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Le Médecin malgré lui, de Molière

Le Médecin malgré lui est une comédie de Molière, en trois actes, en prose (théâtre du Palais-Royal, le 6 août 1666). C'est le développement et la mise au point du Fagotier, l'une des petites farces que Molière représentait en province. 

Le sujet est tiré d'un vieux tableau du XIIIe siècle, le Médecin de Bray ou le Vilain mire (le Paysan médecin). Le fagotier Sganarelle se permet de battre sa femme Martine. Celle-ci rêve aux moyens de se venger, quand elle rencontre les domestiques du bonhomme Géronte, en quête d'un médecin pour sa fille Lucinde, qui a perdu la parole. Martino leur confie que Sganarelle est un médecin incomparable, mais si bizarre qu'il ne voudra jamais mettre sa science au service de la malade, s'il n'y est contraint à coups de bâton. C'est en effet par ce moyen que Valère et Lucas l'obligent à confesser quil est médecin et l'amènent à leur maître, affublé de la robe et du chapeau de docteur. Grande consultation burlesque, où Molière continue à coeur joie ses attaques contre la Faculté. Le jovial fagotier ne laisse pas de guérir Lucinde, qui n'a d'autre mal que le désir d'épouser Léandre. Cette cure merveilleuse apporte au médecin par force a honneur et profit. Il pardonne à sa femme le tour qu'elle lui a joué, et Lucinde épouse Léandre. 

Molière, qui jouait le rôle de Sganarelle, a donné libre carrière à sa verve la plus bouffonne et parfois la plus gauloise, dans ce chef-d'oeuvre de gaieté jaillissante et intarissable. 

Le Médecin malgré lui est la plus populaire et la plus répandue de ses farces. Les marionnettes même s'en sont emparées, et l'Opéra-Comique l'a mise deux fois en musique : en 1792, au théâtre Feydeau, avec Désaugiers père et fils; en 1858, au Théâtre-Lyrique, avec J. Barbier, M. Carré et Gounod

Aucune pièce de Molière ne contient plus de mots passés dans la langue ou devenus proverbes. Nous citerons, entre autres : Il me plait d'être battue!; Entre l'arbre et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt...; Il y a fagots et fagots; Dans son chapitre des chapeaux; Vous n'entendez pas le latin?; Voilà pourquoi votre fille est muette; Nous avons changé tout cela; etc. (NLI).
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Extrait du Médecin malgré lui

[ Martine, la femme du fagotier Sganarelle, a juré de se venger des coups de bâton que lui a donnés son ivrogne de mari. Trouvant des gens, Valère et Lucas, qui sont en quête d'un savant médecin, elle imagine de leur indiquer Sganarelle comme un infaillible guérisseur de tous les maux. Mais elle les avertit que cet homme de génie a une étrange manie : il se plaît à dissimuler sa science et il faut parfois le battre pour obtenir de lui qu'il se déclare médecin et veuille donner ses soins aux malades. Valère et Lucas s'arment donc d'un bâton et démontrent facilement à Sganarelle qu'il est une des lumières de la Faculté (acte I, sc. I-V). Il s'agit de guérir la fille de Géronte. Lucinde, qui, éprise de Léandre, a imaginé de feindre un mutisme soudain, pour échapper à l'odieux mari que lui destine son père. La scène IV de l'acte II, que nous donnons ici, nous montre Sganarelle dans l'exercice de ses nouvelles fonctions.]

Lucinde, Valère, Géronte, Lucas, Sganarelle, Jacqueline

SGANARELLE. - Est-ce là la malade?

GÉRONTE. - Oui, je n'ai qu'elle de fille; et j'aurais tous les regrets du monde si elle venait à mourir.

SGANARELLE. - Qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance du médecin.

GÉRONTE. - Allons, un siège.

SGANARELLE. - Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme bien sain s'en accommoderait assez.

GERONTE. - Vous l'avez fait, rire, Monsieur.

SGANARELLE. - Tant mieux : lorsque le médecin fait
rire le malade, c'est le meilleur signe du monde. Eh bien de quoi est-il question? qu'avez-vous? quel est le mal que vous sentez?

LUCINDE répond par signes, en portant sa main à sa bouche, à sa tête, et sous son menton. - Han, hi, hom, han.

SGANARELLE. - Eh! que dites-vous?

LUCINDE continue les mêmes gestes. - Han, hi, hom, han,
han, hi, hom.

SGANARELLE. - Quoi?

LUCINDE. - Han, hi, horn.

SGANARELLE, la contrefaisant. - Han, hi, hom, han, ha : je
ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce là?

GERONTE. - Monsieur, c'est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusqu'ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a fait reculer son mariage.

SGANARELLE. - Et pourquoi?

GERONTE. - Celui qu'elle doit, épouser veut attendre sa guérison pour conclure les choses.

