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Marguerite
Audoux
(Marguerite Donquichote), est une écrivaine
née le 7 juillet 1863 à Sancoins, dans le Cher. Son patronyme insolite,
Donquichote, est un nom attribué par un employé d'état civil quelque
peu facétieux à son père, un enfant trouvé de l'Assistance publique.
Sa mère, prénommée Audoux, meurt de phtisie alors que Marguerite n'a
que trois ans, laissant derrière elle une petite fille chétive qui ne
dépassera jamais le mètre quarante-huit. Quelques mois plus tard, son
père, charpentier accablé de chagrin et abandonné à l'alcool, abandonne
ses deux filles, Marguerite et sa sœur aînée Madeleine. Les deux orphelines
sont d'abord recueillies par une tante, puis Marguerite est placée Ã
l'orphelinat de Bourges, tenu par les religieuses
de Marie Immaculée, où elle reste de l'âge de cinq à quatorze ans.
Elle y trouve une certaine protection auprès de soeur Marie-Aimée, une
figure qui marquera profondément sa sensibilité.
En 1877, à l'âge
de quatorze ans, Marguerite est placée comme bergère et servante de ferme
en Sologne, au domaine de Villeneuve sur la commune de Sainte-Montaine,
près d'Aubigny-sur-Nère, chez la famille Dejoulx. Sa vie y est rude,
faite de travaux harassants et de solitude, mais elle trouve refuge le
soir dans la lecture. Vers l'âge de dix-sept ans, elle éprouve un amour
partagé pour Henri Dejoulx, le frère de la fermière, mais la famille,
craignant une mésalliance, met brutalement fin à cette idylle et chasse
la jeune servante. En 1881, Ã dix-huit ans, Marguerite se rend seule Ã
Paris
pour tenter d'y survivre.
Commence alors pour
elle une longue période de vingt années de misère et de travaux pénibles.
Elle exerce le métier de couturière, et travaille à la journée chez
des particuliers ou dans sa minuscule chambre. Pour compléter ses maigres
revenus, elle accepte les emplois les plus ingrats : ouvrière à la Cartoucherie
de Vincennes, une fabrique d'armement, ou lingère à la buanderie de l'Hôpital
Laennec. En 1883, elle donne naissance à un enfant, issu d'une liaison
orageuse, mais le bébé ne survit pas. Privée de maternité, elle reporte
son affection sur sa nièce Yvonne, la fille de sa soeur Madeleine, qu'elle
prend en charge, et plus tard sur les trois fils d'Yvonne. Sa santé est
également fragile : elle souffre terriblement des yeux et les médecins
lui conseillent d'arrêter la couture, sous peine de perdre la vue. Vers
1895, elle parvient à ouvrir son propre atelier de couture et adopte définitivement
le nom de sa mère, Audoux.
En 1900, un jeune
homme, Jules Iehl, juriste et écrivain sous le pseudonyme de Michel Yell,
s'éprend de sa nièce Yvonne. Il découvre rapidement que la jeune fille,
légère, se prostitue dans le quartier des Halles. Il se tourne alors
vers la tante, Marguerite, et trouve auprès d'elle réconfort et affection.
Par son intermédiaire, il l'introduit en 1904 dans un cercle d'intellectuels
et d'artistes, parmi lesquels Charles-Louis Philippe, Léon-Paul Fargue,
Valery
Larbaud, Léon Werth et Francis Jourdain. Marguerite Audoux s'intègre
à ce groupe qui forme un véritable cénacle littéraire, se réunissant
de 1904 à 1907 à Carnetin, en Seine-et-Marne. C'est là que ses nouveaux
amis découvrent qu'elle écrit, la nuit, ses souvenirs dans des cahiers
d'écolier.
Francis Jourdain,
par l'entremise de son père, l'architecte Frantz Jourdain, fait parvenir
le manuscrit à Octave Mirbeau, figure alors
incontestée de la République des Lettres. Mirbeau, bien que dépressif,
se passionne pour le texte et entreprend lui-même de le proposer à l'éditeur
Eugène Fasquelle. Le roman, intitulé Marie-Claire, paraît en
1910. Cette autobiographie romancée, écrite dans un style d'une pureté
et d'une limpidité exceptionnelles, raconte l'enfance de l'auteur, de
l'orphelinat à son départ pour Paris. Le livre, préfacé par un Mirbeau
enthousiaste, connaît un succès immédiat et fulgurant, avec plus de
cent mille exemplaires vendus. Il est présenté pour le prix Goncourt
mais reçoit finalement le prix Femina le 1er
décembre 1910.
