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Chanson des Lohérains

La Chanson des Lohérains est une des plus vieilles chansons de geste. Elle forme un cycle qui comprend quatre branches : 
• Hervis de Metz,

• Garin le Lohérain,

• Girbert de Metz

• Anséis, fils fu roi Girbert. Dans ce dernier roman, Ludie, après le meurtre de Fromondin, se sépare de son mari Hernaut, et pousse ses fils Louis et Manessier à venger la mort de leur oncle. Ils assassinent, en effet, Girbert; mais ils tombent entre les mains de leur père, et sont pendus par son ordre. 

  •  Yon ou la Vengeance Fromondin

De toutes les chansons de geste qui nous sont connues, il n'en est pas qui expriment d'une manière plus complète et plus vraie l'esprit et les moeurs de l'antique féodalité que le Roman des Loherains; il n'en est aucune où l'indépendance des barons soit aussi fière et aussi farouche. C'est assurément une des plus anciennes de nos vieilles épopées, déjà presque oubliée au milieu du Moyen âge, alors qu'on répétait partout les exploits de Charlemagne et de ses douze pairs. Et toutefois la chanson des Loherains avait eu une grande célébrité. Les savants éditeurs qui l'ont exhumée au XIXe siècle en ont consulté jusqu'à vingt manuscrits, remontant tous à peu près à la même époque, le XIIe siècle, et tous trop différents pour avoir été copiés les uns sur les autres. 

Ces versions diverses offrent même la trace de plusieurs dialectes distincts de la langue d'oïl, picard, normand, champenois, lorrain, et, prouvent ainsi une vogue très étendue. Cette prédilection passa; les Loherains furent, mis en oubli. Peut-être faut-il en chercher la cause dans la nature du sujet, et c'est pour nous un motif d'intérêt de plus. 

Ce poème chante la lutte de deux dynasties féodales : l'une lorraine, c'est-à-dire germanique; l'autre artésienne, picarde, c'est-à-dire française. Garin, l'un des héros de la première, a pour alliés toute la nation teutonique; tous ses partisans ont comme lui des noms dont l'origine allemande est à peine déguisée sous des formes romanes  : c'est Hervy (Herwin), c'est Gautier (Walter), c'est Thierry (Dietrich), c'est Aubery (Alberich); son adversaire Fromont a pour amis Hughes, homonyme du premier roi capétien, et comte de Gournay, Guillaume de Montclin, Isoré de Boulogne. 

Le roi Pépin est un enfant dont l'âge s'assortit assez bien au caractère d'impuissance que le poème donne à la royauté. Quand il grandit, la communauté d'origine et la reconnaissance des services rendus le rapprochent des Lorrains; mais des intérêts positifs l'en détachent sans cesse : on sent en lui l'effort du conquérant germain pour devenir enfin le roi de France. Les poètes prennent partout et sans hésiter le parti des princes lorrains; leur partialité va si loin qu'ils ne laissent pas même mourir en paix, dans son château, le brave et malheureux Fromont; ils le chassent de France, l'exilent en Espagne, et le font mourir sarrasin.

Il n'est pas surprenant qu'un poème où la féodalité apparaissait dans sa forme la plus antique, c'est-à-dire comme la domination des princes germains, ait cédé peu à peu la place à ceux où étaient célébrés ces souvenirs plus nationaux. L'épopée lorraine eut le même sort que la dynastie à laquelle elle se rattachait.

Cette antiquité même en fait un curieux sujet d'études sous le double point de vue de l'archéologie et de l'art. C'est une bonne fortune pour la critique littéraire que de saisir ces premiers rudiments de l'épopée naissante, de trouver ce merveilleux produit de l'imagination humaine à un état plus primitif que les chefs-d'oeuvre d'Homère.

En effet la chanson des Loherains, considérée dans son ensemble, n'apparaît pas comme la conception d'un seul artiste, qui crée un plan et dirige tous ses efforts vers le but qu'il s'est donné. C'est la fleur sauvage de l'imagination populaire dont l'art n'a pas réglé le développement tout spontané. Aussi a-t-elle quelque chose de fortuit dans sa marche, de très général, et en quelque sorte d'impersonnel dans ses résultats; ce n'est pas l'unité simple d'une oeuvre d'art où l'auteur imprime à son sujet la forme de sa propre pensée; c'est une autre unité plus large, moins saisissable, mais tout aussi réelle : c'est l'unité de l'histoire substituée à celle de la fiction, c'est le plan de la Providence, au lieu de celui du poète. Les destinées du poème, d'abord si populaire, ensuite si délaissé, s'unissent aux destinées des héros, et l'oubli profond où tomba cette épopée fait en quelque sorte partie de son dénouement.

