasser, mais toutes échouaient, leurs capitaines revenant avec des prétextes variés pour justifier leur renoncement.

C'est en 1434 qu'Henri confie cette tâche à Gil Eanes. Les sources ne précisent pas pourquoi ce choix, mais on peut supposer que l'infant connaissait bien son écuyer, avait confiance en sa détermination et savait qu'il ne se laisserait pas arrêter par les terreurs superstitieuses qui paralysaient d'autres navigateurs plus expérimentés. Gil Eanes partit avec un barinel, un type de navire alors courant, mais comme ses prédécesseurs, confronté à la vue terrifiante du cap, il fit demi-tour. L'échec était palpable, et à son retour à Sagres, il dut affronter la déception et l'insistance de l'infant.

La chronique de Gomes Eanes de Zurara, principale source sur cet événement, rapporte qu'Henri le Navigateur lui renouvela sa confiance et le renvoya immédiatement la même année, en 1434, en faisant appel à son honneur, à sa loyauté et en minimisant les périls qu'il avait rencontrés. L'infant insista sur le fait que ces dangers étaient des fables, indignes d'un homme de son rang. Ce second voyage fut celui de la réussite. Gil Eanes, poussé par l'enjeu et peut-être en changeant de tactique, réussit là où tous avaient échoué. Plutôt que de longer la côte de près, pris dans le ressac et les hauts-fonds, il eut l'audace de prendre le large, de contourner le cap en haute mer, là où les eaux sont plus profondes et les courants moins dangereux. Cette simple manoeuvre lui permit de franchir l'obstacle et de découvrir qu'au-delà du cap, la mer était parfaitement navigable et la côte, similaire à ce qu'il connaissait. Pour prouver sa réussite, il mit une chaloupe à la mer et cueillit quelques herbes de "sainte Marie" (rosmarinho, ou romarin sauvage) qu'il trouva sur place. Ce geste est resté célèbre : ces simples plantes étaient la preuve tangible et dérisoire que le monde ne s'arrêtait pas là, qu'il y avait une terre vivante au-delà du seuil interdit. L'exploit est daté, par les historiens, de 1434.

L'importance de ce franchissement est capitale, et dépasse de loin la navigation elle-même. Il ne s'agissait pas d'un exploit technique insurmontable, mais de la rupture d'un verrou mental et mythologique. En brisant le mythe du cap Non Plus Ultra de l'Afrique, Gil Eanes a ouvert la voie à toute l'exploration ultérieure du continent. Dès l'année suivante, en 1435, il repartit en compagnie d'Afonso Gonçalves Baldaia dans une expédition qui les mena bien plus au sud, jusqu'à un lieu qu'ils nommèrent Angra dos Ruivos (l'anse des rougets, actuelle baie de Garnet) après avoir dépassé le site de leur première découverte. Gil Eanes poursuivit sa carrière au service de l'infant, participant au commerce naissant et à la reconnaissance des côtes sahariennes. Il effectua plusieurs autres voyages dans les années qui suivirent, notamment dans la région du Rio de Oro, où il participa à des razzias pour capturer des esclaves, une triste réalité du début des explorations portugaises.

En récompense de ses services, il fut anobli et reçut des terres et des droits dans la région de Lagos, sa ville natale. Il y aurait vécu jusqu'à sa mort, à une date qui, comme sa naissance, reste inconnue, probablement après 1445. La postérité a retenu de Gil Eanes l'image d'un homme courageux et loyal, dont l'acte décisif, bien plus qu'un fait d'armes ou une prouesse technique, fut un acte de libération intellectuelle. Il est le symbole du franchissement des peurs irrationnelles qui entravaient la connaissance du monde, un simple écuyer devenu, par sa ténacité et son audace, le passeur qui fit entrer l'Europe dans une nouvelle ère géographique. 

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