.
-

La serrurie

On donne le nom de serrurerie, d'une manière générale, à l'art de travailler le fer, et plus particulièrement au travail des serrures. Le travail du mobilier en fer et les ouvrages de fer d'une certaine finesse, d'une réelle élégance, d'un caractère artistique, rentrent dans la serrurerie. Dès l'Antiquité, cet art était prospère on trouve cependant des clefs et des serrures romaines en bronze, et jusqu'au XVe siècle on a employé parfois ce métal. La clef à trois dents, dite clef aconienne, quoiqu'elle ait été vraisemblablement inventée en Égypte, était à ce qu'on pense, une sorte de crochet que la personne placée en dehors de la porte passait avec le bras par un trop percé à cet effet à travers la porte; et dont elle se servait pour soulever un loquet à l'intérieur. Quant à la serrure désignée sous le nom de sera, on a, d'après un assez grand nombre de textes, toute rai son de la considérer comme une serrure mobile et un simple cadenas, du genre de ceux que l'on a découverts, encore munis de leurs clefs, et dont la tige passait, sans doute, dans une chaîne attachée aux montants des portes. Nombre d'auteurs parlent, en effet, des serrures qui tombent ou que l'on détache. Les Romains étaient du moins experts dans la serrurerie en bâtiment, ainsi que permet de le constater maint débris d'agrafes, de crampons, de goujons, d'étriers et antres ferrures trouvées dans leurs constructions. Les Celtes montraient une aptitude particulière pour le travail de la forge, et la ferronnerie gallo-romaine était renommée.

An Moyen âge, la rénovation de la serrurerie se produit au XIIe siècle. Il se forma Alors des ouvriers d'une adresse rare; la lime n'était pas inventée; les puissante cisailles étaient inconnues, mais à force de corroyer et de marteler le fer, grâce à l'emploi exclusif du charbon de bois, ils donnaient au métal des qualités de souplesse et de ténacité que nous n'obtenons plus avec nos procédés expéditifs; la main est l'outil supérieur que la machine ne saurait remplacer. Ils excellaient dans la soudure à chaud qui offre aux forgerons actuels des difficultés presque insurmontables; au XIIe et au XIIIe siècles, le travail du fer atteint un degré de perfection où, de nos jours, s'élèvent à peine quelques ouvriers d'élite; les pentures de nombreux portails d'église (Notre-Dame-de-Paris; Saint-Denis; Noyon, Sens, etc.) sont des ouvrages que jamais forgeron n'a dépassés.

Au XIIIe siècle, la serrurerie ne comprenait pas tout le mobilier en fer : les grands ouvrages étaient réservés à la communauté des Fèvres qui forgeaient les grilles, les balcons, etc. Les serruriers n'exécutaient que des serrures; bien mieux, ils étaient divisés en deux grandes corporations parfaitement distinctes, victimes des préjugés du Moyen âge qui groupait les artisans d'après la matière qu'ils travaillaient ils étaient divisés en serruriers proprement dits qui faisaient des serrures complètement en fer, et bottiers qui fabriquaient les serrures des coffres, bottes, tables, écrins, etc. Les corporations des serruriers étaient en conflits d'attributions fréquents avec celles des ferronniers et des taillandiers. Mais bientôt les fèvres se spécialisèrent dans les travaux grossiers et abandonnèrent aux serruriers les pièces délicates et fines, exigeant plus d'art et d'adresse : au XIVe siècle, les serruriers exécutaient presque tous les ouvrages de fer ayant une valeur artistique.

Le musée Saint-Jean, d'Angers, conserve l'enseigne en fer forgé de la corporation des serruriers de cette ville : c'est un très joli objet du début du XVIIe siècle, encore dans le style de là Renaissance. L'insécurité des temps rendait leur profession indispensable; ils inventaient des formes et des combinaisons toujours nouvelles pour déjouer les tentatives des gens malintentionnés; non seulement les portes des meubles et des maisons, mais encore les portes des châ teaux et des villes étaient munies de serrures compliquées; on employait des serrures exigeant jusqu'à cinq clefs différentes, comme celles qu'Isabeau de Bavière fit mettre aux portes de ses dames d'atour (1418). Les Comptes des Bastiments nous apprennent qu'en 1547 Henri Il fit mettre à la porte de la belle Diane de Poitiers trois grosses serrures à clefs différentes, mais qu'il ouvrait lui-même avec un passe-partout. On parlait aussi, comme d'une grande curiosité (1422), de l'hôtel de Guillemin Sanguin, en la rue Bourdonnois, ou il y avait autant de serrures que de jourss dans l'année. Beaucoup de ces serrures étaient merveilleusement ornées, spécialement celles des meubles; des coffres; au Moyen âge et à la Renaissance, on exécutait pour les meubles des serrures à moraillons qui, pour l'ornementation et le goût, sont de véritables chefs-d'oeuvra: ce sont des pièces d'orfèvrerie d'un art raffiné et robuste à la fois.