Cette Iliade gothique a, comme la grecque, pour point de départ la rivalité de deux guerriers, dont la cause est aussi une femme. Achille et Agamemnon se disputent la belle Briséis; Garin et Fromont aspirent tous deux à la main et surtout aux domaines de la non moins belle Blancheflor. On comprend que la question d'héritage doit jouer un grand rôle dans cette lutte d'alleux et de fiefs. Au reste, sa personne seule eût bien justifié les efforts des prétendants. Le trouvère nous la montre quand elle entre à Paris, sous des traits qui rappellent l'inimitable peinture de la Camille de Virgile. On croit presque revoir la jeune Amazone que toutes les mères de Laurente suivent d'un regard affectueux, admirant la grâce de son port et l'élégance de sa parure (dans cet extrait comme dans les suivants certains mots ont été rajeunis pour être plus compréhénsibles)  :

Car la pucelle est entrée à Paris,
Moult richement, avec le duc Aubris, 
Cheveux épars, vêtue en un samis [ = satin]. 
Le palefroi sur quoi la dame sist
Était plus blanc que n'est la fleur de lis. 
La dame avait taille mince, oeil joli, 
Bouche épaissette avec des dents petits, 
Plus éclatants que l'ivoire aplani, 
Hanches bassettes, front vermeil et poli, 
Les yeux riants et bien faits les sourcis; 
C'est la plus belle qui onques mais naquit. 
Sur ses épaules tombent en longs replis 
Ses cheveux blonds, qu'un chapelet petit 
D'or et de pierres joliment lui couvrit. 
Toutes les rues s'emplissent de Paris. 
L'un dit à l'autre : Com belle dame a ci! 
Elle devrait un royaume tenir! Pleût à Dieu que l'empereur Pépin
L'eût à femme! nous serions tous garis [ = sauvés].
L'empereur Pépin l'aura en effet à femme; et pourtant ce n'est pas à lui que le père de la jeune fille l'avait destinée en mourant :
Le riche roi Thierris Qui navré est ( = Dieu lui fasse merci!) 
De ses péchés s'étant bien repenti, 
Ses hommes liges fait devant lui venir. 
Dieu! dit le père, comme serais gari 
Si Blancheflor, ma fille, eût un mari, 
Un franc baron qui son bien défendît. 
Sachez que m'âme plus à l'aise partist.
On lui désigna le Lorrain Garin, le plus beau chevalier de son temps :
Plus beau vassal, en ce siècle ne vis.
C'était probablement l'avis de Blancheflor, car plus tard même , devenue impératrice et femme de Pépin, elle jetait sur son ancien fiancé des regards qui n'étaient rien moins qu'indifférents.
Il eut le corps moulé et échevi [ = élancé]
En nulle terre plus beau que lui ne vis. 
Bien le regarde la franche empéréris,
Fortment lui sied, et molt lui abélit [ = plaît].
Le duc de Lorraine accepte du vieillard mourant la main de Blancheflor, sous la réserve du consentement de l'empereur Pépin : le mariage entraînant la transmission des fiefs, nul vassal, si haut placé qu'il soit, ne doit prendre femme sans le congé de son seigneur; mais il promet à la jeune fille, sans condition aucune, et quel que soit son époux, la protection de son courage contre tous ses ennemis.

N'y a-t-il pas dans toutes ces peintures quelque chose de gracieux et même de touchant? On y voit poindre le sentiment chevaleresque qui joua plus tard un si grand rôle dans la poésie du Moyen âge. Ici il ne paraît encore que rarement et par exception : tout le reste est mâle, énergique et rude. Les femmes ne sont pas encore sorties du gynécée antique. Les hommes seuls remplissent le poème de leur bravoure. Qu'ils sont braves, en effet, ces deux Lorrains, Garin et Begues, son frère! Begues surtout, comme un autre Achille, s'annonce d'abord par les désastres et les regrets de ses alliés pendant sa longue absence. Il s'approche peu à peu, ravageant des terres lointaines, et semant sur sa route la désolation et l'effroi. Et cependant toute l'armée lorraine languit au siège de Saint-Quentin, l'empereur désespère de prendre cette ville, Garin lui-même ne peut décider la victoire. Enfin Begues arrive, la fortune change, l'ennemi tremble dans ses murs, et le vassal a protégé son empereur.

