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Le Royaume de Grenade

Le Royaume de Grenade est un des États maures fondés sur les ruines de l'empire des Almohades d'Espagne. Il prit naissance en 1235 sous Mohammed I (Aben-al-Hamar), fondateur de la dynastie des Nasrides, et fut le dernier bastion de l'Espagne musulmane, avant de s'éteindre en 1492. 

Ce royaume, également connu sous le nom d'émirat nasride, a vu le jour dans le contexte troublé de la première moitié du XIIIe siècle, alors que le pouvoir almohade s'effondrait en al-Andalus à la suite de sa défaite décisive à la bataille de Las Navas de Tolosa en 1212. Profitant du vide laissé par les Almohades, qui abandonnèrent la péninsule Ibérique en 1228, plusieurs chefs locaux tentèrent de se tailler des principautés. Parmi eux, un certain Muhammad ibn Yusuf ibn Nasr, originaire d'Arjona, se fit connaître comme un habile chef militaire. En 1232, il fut proclamé émir par les habitants de sa région, fondant ainsi la dynastie nasride, aussi appelée Banu al-Ahmar ( = les fils du Rouge).

Les débuts de son règne furent marqués par une habileté politique et militaire face à la poussée des royaumes chrétiens du nord, en particulier la Castille de Ferdinand III. Muhammad Ier étendit rapidement son autorité sur des villes clés comme Jaén, Guadix, Almería et, en 1238, Malaga. Cette même année, il fit son entrée triomphale dans Grenade, une cité stratégiquement située et bien défendue, qu'il choisit pour faire sa capitale. Il s'installa alors sur la colline de la Sabika pour y fonder ce qui deviendrait le symbole de sa dynastie : l'Alhambra, la "forteresse rouge". Conscient de la puissance castillane, Muhammad Ier adopta une politique pragmatique de vassalité. En 1246, par le traité de Jaén, il accepta de devenir le vassal de Ferdinand III, lui livrant Jaén en échange de la reconnaissance de son royaume et d'une trêve de vingt ans. Cette soumission, qui incluait le paiement d'un tribut annuel (les parías), permit au jeune émirat de survivre et de se consolider alors que les grandes villes musulmanes comme Cordoue (1236) et Séville (1248) tombaient aux mains des Castillans. Le royaume de Grenade devint ainsi un État tributaire, un îlot musulman isolé mais résilient, dont la population fut grossie par l'afflux de réfugiés fuyant les terres conquises par les chrétiens.

Pendant plus de deux siècles, l'histoire du royaume fut rythmée par des périodes de paix relative et de conflits avec la Castille, entrecoupées de luttes intestines pour le pouvoir au sein même de la dynastie nasride. Les sultans de Grenade durent constamment naviguer entre la menace de leur puissant voisin chrétien et les interventions des dynasties nord-africaines, comme les Mérinides, avec lesquelles ils nouèrent parfois des alliances pour contrebalancer la pression castillane. Malgré cette position géopolitique précaire, le XIVe siècle, en particulier sous les règnes d'Ismaïl Ier (règne 1314-1325), Youssouf Ier (r. 1333-1354) et Mohammed V (r. 1354-1359 puis 1362-1391), est considéré comme l'âge d'or de l'émirat. Grenade s'épanouit alors comme un centre culturel et intellectuel de premier plan dans le monde musulman occidental, attirant savants, poètes et artistes. C'est à cette époque que l'Alhambra fut considérablement embellie et agrandie pour devenir bien plus qu'une forteresse : une véritable cité palatine, un chef-d'oeuvre architectural de l'art islamique, avec ses cours raffinées comme celle des Lions ou celle des Myrtes, ses jeux d'eau et ses décors de stucs et de céramiques.

