 |
Le
terme Chichimèques est l'un des plus complexes et des plus chargés
d'ambiguïtés de l'histoire mésoaméricaine,
car il désigne à la fois un ensemble très divers de peuples du nord
du Mexique et une catégorie culturelle
forgée par les civilisations sédentaires du centre du pays pour qualifier,
souvent avec mépris, les populations nomades des confins septentrionaux.
L'étymologie du mot reste débattue : il viendrait du nahuatl
et aurait pu signifier "habitants du pays des chiens" ou, selon d'autres
interprétations plus probables, faire référence à la lignée ou à
l'ancienneté, le préfixe pouvant évoquer quelque chose comme "ceux de
la corde de l'arc" ou "ceux du lignage ancien", en lien avec leur statut
de peuples-chasseurs porteurs d'arcs. Quoi qu'il en soit, dès l'époque
préhispanique, les Mexicas (Aztèques)
et leurs voisins du bassin de Mexico employaient ce mot pour désigner
globalement les populations venues du nord, perçues comme rustiques, guerrières
et étrangères à la vie urbaine et agricole.
Avant même l'arrivée
des Espagnols, les Chichimèques occupent une place centrale dans les récits
de fondation des peuples nahuas. Les traditions aztèques elles-mêmes
affirment que les Mexicas, avant de s'installer dans la vallée de Mexico
et de fonder Tenochtitlan (Mexico), étaient eux-mêmes un peuple chichimèque
venu d'Aztlán, ce qui montre que la frontière entre "civilisé" et "barbare"
dans la pensée mésoaméricaine était mouvante et que toute grande dynastie
sédentaire revendiquait souvent une origine chichimèque comme preuve
de sa vigueur guerrière originelle. Après l'effondrement de Tula et de
l'empire toltèque vers le XIIe
siècle, des vagues successives de groupes venus des zones arides du nord
s'infiltrent dans le bassin de Mexico. La plus célèbre est celle conduite
par le chef Xólotl, qui aurait fondé au XIIIe
siècle un royaume chichimèque centré sur Tenayuca puis sur Texcoco.
Ses descendants, en particulier son fils Nopaltzin puis le souverain Quinatzin,
opèrent une transition progressive : les Chichimèques de Texcoco abandonnent
peu à peu la vie nomade, adoptent l'agriculture, la religion et les usages
des populations toltèques et nahuas qu'ils ont conquises ou absorbées,
et donnent naissance à l'une des dynasties les plus prestigieuses de la
vallée de Mexico, celle d'Acolhuacan, qui jouera un rôle de premier plan
dans la Triple Alliance aux côtés de Tenochtitlan et de Tlacopan.
La notion de Chichimèques
prend une tout autre dimension à partir de la conquête espagnole. Lorsque
les conquistadors, après la chute de Tenochtitlan en 1521 puis la soumission
progressive de l'ouest et du centre du Mexique, atteignent les confins
septentrionaux du plateau central, ils découvrent un vaste territoire
semi-désertique qu'ils baptisent la Gran Chichimeca. Cette région couvre
approximativement les actuels États de Zacatecas,
Guanajuato,
San Luis Potosí, Aguascalientes,
le nord de Jalisco et certaines parties de
Querétaro et de Durango.
Les Espagnols y regroupent sous l'étiquette unique de Chichimèques des
peuples en réalité très distincts par la langue et la culture, parmi
lesquels les Guachichiles, considérés comme les plus nombreux et les
plus belliqueux, les Zacatecos, les Guamares, les Caxcanes, les Tecuexes,
ainsi que les Pames et certains groupes otomis vivant en marge de ce monde
nomade. Ces peuples partagent cependant un mode de vie commun : ce sont
des chasseurs-cueilleurs ou des semi-agriculteurs itinérants, organisés
en petits groupes sans véritable centralisation politique, maîtres de
l'arc et de la flèche, capables d'une grande mobilité dans un environnement
hostile, et redoutés pour leur agressivité défensive face à toute intrusion
sur leurs territoires de chasse et de cueillette.
Quelques-unes
des principales populations chichimèques
| •
Les
Guachichiles étaient probablement le groupe le plus nombreux et le
plus redouté par les Espagnols. Leur territoire couvrait une vaste partie
des actuels États de San Luis Potosí, Zacatecas et Coahuila. Leur nom
signifie approximativement "têtes peintes en rouge", en référence à
l'ocre rouge dont ils enduisaient fréquemment leur corps et leurs cheveux.