Le Moyen âge n'occupait pas seulement les maîtres serruriers à la fermeture des maisons et des meubles; il leur demandait encore de consolider les portes et les panneaux des coffres : les huchiers, les huissiers et les cof fretiers étaient trop peu expérimentés pour assembler des huches et des coffres de forcé à supporter les heurts des voyages, aussi les faisait-on renforcer par de solides et élégantes pentures, on envelopper d'arabesques de fer formant de véritables treillis. L'illustre serrurier, Jean Lamour, qui vivait au XVIIe siècle (1767), a célébré sur un ton dithyrambique le génie de la forge. Ces ouvrages de consolidation des serruriers du Moyen âge ont donné aujourd'hui une grande valeur d'art aux coffres dont ils retenaient les ais mal joints. On s'explique, par l'importance que présentait la serrurerie dès le XIIIe siècle, le nombre très élevé des communautés qui s'étaient constituées dans les principales villes du royaume; à la fin du XVe siècle, la communauté des serruriers comptait parmi les plus puissantes de Paris; la réputation des artistes en serrurerie remontait déjà loin-: la serrurerie avait participé au mouvement de rénovation artistique du XIe siècle, et l'industrie du fer avait déjà accompli des chefs-d'oeuvre, bien que disposant de moyens très faibles : réduit à ses forces, il était parvenu à assouplir le métal et à créer des grilles charmantessur des thèmes rudimentaires (grilles de l'église de Conques, des cathédrales du Puy-en-Velay, de Laon, de Reims). Au XIVe siècle, l'industrie était déjà mieux outillée et pouvait donner à l'artiste des matériaux mieux préparés : les pentures qui décoraient les portes, les grilles des sanctuaires ne furent plus seulement ornées d'enroulements étampés à chaud : aux brindilles s'ajouta une végétation de feuillages taillés dans des plaques de fer soudées sur les barres; puis la tôle découpée se substitua au fer aplati au marteau et l'on vit paraître une charmante et vive décoration de fleurons, de feuilles et d'animaux attachés au gras fer par des rivures. 

C'était le temps aussi des serrures architecturées, à colonnettes, à osteaux, à niches et à personnages (représentant jusqu'aux scènes religieuses les plus compliquées : par exemple la serrure d'un coffre da XVe siècle figurait le Jugement dernier), et celui des coffrets en tôle découpée, repercée et ciselée que l'on admire tant aujourd'hui. Les serruriers transformaient le fer rendu docile en magnifiques landiers, en chenets, en lanternes compliquées, en marteaux de porte merveilleusement historiés. L'originalité et la perfection de la serrurerie du XIVe siècle n'ont pas été dépassées; les procédés mécaniques n'avaient pas encore par leur perfectionnement amené l'artisan à renoncer à l'originalité que donne seule la main de l'humain. A la même époque, les serrures elles-mêmes se perfectionnent : les gardes se multiplient, la broche affecte la forme d'un coeur ou d'un trèfle, le panneton se découpe de la manière la plus curieuse et la plus variée, le museau de la clef prend l'aspect d'un peigne. Le serrurier devient mécanicien : on lui demande de confectionner et de régler les horloges; en 1401, Jean d'Allemagne, serrurier, exécute l'horloge de la duchesse d'Orléans; en 1409, le serrurier Jean Loisel est nommé «  maistre de l'horloge du beffroy d'Amiens ». Pendant un siècle, on voit des serruriers chargés du rhabillage de l'horloge du roi et de la conduite des horloges.
-

Les serruriers

La corporation des serruriers, qui compté sous l'ancien régime tant d'habiles artisans et même de véritables artistes, avait reçu de saint Louis ses premiers statuts qui furent confirmés et révisés sous Charles VI (1411)  et Louis XIV (1652); ils contenaient des règlements sur l'organisation et la discipline du corps sur l'apprentissage, le compagnonnage, la maîtrise; ils énuméraient les ouvrages que les serruriers pouvaient forger sans entrer en concurrence avec les métiers dont le travail confinait au leur. Une mesure de police encore en vigueur exigeait que toute ouverture de serrure se fit à la requête et en présencedu propriétaire; nul ne devait forger une clef sur un moule en cire ou en terre et sans avoir la serrure. Les serruriers, qui s'étaient également organisés en confrérie de Saint- Eloi, tenaient leur pro fession en très haute estime, étaient très fiers de la devise de leurs armoiries : securitas publica; ils disaient de leur art, rangé par Louis XIV parmi les arts libéraux, qu'il avait pour objet la conservation de la vie des humains et la sûreté de leurs possessions.