• Marie-Claire
(1910) est un roman largement autobiographique qui retrace l'enfance et
l'adolescence d'une jeune fille issue d'un milieu rural et très modeste.
Orpheline de mère et confiée à l'Assistance publique, Marie-Claire est
placée comme bergère dans une ferme, puis connaît diverses formes de
dépendance et de précarité. Le récit se distingue par sa grande sobriété
stylistique : Marguerite Audoux adopte une écriture simple, dépouillée,
naïve en apparence, qui restitue avec justesse le regard de l'enfant puis
de la jeune fille sur le monde qui l'entoure. Cette simplicité renforce
la force émotionnelle du texte, en laissant affleurer la dureté des conditions
de vie, la solitude, les injustices sociales et affectives, sans pathos
ni dénonciation explicite. Le roman accorde une place essentielle au travail,
à la nature et aux relations humaines, souvent marquées par la rudesse
mais aussi par de rares moments de bonté et de solidarité. À travers
le parcours de Marie-Claire se dessine une critique silencieuse de la misère
rurale et du sort réservé aux enfants pauvres, en particulier aux filles,
tout en mettant en valeur une dignité intérieure fondée sur l'endurance,
la sensibilité et une forme de sagesse précoce.
Le cercle d'amis qui
a porté Marguerite Audoux au firmament se disloque peu à peu. Charles-Louis
Philippe meurt dès 1909, Michel Yell quitte définitivement la romancière
en 1912 pour se marier et fonder une famille, Alain-Fournier
tombe au front en 1914, et Octave Mirbeau s'éteint en 1917. En 1920, Marguerite
Audoux publie la suite de son premier succès, L'Atelier de Marie-Claire,
qui dépeint la vie des petites couturières à Paris. Le tirage est bien
moindre, douze mille exemplaires, et le roman n'atteint pas le même rayonnement.
Elle continue néanmoins d'écrire, publiant De la ville au moulin
en 1926, un recueil de contes, La Fiancée, en 1932, et préparant
un dernier roman, Douce Lumière, qui paraîtra à titre posthume
en 1937.
• L'Atelier
de Marie-Claire (1920) prolonge le destin de son héroïne en la faisant
entrer dans le monde ouvrier parisien. Marie-Claire, devenue jeune femme,
travaille comme couturière dans un atelier, espace collectif qui remplace
la ferme du premier roman et joue un rôle central dans la construction
du récit. L'atelier est présenté comme un microcosme social où se croisent
différentes figures féminines, chacune porteuse de son histoire, de ses
espoirs et de ses désillusions. Audoux y décrit avec une grande précision
le quotidien du travail manuel, la fatigue, la discipline, mais aussi les
liens de camaraderie et les tensions entre ouvrières. Le roman approfondit
la dimension sociale déjà présente dans Marie-Claire, en mettant
en lumière la condition des femmes laborieuses en milieu urbain, leur
vulnérabilité économique et morale, ainsi que leurs aspirations à une
vie meilleure. Le ton demeure mesuré et empathique, sans idéalisme excessif
: les rêves d'émancipation se heurtent souvent aux contraintes matérielles
et aux conventions sociales. Toutefois, le personnage de Marie-Claire conserve
une force morale discrète, fondée sur l'observation, la loyauté et la
persévérance, qui donne au roman une dimension profondément humaine.
L'Atelier de Marie-Claire apparaît ainsi comme une chronique réaliste
et sensible du monde ouvrier féminin, dans la continuité directe du premier
roman, tout en élargissant la réflexion aux enjeux du travail et de la
solidarité collective
La santé de l'écrivaine
décline, son travail d'écriture devient plus laborieux, et elle s'éteint
dans la pauvreté et un relatif oubli le 31 janvier 1937 à Saint-Raphaël,
dans le Var. Le magazine féminin Marie Claire, fondé la même
année, perpétue cependant le titre de son oeuvre la plus célèbre. Redécouverte
à partir des années 1980, Marguerite Audoux est aujourd'hui reconnue
comme une voix authentique et singulière de la littérature française,
dont les romans peignent avec pudeur et justesse le monde du travail et
la condition des femmes au début du XXe siècle. |
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