Il faut les voir tous ces bons chevaliers, le heaume en tête, le corps chargé du blanc haubert, tout resplendissants du fer de leur armure, et s'élançant d'un seul bond sur leurs forts destriers. Quelle fête pour eux qu'un combat! « Sur toutes choses un tel jeu me ravit, » s'écrie Begues! C'est en effet pour eux un jeu magnanime que la guerre. Ils se contemplent, ils s'admirent entre ennemis, le combat se confond avec le tournoi, ils se tuent sans se haïr. Le combat, toujours le combat, c'est ici, comme dans Homère, l'objet principal, l'objet continuel du poème; et toujours le poète, comme ses héros, retrouve de nouvelles forces pour ces luttes incessantes. Il est infatigable comme eux, et tel est l'intérêt de son récit, qu'il communique le même don à ses lecteurs.
A côté de cette générosité chevaleresque que nous voyons déjà naître entre la gloire et le danger, se retrouvent des traces remarquables de l'antique férocité qui disparaît tous les jours et semble déposer de l'ancienneté des traditions que chante l'épopée française. Un chevalier envoie à Fromont la tête d'un des parents de ce chef qu'il a tué. Begues lui-même, le noble, le courageux Lorrain, irrité de la cruauté de Guillaume, qui excitait Isoré, son antagoniste, à lui couper la tête, tue Isoré, et, lui prenant à deux mains les entrailles, il en frappe Guillaume au visage :

Tenez, vassal, le coeur votre cousin, 
Or le pouvez et saler et rôtir.
Rien n'égale l'orgueil sauvage du baron dans son château. Ces murs épais sont sa seconde armure : ils ne font qu'un avec lui. Il n'est lui-même et tout entier que dans sa tour. Là, libre, indépendant, il brave et son roi et souvent son Dieu.
Si je tenais un pied en paradis,
Si j'avais l'autre au château de Naisil, 
Je retrairais celui de paradis 
Et le mettrais arrière dans Naisil.
C'est que rien n'est plus propre à enivrer l'homme du sentiment de son importance personnelle, que les guerres de ce nouvel âge héroïque où l'individu est tout, où le bras d'un seul chevalier décide du sort d'une bataille; où une armée s'enfuit à cause de la chute d'un seul homme. Alors redeviennent naturels les provocations, les combats singuliers, les hauts faits d'armes, toutes ces choses, en un mot, que la poésie semblait avoir perdues pour toujours depuis Homère.

Citons encore un passage où Jehan de Flagy (c'est l'auteur d'au moins une des branches de la chanson des Loherains, Garin le Lohérain) se rencontre une fois de plus avec son illustre devancier qu'il n'avait peut-être jamais entendu nommer. Nous allons voir comment l'Hector barbare se sépare de son Andromaque pour marcher aux combats. Il est vrai que cet adieu n'est pas encore le dernier. A priori c'est une beauté de moins : c'est aussi une excuse pour l'infériorité du morceau français.