La Renaissance fit entrer la serrurerie dans une voie nouvelle; l'habileté des menuisiers avait depuis longtemps déjà rendu inutiles les pentures compliquées qui soutenaient les portes et les meubles. Mais on se mit a orner les balcons de balustrades et de grilles (châteaux d'Amboise et de Saint-Germain); les lanternes et les enseignes étaient suspendues à des potences superbement ouvragées; en même temps on renforçait les portes et les fenêtres, les cheminées même en les garnissant de vantaux de fer. L'art de travailler le fer devait rester longtemps encore en honneur : Louis XllI se plaisait aux ouvrages de la forge et installait à Fontainebleau, en 1639, le serrurier Rossignol, dont les descendants occupèrent pendant un siècle et demi ce poste de confiance. En même temps, les productions de la serrurerie devenaient plus délicates et plus précieuses : les pièces martelées avec une force et une précision magnifiques, soudées par un corroyage à chaud au siècle précédent, furent remplacées par des ouvrages dégrossis au marteau, et repris au burin, au ciselet, à la lime; le graveur et le ciseleur achevaient l'oeuvre du forgeron les coffrets, les petits meubles, les clefs délicates perdirent l'âpre, le brutal caractère des chefs-d'oeuvre du temps passé. Seules les oeuvres de grande décoration et les serrures proprement dites étaient encore terminées à la forge; la parure extérieure des serrures avait presque disparu au XVIIe siècle, tandis que le fonctionnement intérieur était perfectionné, par exemple dans les serrures qui fermaient la célèbre armoire aux agates que Louis XIV avait fait exécuter pour son cabinet de Versailles.

Les grandes constructions de Louis XIV, la restauration des châteaux de Saint-Germain et de Fontainebleau, la construction des palais de Versailles, Saint-Cloud, Marly; les dépenses immenses faites à Vaux par Fouquet, à Chantilly par le prince de Condé, à Sceaux par Colbert, à Meudon par Louvois, donnèrent au XVIIe siècle un incroyable essor à la serrurerie qui fut employée à des ouvrages monumentaux : grilles et portes colossales, longues balustrades, rampes prodigieusement ornées. Deux chefs-d'oeuvre sans équivalent subsistent de cette époque : les portes de fer ciselées et polies de la galerie d'Apollon au Louvre, et de la salle des antiquités gallo-romaines; ces portes avaient été dessinées par Daniel Marot et exécutées pour le château de Maisons. La maîtrise des serruriers français de ce temps est encore marquée par les rands travaux de Delobel, Picard, Potelet à Versailles, d'Antoine Lemaître au Palais-Royal et à la Bibliothèque, etc. Faut-il rappeler que la disgrâce et la mort de Colbert furent amenées par le règlement de la grande grille de Versailles. Les maîtres serruriers n'étaient pas moins capables, et l'on doit citer les entrées de serrure et les clefs dessinées par les Marot, Berain, Lepautre, l'intéressant livre de Mathurin Jousse : Fidelle ouverture de l'art du serrurier (1617), et le précieux recueil de planches publié en 1676 par Robert Davesne.

Au XVIIIe siècle, le style rocailleux servit encore la serrurerie qui ne fut pas inférieure au siècle précédent : le serrurier est un artiste; le fer est devenu aussi souple que le bois et se développe en grilles superbes. Les magnifiques monuments de fer de Jean Lamour à Nancy excitent toujours la même admiration par leur magistrale beauté ; cent autres pièces presque aussi belles attestent la supériorité de l'art de la serrurerie au XVIIIe siècle, (grille du Palais de justice, clôtures de la cathédrale de Sens, grilles de l'abbaye Saint-Germain des Prés, rampes de l'escalier, grilles du choeur de Saint-Roch, clôture du choeur de Saint Germain-l'Auxerreis : toutes sont chefs-d'oeuvre de composition et de goût pour lesquels les premiers artistes; du temps ont prêté l'appui,de leur talent. Ces grands; ouvrages d'art des Doré, Gérard, Pérès, Veyrens ne laissaient pas oublier aux serruriers les nécessités plus humbles de leur profession : Conton exécutait la charpente en fer de la Halle au Blé; Faillet mettait à la mode les lits en fer à colonnes,  baldaquin; Georget confectionnait des serrures de sûreté couronnées, par l'Académie des sciences.

Les articles courants et communs sont produits en quantités; la fabrication se spécialise dès le début du XVIIIe siècle, des centres de production monopolisent ces sortes d'ouvrages (la Picardie, spécialement les villages autour de la ville d'Eu, et le Forez). La passion de Louis XVI pour la serrurerie est le dernier trait qu'il faut ajouter à ce tableau qui présente la gloire de cet art au XVIIIe siècle : on possède le tour et les outils du roi au Conservatoire national des arts et métiers; à défaut d'une grande habileté qu'on lui conteste, le goût très vif qu'il avait est certain.

A cet éclat de la serrurerie devait succéder un brusque et injuste dédain : la fonte grossière à remplacé le fer délicatement forgé et pendant les cinquante premières années du XIXe siècle, on voit peu à peu disparaître les forgerons dans les villages de France. Les rampes et les balustrades de Chantilly exécutées par Morean, les belles grilles de Roy, une cheminée d'Au goyat, etc., montrent toutefois que quelques artistes sont revenus à cette époque aux grandes traditions de la serrurerie. (GE).

.


Dictionnaire Architecture, arts plastiques et arts divers
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2009. - Reproduction interdite.