Ils vivaient principalement de la chasse, de la cueillette et de la collecte
des ressources du désert, notamment les fruits des cactus, les graines
sauvages et le gibier. Excellents archers, ils pratiquaient une guerre
de harcèlement particulièrement efficace, utilisant parfaitement les
reliefs désertiques pour tendre des embuscades. Leur mobilité leur permettait
d'échapper aux expéditions espagnoles tout en attaquant les convois reliant
les nouvelles mines d'argent aux villes coloniales. Ils ne possédaient
pas d'autorité centrale permanente, mais formaient des alliances temporaires
entre bandes familiales lorsque les circonstances l'exigeaient. Leur résistance
fut si efficace qu'ils constituèrent l'adversaire principal des Espagnols
pendant près de quarante ans.
• Les Zacatecos
occupaient principalement les régions montagneuses correspondant à l'actuel
État de Zacatecas. Ils entretenaient des relations commerciales occasionnelles
avec les peuples agricoles voisins tout en conservant un mode de vie largement
fondé sur la chasse et la cueillette. Les chroniqueurs espagnols les décrivent
comme des combattants disciplinés, excellents tireurs à l'arc et connaissant
parfaitement leur territoire accidenté. L'installation des mines d'argent
espagnoles provoqua rapidement leur soulèvement, car ces exploitations
empiétaient sur leurs zones de chasse et leurs points d'eau. Les Zacatecos
participèrent activement à la Guerre chichimèque, infligeant de lourdes
pertes aux colons et aux convois commerciaux. Après plusieurs décennies
de conflit, une partie d'entre eux fut progressivement intégrée aux établissements
coloniaux grâce à une politique combinant négociations, distribution
de vivres et missions religieuses.
• Les Pames
étaient installés plus au sud-est, dans les régions montagneuses des
actuels San Luis Potosí, Querétaro et Hidalgo. Contrairement aux Guachichiles,
ils pratiquaient souvent une économie mixte, associant chasse, cueillette
et agriculture saisonnière, notamment la culture du maïs, des haricots
et des courges. Leur société était relativement plus sédentaire et
leurs villages pouvaient être occupés une partie importante de l'année.
Ils parlaient une langue appartenant à la famille oto-mangue, différente
de celle de plusieurs autres groupes chichimèques. Leur intégration dans
le monde colonial fut généralement plus rapide, même si certaines communautés
résistèrent longtemps aux tentatives d'évangélisation. Les descendants
des Pames existent encore sous le nom de Peuple Xi'iuy et conservent une
partie de leur langue et de leurs traditions. |
•
Les Guamares occupaient les actuels États de Guanajuato et de Jalisco.
Les chroniqueurs espagnols les considéraient comme l'un des groupes les
plus combatifs de toute la frontière nord de la Nouvelle-Espagne. Leur
organisation reposait sur plusieurs bandes autonomes dirigées par des
chefs reconnus pour leurs qualités militaires plutôt que par un pouvoir
héréditaire. Ils maîtrisaient parfaitement les déplacements rapides
à travers les plateaux et les montagnes, ce qui leur permettait de lancer
des attaques surprises contre les établissements coloniaux avant de disparaître
dans des régions difficiles d'accès. Leur résistance fut particulièrement
intense durant la seconde moitié du XVIe
siècle. Les pertes humaines provoquées par la guerre, les épidémies
et l'assimilation coloniale entraînèrent ensuite leur disparition progressive
comme groupe distinct.
• Les Caxcanes
représentaient un cas particulier parmi les peuples souvent associés
aux Chichimèques. Installés principalement dans le sud de l'actuel Zacatecas
et le nord de Jalisco, ils étaient beaucoup plus sédentaires que les
groupes nomades du désert. Ils cultivaient intensivement le maïs, construisaient
des villages permanents et entretenaient des échanges avec les grandes
civilisations mésoaméricaines. Leur niveau d'organisation politique était
également plus développé. Ils sont surtout connus pour leur rôle central
dans la Guerre du Mixtón, l'une des plus importantes insurrections indigènes
contre la domination espagnole au XVIe
siècle. Bien que cette révolte ait finalement été écrasée, elle démontra
la capacité des populations du nord à coordonner une résistance de grande
ampleur.