SGANARELLE. - Et qui est ce sot-là qui ne veut pas que
sa femme soit muette? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie! je me garderais bien de la vouloir guérir.

GÉRONTE. - Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer
tous vos soins pour la soulager de son mal.

SGANARELLE. - Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu, ce mal l'oppresse-t-il beaucoup?

GÉRONTE. - Oui, Monsieur.

SGANARELLE. - Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs?

GÉRONTE. - Fort grandes.

SGANARELLE. - C'est fort bien fait. Va-t-elle où vous
savez?

GÉRONTE. - Oui.

SGANARELLE. - Copieusement?

GÉRANTE. - Je n'entends rien à cela.

SGANARELLE. - La matière est-elle louable ?

GÉRONTE. - Je ne me connais pas à ces choses.

SGANARELLE, se tournant vers la malade. - Donnez-moi votre
bras. Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette.

GÉRONTE. - Eh oui, Monsieur, c'est là son mal; vous l'avez trouvé tout du premier coup.

SGANARELLE. - Ah, ah!

JACQUELINE. - Voyez comme il a deviné sa maladie!

SGANARELLE. - Nous autres grands médecins, nous connaissons d'abord les choses. Un ignorant aurait été embarrassé, et vous eût été dire : « C'est ceci, c'est cela; » mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.

GÉRONTE. - Oui; mais je voudrais bien que vous me pussiez dire d'où cela vient.

SGANARELLE. - Il n'est rien plus aisé : cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.

GÉRONTE. - Fort bien; mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole?

SGANARELLE. - Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de l'action de sa langue.

GÉRONTE. - Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l'action de sa langue?

SGANARELLE. - Aristote, là-dessus, dit... de fort belles choses.

GÉRONTE. - Je le crois.

SGANARELLE. - Ah! c'était un grand homme!

GÉRONTE. - Sans doute.

SGANARELLE, levant son bras depuis le coude. - Grand homme
tout à fait : un homme qui était plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes; peccantes, c'est-à-dire... humeurs peccantes; d'autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... à.... Entendez-vous le latin?

GÉRONTE. - En aucune façon.

SGANARELLE, se levant avec étonnement. - Vous n'entendez
pas le latin!

GÉRONTE. - Non.

SGANARELLE, en faisant diverses plaisantes postures. - Cabri-
cias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo haec Musa, «-la Muse, » bonus, bona, bonum, Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam, « oui ». Quare, « pourquoi ? » Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus.

GÉRONTE. - Ah! que n'ai-je étudié?

JACQUELINE. - L'habile homme que velà!

LUCAS. - Oui, ça est si biau que je n'y entends goutte.

SGANARELLE. - Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le coeur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs, qui remplissent les ventricules de l'omoplate; et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie; et parce que lesdites vapeurs ont une certaine malignité.... Écoutez bien ceci, je vous conjure.

GÉRONTE. - Oui.

SGANARELLE. - Ont une certaine malignité, qui est causée... Soyez attentif, s'il vous plaît.

GÉRONTE. - Je le suis.

SGANARELLE. - Qui est causée par l'âcreté des humeurs
engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que
ces vapeurs.... Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.

JACQUELINE. - Ah! que ça est bian dit, notte homme!

LUCAS. - Que n'ai-je la langue aussi bian pendue?

GÉRONTE. - On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose qui m'a choqué : c'est l'endroit du foie et du coeur. Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le coeur est du côté gauche, et le foie du côté droit.

SGANARELLE. - Oui, cela était autrefois ainsi, mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle.

GÉRONTE. - C'est ce que je ne savais pas, et je vous demande pardon de mon ignorance.

SGANARELLE. - Il n'y a point de mal, et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile que nous.

GÉRONTE. - Assurément. Mais, Monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à cette maladie?

SGANARELLE. - Ce que je crois qu'il faille faire?

GÉRONTE. - Oui.

SGANARELLE. - Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin.

GÉRONTE. - Pourquoi cela, Monsieur?

SGANARELLE. - Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela?

GÉRONTE. - Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantité de pain et de vin!

SGANARELLE. - Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle sera. (A la Nourrice). Doucement, vous. Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes.

JACQUELINE. - Qui? moi? Je me porte le mieux du monde.
 

SGANARELLE. - Tant pis, Nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre, et il ne sera mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de vous faire quelque petit clystère dulcifiant.

GÉRONTE. - Mais, Monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s'aller faire saigner quand ou n'a point de maladie?

SGANARELLE. - Il n'importe, la mode en est salutaire; et comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir.

JACQUELINE, en se retirant. - Ma fi! je me moque de ça, et
je ne veux point faire de mon corps une boutique d'apothicaire.

SGANARELLE. - Vous êtes rétive aux remèdes; mais nous saurons vous soumettre à la raison. (Parlant à Géronte.) Je
vous donne le bonjour. 


(Molière, le Médecin malgré lui).
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