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Le Lys dans la vallée, d'Honoré de Balzac

Le Lys dans la vallée est  un  roman d'Honoré de Balzac, qui, dans la Comédie Humaine, est rangé dans les série des Scènes de la vie de province

Ce n'est plus une étude de psychologie rectiligne, comme La Recherche de l'Absolu ou Le Père Goriot. Après s'être essayé, à plusieurs reprises (La Femme de trente ans, La Femme abandonnée, Madame Firmiani, La Grenadière, etc.), à peindre des nuances psychologiques, à tenir le lecteur sous l'enchantement d'une belle vie intérieure, et à traduire, soit par des analyses ténues, soit par des intuitions délicates, les sentiments ondoyants, Balzac a voulu écrire un véritable roman intime. Et, à dessein, il a choisi un sujet qui exigeait, à défaut de la puissance évocatrice d'une imagination de poète, l'art insinuant et subtil d'un Sainte-Beuve. La raison, c'est que Balzac, soucieux d'être universel, voulait s'approprier cette captivante forme d'art qu'est le roman intime; l'occasion, ce fut Volupté, de Sainte-Beuve. Il l'avait lu assez vite (Lettres à l'Etrangère, août 1834), au temps où il achevait La Recherche de l'Absolu, et l'avait trouvé « beau pour certaines âmes », mais « d'ailleurs lâche et diffus ». Ce qui retenait Balzac en ce livre, c'était l'héroïne, qui lui rappelait Mme de Berny « Qui n'a pas eu sa Mme de Couaën n'est pas digne de vivre ». Mme de Berny ayant jugé sévèrement Volupté, Balzac devint plus sévère à son tour (ibid., octobre 1834) : « Livre plein de rhétorique et vide de sentiment. » Et quand eut paru, enfin, le malicieux article de Sainte-Beuve sur quelques romans de Balzac (novembre 1834), Balzac eut cette boutade : « Je referai Volupté! »

Un jeune homme, à peine sorti de l'adolescence, au coeur inexpert et avide, d'imagination inquiète, aspirant à la pureté, mais fragile aux tentations, aime d'un amour d'abord platonique une jeune femme, mariée à un homme qui l'aime et qu'elle respecte, créature intangible et qui n'a pas même le soupçon du mal. Il essaye de remplir sa vie avec cet amour contemplatif, il veut renoncer à tout autre destin : il a compté sans la révolte les sens et la séduction de l'ambition. Il succombe, infidèle aux amours de son âme; il se vulgarise dans les plaisirs faciles, il connaît les chutes qui souillent le cœur. Enfin, violemment dégoûté de toutes choses et de lui-même, il se fait prêtre. Il revient vers celle qu'il a aimée, et qu'il aime d'un amour désormais épuré, à l'instant où elle meurt ; et c'est lui qui l'extrémise. Tel est, très simplifié, le thème de Volupté.

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La Comédie humaine : Félix de Vandenesse et Mme de Mortsauf.
"Nous allâmes souvent, la comtesse et moi, le retrouver"
(Le Lys dans la vallée).

Balzac l'a transposé dans sa sensibilité et dans ses souvenirs personnels. L'enfance de Félix de Vandenesse, c'est un peu la sienne, comme celle de Mme de Mortsauf est un peu celle, non de Mme de Berny, mais de l'Etrangère, Mme Hanska : 

« L'un et l'autre, lui écrivait-il en août 1833 (voir aussi février 1834), nous avons été maltraités par nos mères; comme ce malheur développe la sensibilité! » 
Mais il a surtout pensé à Mme de Berny, en composant la physionomie de son héroïne. De même qu'il prête à Félix son propre besoin d'une direction féminine (à Mme Hanska), ses souffrances d'âme dans les hautes régions de la société, - de Mme de Mortsauf, à l'image de Mme de Berny, il fait une femme de tête, passionnément sentimentale et très positive, administrant à merveille un domaine, sachant à fond le monde. C'est une victime conjugale, et les lettres à Mme Hanska nous apprennent qu'au moment où Balzac écrivait Le Lys dans la vallée, Mme de Berny, à bout d'héroïsme, était obligée de se séparer de son mari. Quant à M. de Mortsauf, il en a fait à la fois le type de l'époux hypocondriaque, bourreau d'une femme angélique, et celui de l'émigré, d'un homme à qui seules les circonstances ont manqué pour être grand. Au point de vue historique, c'est la plus grande figure de ce roman (à Mme Hanska, 16 mai 1836) : 
« Le caractère saillant est décidément M. de Mortsauf [...]. J'aurai élevé la statue de l'Emigration. »
Dégagé des épisodes où Balzac a raconté les souffrances d'une femme méconnue et les progrès que Félix et Mme de Mortsauf font ensemble dans l'amour et dans la douleur, le récit est très simple. Quand Louis XVIII rentre en France, Félix, qui est de vieille noblesse, va à la cour, se pousse aux affaires, et s'éprend d'un amour tout sensuel pour une « lionne », lady Dudley. Mme de Mortsauf l'apprend; elle est atteinte au fond d'elle-même, pardonne, essaye de se résigner. Mais la souffrance l'a touchée aux sources de la vie, elle s'étiole. Ici, Balzac a placé une  scène que Mme de Berny condamnait, et où il nous est difficile de ne pas voir l'une des plus belles du livre. Elle meurt, et Félix continue sa carrière d'homme à succès et d'ambitieux élégant.
Au total, oeuvre bien moins complexe que celle de Sainte-Beuve. Ce qui manque à Balzac, c'est le sentiment de la faute, c'est l'horreur des instincts charnels. Volupté, entre bien d'autres choses, enseignait ce qu'il y a, dans la joie des sens, de durcissant pour le coeur; ce livre, où il y a tant de pages impures, était écrit pour glorifier la chasteté. Rien de pareil dans Le Lys dans la vallée. Et pourtant, il donne, dans l'ensemble, une meilleure impression. Il n'est pas gâté par ce dilettantisme sentimental qui pervertit l'âme d'Amaury, même une fois prêtre. Le Lys dans la vallée, plus fruste (et de valeur littéraire beaucoup moindre), est aussi plus franc. Félix ne raffine pas, comme Amaury, dans le péché.