Vous eussiez vu le chastel estormir [ = se troubler, stürmen
Et les bourgeois aux défenses venir, 
Les chevaliers armer et fer-vêtir,
Car ils pensaient qu'on dût les assaillir. 
Begues s'apprête, à la hâte il le fit,
Lace une chausse, nul plus belle ne vit; 
Sur les talons lui ont éperons mis,
Vêt un haubert, lace un heaume bruni,
Et Béatrix lui ceint le brand fourbi
Ce fut Floberge la belle au pont [ = garde] d'or fin. 
« Sire , fait-elle, Dieu qu'en la croix fut mis 
Vous défende hui de mort et de péril! » 
Et dit le duc : « Dame, bien avez dit! »
Il la regarde, moult grand pitié l'en prit.
Relevée ert de nouvel de Gérin [elle venait de donner le jour à  Gérin]
« Dame, dit-il, entendez ça à mi : 
Pour Dieu vous prie que pensiez de mon fils. »
Elle répond : « Biaus sire, à vos plaisirs! 
On lui amène un destrier arrabi [ = ardent, arrabbiato]. 
De pleine terre est aux arçons salli [ = élancé]; 
L'écu au col, il a un épieux pris
Dont le fer fut d'un vert acier bruni.
Mais quand Begues quitte réellement son château pour la dernière fois, quand il part pour ne plus revenir, c'est sur un autre plan que le poète dessine la scène. La famille féodale est réunie, tranquille et heureuse. Le trouvère nous présente un tableau d'intérieur plein de charme et de grâce; tout est en paix, tout semble sourire, et c'est à ce moment que, par un contraste terrible, le malheur va frapper cette maison.
Un jour fut Begues au chastel de Belin :
Auprès de lui la belle Biatrix.
Le duc lui baise et la bouche et la main 
Et la duchesse moult doucement sourit.
Parmi la salle vit ses deux fils venir. 
(Ce dit l'histoire) l'aîné eut nom Gérin, 
Et le second s'appelait Hernaudin
L'un eut douze ans, et l'autre en avait dix. 
Sont avec eux six damoiseaux de prix,
Vont l'un vers l'autre et courre et tressaillir, 
Jouer et rire et mener leurs délits [ = amusements].
Par une observation bien vraie et bien poétique du coeur humain, au milieu de tout ce bonheur, Jehan de Flagy nous montre le duc qui se prend à soupirer. Il est loin de son frère, de ses amis, des bords du Rhin et de la Moselle, dans le sud de la France, ce pays étranger. Il veut aller revoir ses bons vieux Lorrains, il veut porter à son frère Garin un présent digne de lui, la hure d'un énorme sanglier dont la renommée n'est pas moins étendue que celle de maint vaillant baron; car c'est à deux cents lieues de là, auprès de Valenciennes, qu'il vieillit et grossit depuis plus de vingt années. En vain Biatrix, en proie à un triste pressentiment, le prie de renoncer à cette chasse :
Le coeur me dit, il ne peut pas mentir, 
Si tu y vas, tu n'en dois revenir.
Begues ne tient compte de ce tendre pressentiment, il prépare sa chasse avec tout le luxe féodal; trente-six chevaliers l'accompagnent, dix chevaux le suivent, chargés d'or et d'argent; viennent ensuite la meute, les valets. Le duc va donc partir :
A Dieu commande la belle Biatrix,
Ses deux enfants Hernaudet et Gérin.
Dieu! quel douleur! onques puis ne les vit!
On arrive à Valenciennes, la chasse est commencée. Le sanglier fatigue toute la troupe, et, après quinze lieues de poursuites, il s'arrête épuisé lui-même, en face de Begues, qui seul n'a pas perdu sa trace :
Dessous un hêtre est le porc arrêté,
Là but de l'eau et puis s'est reposé,
Et les bons chiens sont autour lui allés. 
Le porc les voit, a les sourcis levés, 
Les yeux il roule, si rebiffe du nez,
Fait une hure, et s'est vers eux tourné.
Puis il éventre, il déchire les chiens, il s'élance sur Begues, lui-même, qui le frappe de son épieu et l'étend mort à ses pieds. Ce n'était pas même dans cette lutte que devait périr le noble, le brave duc échappé à tant de batailles. Quelques voleurs qu'il a mis en fuite quand ils ont osé l'approcher, vont chercher un archer qui, de loin, à travers les branches de la forêt, lui lance furtivement une flèche perfide. Ainsi tombe, d'une mort obscure et ignorée, loin des siens, loin du champ de bataille, sa seconde patrie, cet homme qui avait été le protecteur d'un roi et le plus ferme appui de toute une, dynastie. N'y a-t-il pas quelque chose de bien hautement poétique dans un pareil contraste? quel en est l'auteur? Est-ce le poète ou la destinée? Le poète a rempli au moins le seul rôle de tout grand artiste, il a emprunté à la réalité tout ce qu'elle recelait d'idéal.

Cette troisième branche est la plus poétique et la mieux développée de toute l'épopée des Loherains. La narration, sèche et roide dans la première branche, où les événements se succédaient sans harmonie, sans but, sans ordre que celui de la chronologie, s'est animée peu à peu, a pris de la vie et même de la grâce. La première offre à un plus haut degré ce caractère impersonnel dont nous avons parlé; elle n'est que le recueil des plus anciennes traditions d'un peuple; la main de l'artiste y apparaît à peine. Dans la troisième s'unissent avec charme l'intérêt d'un récit national et la chaleur d'un sentiment individuel. 

Dans son ensemble, cette vaste épopée ressemble à ces immenses cathédrales, bâties par plusieurs générations, et où l'oeil distingue avec curiosité les divers styles de chaque siècle. Commencées d'abord avec quelque lourdeur au XIe, elles semblent hésiter encore entre le plein cintre et le gothique, bientôt les ogives s'aiguisent, les voûtes s'élancent, les colonnettes s'amincissent; enfin quelquefois, outre-passant les limites de l'élégance, elles nous montrent l'épuisement du goût dans la recherche des ornements, la prodigalité des festons, la forme extraordinaire des pendentifs. L'épopée des Loherains a été fermée trop tôt pour tomber dans ce dernier excès : mais la poésie épique du Moyen âge en fournit d'autres exemples. (J. Demogeot / H. D.).

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