• Les Tecuexes
occupaient une partie des vallées fertiles de l'actuel Jalisco. Ils pratiquaient
une agriculture développée, vivaient dans des établissements permanents
et entretenaient un artisanat relativement élaboré. Leur culture présentait
de nombreuses influences mésoaméricaines, notamment dans l'architecture,
la céramique et certaines pratiques religieuses. Selon les classifications,
ils sont parfois inclus parmi les peuples chichimèques en raison de leur
localisation géographique et de leur participation aux alliances contre
les Espagnols, bien qu'ils soient culturellement plus proches des peuples
agricoles du centre-ouest du Mexique.
• Les Otomis
des régions septentrionales furent parfois qualifiés de Chichimèques
par les chroniqueurs espagnols ou par les Aztèques lorsqu'ils vivaient
sur les marges septentrionales de la Mésoamérique. Pourtant, les Otomis
constituaient un peuple ancien, majoritairement sédentaire, doté d'une
agriculture développée et d'une organisation politique complexe. Plusieurs
communautés otomies servirent d'alliées aux Espagnols pendant la conquête,
tandis que d'autres choisirent de rejoindre les révoltes des peuples du
nord. Leur classement parmi les Chichimèques dépend donc davantage des
circonstances historiques que de leur identité culturelle. |
---
Au-delà de leurs
différences, les peuples regroupés sous le nom de Chichimèques partageaient
plusieurs caractéristiques. Ils vivaient dans des environnements souvent
secs ou semi-désertiques où l'agriculture intensive était difficile.
Leur alimentation reposait largement sur le gibier, les plantes sauvages,
les graines, les agaves, les cactus et, lorsque cela était possible, sur
de petites cultures saisonnières. Les déplacements fréquents permettaient
d'exploiter les ressources dispersées selon les saisons. Les liens familiaux
constituaient le principal fondement de leur organisation sociale, et les
chefs exerçaient généralement une autorité fondée sur le prestige
personnel, les qualités guerrières ou l'expérience plutôt que sur un
pouvoir héréditaire absolu. La guerre occupait une place importante dans
leur mode de vie, non seulement pour défendre leurs territoires, mais
aussi pour contrôler les ressources essentielles comme les points d'eau,
les zones de chasse ou les itinéraires commerciaux. Les guerriers privilégiaient
les attaques rapides, les embuscades et la parfaite connaissance du terrain.
L'arc constituait leur arme principale, complété par des massues, des
lances et parfois des couteaux en pierre. Cette stratégie de guérilla
rendit extrêmement difficile la progression des armées espagnoles, pourtant
mieux équipées.
Le tournant décisif
survient en 1546, avec la découverte de gisements d'argent extraordinairement
riches à Zacatecas. Cette découverte déclenche une ruée minière qui
pousse les colons, les religieux et les autorités espagnoles à pénétrer
toujours plus profondément dans la Gran Chichimeca, à y fonder des villes
minières, des relais et des haciendas, et à tracer le Camino Real de
Tierra Adentro, route vitale reliant les mines du nord à Mexico. Cette
expansion brutale empiète directement sur les terrains de chasse et de
cueillette des peuples chichimèques, dont les ressources alimentaires
traditionnelles, notamment les troupeaux de bisons et les plantes sauvages,
se trouvent menacées par le bétail espagnol et l'occupation des points
d'eau. À cela s'ajoutent les razzias d'esclaves
menées par certains colons et les abus des expéditions punitives, qui
exacerbent les tensions.