Cette prospérité culturelle s'accompagna d'un artisanat de luxe florissant. Les ateliers nasrides étaient réputés pour leurs textiles précieux, leurs armes richement décorées, et surtout leur céramique à reflets métalliques, la loza dorada. Cette technique, originaire de l'Irak du IXe siècle, fut perfectionnée à Malaga avant de se diffuser, influençant jusqu'aux majoliques italiennes de la Renaissance. Cependant, cette période faste ne masquait pas les fragilités structurelles du royaume. Les querelles de succession pour le trône devinrent de plus en plus fréquentes et violentes à partir du XVe siècle, déchirant la famille nasride et affaiblissant le pays. C'est dans ce contexte de déclin interne que se produisit un événement majeur qui allait sceller le destin de Grenade : l'union dynastique en 1469 de Ferdinand II d'Aragon et d'Isabelle Ire de Castille, les Rois catholiques. Leur mariage unifia les deux plus puissants royaumes chrétiens d'Espagne, qui firent de l'achèvement de la Reconquista un objectif commun et prioritaire.

La guerre de Grenade (1482-1492) fut le conflit final. Les Rois catholiques exploitèrent habilement les divisions intestines des Nasrides. Le sultan Abû l-Hasan Alî (Muley Hacén) fut déposé par son propre fils, Mohammed XII, connu sous le nom de Boabdil par les chrétiens. S'ensuivit une guerre civile entre le père, le fils et le frère du sultan, Mohammed XIII (El Zagal), qui offrit aux Castillans l'occasion idéale pour conquérir méthodiquement le royaume. Boabdil, capturé en 1483, ne dut sa libération qu'en acceptant de devenir un vassal des Rois catholiques, une promesse qui ne fit qu'exacerber les tensions. Pendant une décennie, les chrétiens, grâce à une artillerie moderne et une stratégie de sièges minutieux, prirent une à une les forteresses et les villes du royaume. Après la chute de Malaga en 1487 et de Baza en 1489, Grenade resta seule, assiégée et affamée. Le 2 janvier 1492, Boabdil remit symboliquement les clés de la ville à Ferdinand et Isabelle, mettant fin à près de huit siècles de présence musulmane en péninsule Ibérique. 

Avec la conquête, le royaume nasride disparut pour laisser place au royaume de Grenade, intégré à la Couronne de Castille. Contrairement aux autres royaumes andalous dont l'administration fut rapidement unifiée, Grenade conserva une identité et des institutions propres pendant toute la période moderne, jusqu'en 1833. Sa capitale, bien qu'ayant perdu son rôle politique de premier plan au profit de Séville après la découverte de l'Amérique, resta un centre majeur : elle avait le privilège de voter aux Cortes, son archevêché fut élevé au rang d'archidiocèse, et elle accueillit la Real Chancillería, un tribunal souverain dont la juridiction s'étendait sur toute la moitié sud de la Castille. Le symbole du nouveau royaume, une grenade (le fruit), fut même ajouté au blason des Rois catholiques et figure encore aujourd'hui sur les armoiries de l'Espagne.

Cependant, la transition fut loin d'être pacifique pour ses habitants musulmans. Dans un premier temps, les conditions de reddition garantissaient le respect de leur religion, de leurs lois et de leurs coutumes. Cette période de tolérance relative, menée par l'archevêque Hernando de Talavera, fut de courte durée. Une politique de conversions forcées et de pressions de plus en plus fortes, impulsée par le cardinal Cisneros, provoqua le mécontentement de la population musulmane, désormais appelée mudéjare puis morisque (musulmans convertis de force au christianisme). Ce mécontentement déboucha sur une révolte ouverte et désespérée, la rébellion des Alpujarras (1568-1571). Dirigée par un descendant des Nasrides, Abén Humeya, cette guerre fut d'une grande violence et se solda par une défaite totale pour les morisques. En conséquence, ils furent massivement expulsés de leur terre natale et dispersés à travers toute la Castille. Le point final de cette tragédie fut l'édit d'expulsion générale de tous les morisques d'Espagne en 1609, mettant un terme définitif à la présence de l'héritage musulman et andalou dans la péninsule. Après 341 ans d'existence en tant que juridiction castillane, le royaume de Grenade fut finalement supprimé en 1833 lors de la nouvelle division provinciale de l'Espagne, donnant naissance à l'actuelle province de Grenade, tandis que des parties de son ancien territoire furent réparties entre les provinces d'Almería, Málaga, Jaén et Cadix.

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