Il est sûr, d'ailleurs, que Balzac n'avait pas le toucher, ni la virtuosité de style qu'il aurait fallu, pour traiter ce sujet. Par point d'honneur de littérateur, il a cependant essayé de manier le style psychologique de Sainte-Beuve, et il est tombé souvent dans le ridicule. Mais l'œuvre reste belle par fragments. (J. Merlant).
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Echange de mélancolies

« Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l'ai dite, en la jugeant à distance, mais avec les paroles ardentes du jeune homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix retentit comme la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle tombèrent à grand bruit les années mortes, les longues douleurs qui les avaient hérissées de branches sans feuillage. Je lui peignis avec des mots enfiévrés une foule de détails terribles dont je vous ai fait grâce. J'étalai le trésor de mes voeux brillants, l'or vierge de mes désirs, tout un cour brûlant conservé sous les glaces de ces alpes entassées par un continuel hiver. Lorsque, courbé sous le poids de mes souffrances redites avec les charbons d'Isaïe, j'attendis un mot de cette femme qui m'écoutait la tête baissée, elle éclaira les ténèbres par un regard, elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot.

- Nous avons eu la même enfance! dit-elle en me montrant un visage où reluisait l'auréole des martyrs.

Après une pause où nos âmes se marièrent dans cette même pensée consolante : « Je n'étais donc pas seul à souffrir! » la comtesse me dit, de sa voix réservée pour parler à ses chers petits, comment elle avait eu le tort d'être une fille quand les fils étaient morts. Elle m'expliqua les différences que son état de fille sans cesse attachée aux flancs d'une mère mettait entres ses douleurs et celles d'un enfant jeté dans le monde des collèges. Ma solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule sous laquelle son âme fût sans cesse meurtrie, jusqu'au jour où sa véritable mère, sa bonne tante l'avait sauvée en l'arrachant à ce supplice dont elle me raconta les renaissantes douleurs. C'était les inexplicables pointilleries insupportables aux natures nerveuses qui ne reculent pas devant un coup de poignard et meurent sous l'épée de Damoclès : tantôt une expansion généreuse arrêtée par un ordre glacial, tantôt un baiser froidement reçu, un silence imposé, reproché tour à tour; des larmes dévorées qui lui restaient sur le coeur; enfin les mille tyrannies du couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les apparences d'une maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait vanité d'elle, et la vantait; mais elle payait cher le lendemain ces flatteries nécessaires au triomphe de l'institutrice. Quand, à force d'obéissance et de douceur, elle croyait avoir vaincu le coeur de la mère et qu'elle s'ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces confidences. Un espion n'eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses plaisirs de jeune tille, ses fêtes, lui avaient été chèrement vendus, car elle était grondée d'avoir été heureuse, comme elle l'eût été pour une faute. Jamais les enseignements de sa noble éducation ne lui avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle n'en voulait point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir moins d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange, ces sévérités étaient-elles nécessaires; ne l'avaient-elles pas préparée à sa vie actuelle? En l'écoutant, il me semblait que la harpe de Job de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée par des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la Vierge au pied de la croix.

- Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver ici, vous partie de l'orient et moi de l'occident. Elle agita la tête par un mouvement désespéré :

- A vous l'orient, à moi l'occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai de douleur! Les hommes font eux-mêmes les événements de leur vie, et la mienne est à jamais fixée. ».
 

(H. de Balzac, extrait du Lys dans la vallée).
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