De ces frictions
naît la Guerre chichimèque, l'un des conflits les plus longs et les plus
coûteux de toute l'histoire coloniale espagnole
en Amérique, qui s'étend de 1550 à 1590, soit quarante années de violence
quasi continue. Contrairement aux grandes batailles de la conquête du
Mexique central, ce conflit se caractérise par une guérilla diffuse :
les groupes chichimèques, en particulier les Guachichiles et les Zacatecos,
multiplient les embuscades contre les convois de marchandises, les caravanes
de mules transportant l'argent, les fermes isolées et les petites garnisons,
exploitant leur connaissance du terrain et leur mobilité pour frapper
puis disparaître dans les zones arides. Face à l'incapacité de l'armée
espagnole, pourtant équipée d'armes à feu et de cavalerie, à vaincre
un adversaire insaisissable et sans capitale à conquérir, le vice-roi
Martín Enríquez de Almansa proclame en 1574 une politique de guerra
a fuego y a sangre ( = guerre par le feu et par le sang), autorisant
l'extermination, la réduction en esclavage et la déportation des populations
chichimèques capturées. Cette politique de répression brutale, loin
de mettre fin au conflit, l'intensifie, car elle pousse des groupes jusqu'alors
pacifiques à rejoindre la résistance, tandis que le coût humain et financier
de la guerre, financée en grande partie par les revenus mêmes de l'argent
de Zacatecas, devient insoutenable pour la Couronne.
C'est dans les années
1580 que s'opère un changement radical de stratégie, sous l'impulsion
du vice-roi Álvaro Manrique de Zúñiga, marquis de Villamanrique, qui
met en œuvre à partir de 1585-1586 une politique connue sous le nom de
paz
por compra ou paz por persuasión, c'est-à-dire l'achat de
la paix par la persuasion plutôt que par les armes. Cette politique consiste
à offrir aux chefs chichimèques des vivres réguliers, des outils agricoles,
des vêtements, du bétail et même des titres honorifiques en échange
de la cessation des hostilités et de leur sédentarisation progressive.
Parallèlement, les autorités organisent la déportation de plusieurs
centaines de familles tlaxcaltèques, peuple nahua allié de longue date
des Espagnols, que l'on installe dans des colonies au coeur même du territoire
chichimèque, comme à San Luis de la Paz ou à Saltillo, afin de servir
de modèle agricole et de tampon pacifique entre colons espagnols et populations
chichimèques. Cette politique de la paix achetée, conjuguée à l'action
missionnaire des franciscains, des augustins
puis des jésuites qui fondent missions et écoles de doctrine, finit par
avoir un effet bien plus durable que quarante ans de répression militaire
: vers 1590, la guerre chichimèque s'éteint progressivement, non par
une victoire militaire décisive mais par l'intégration négociée des
populations nomades dans l'économie coloniale.
Les décennies suivantes
voient un déclin démographique et culturel rapide des peuples chichimèques,
frappés comme l'ensemble des populations indigènes d'Amérique par les
épidémies de maladies importées d'Europe, à quoi s'ajoutent la sédentarisation
forcée, le métissage avec les colons espagnols et les Tlaxcaltèques
installés sur leurs terres, et l'adoption progressive de l'espagnol au
détriment des langues autochtones, dont plusieurs disparaissent complètement
faute de locuteurs. Les Caxcanes, les Zacatecos, les Guamares et les Tecuexes
s'effacent ainsi en tant qu'entités culturelles distinctes au cours du
XVIIe siècle, absorbés dans la société
coloniale métissée du nord du Mexique. Seuls les Pames, installés dans
la Sierra Gorda à la frontière orientale de la Gran Chichimeca, parviennent
à conserver jusqu'à aujourd'hui une langue et une identité propres,
constituant le dernier groupe vivant directement issu de ce monde chichimèque
historique.
Sur le plan historiographique,
le terme Chichimèque a longtemps souffert d'une simplification excessive,
héritée à la fois des récits aztèques qui en faisaient des barbares
civilisables et des chroniques espagnoles qui en faisaient des sauvages
indomptables justifiant la conquête. Les recherches archéologiques et
historiques récentes ont également contribué à réévaluer l'image
des Chichimèques, en montrant qu'ils n'étaient pas des sociétés «
primitives », mais des peuples parfaitement adaptés aux milieux arides
du nord mexicain, dotés de traditions, de savoir-faire et de formes d'organisation
répondant efficacement aux contraintes de leur environnement. L'héritage
des Chichimèques demeure aujourd'hui dans plusieurs communautés autochtones
du nord et du centre du Mexique. Si certains peuples, comme les Guamares
ou les Guachichiles, disparurent progressivement en tant qu'entités distinctes
sous l'effet des guerres, des maladies et de l'assimilation, d'autres,
notamment les Xi'iuy (Pames), ont conservé une identité culturelle vivante. |
|