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| Histoire de la philosophie > Les philosophies de l'Asie |
| Histoire
de la philosophie
La philosophie indienne |
Aperçu |
C'est
dans les hymnes Védiques que l'on doit chercher les premiers essais de
la pensée philosophique indienne : les doctrines métaphysiques
ne sont pas nées toutes faites à certaines époques déterminées; elles
se sont dégagées par degrés de conceptions
obscures, dont la forme primitive et presque complète se trouve dans le
Vêda.
Les écrits composés ultérieurement par les brahmanes, soit en langue
védique, soit en sanscrit, et dont plusieurs sont évidemment modernes,
portent souvent la trace de systèmes philosophiques tout faits et auxquels
les auteurs du Vêda n'avaient nullement songé.
Les Vêdas Le développement des doctrines indiennes, depuis leur origine jusqu'à nos jours, a constamment été dominé par la pensée védique, c.-à -d. donc par un panthéisme. Ceux des systèmes ultérieurs qui se rapprochent soit de l'athéisme et du matérialisme, soit du dogme de la création, n'échappent pas néanmoins à la pensée commune d'un dieu impersonnel, et rentrent par quelque côté dans la croyance universelle de l'Orient; les sectes religieuses issues de doctrines philosophiques plus ou moins hétérodoxes, sont néanmoins panthéistes dans le fond de leurs dogmes. Les oeuvres qui ont trait à la vie physique ayant été confiées en Inde aux castes inférieures, la vie intellectuelle fut l'apanage des deux premières castes, et plus particulièrement des Brahmanes, puisque les Xatriyas, quoique instruits dans les Vêdas et dans la connaissance de la loi, avaient pour fonction essentielle la guerre et le gouvernement des États. Le développement de la science, les recherches philosophiques et la méditation, furent le lot des mêmes hommes que la constitution des castes chargeait des cérémonies du culte, de la conservation et de l'interprétation des textes sacrés. Les philosophes indiens sont donc presque tous des brahmanes; le Bouddhisme seul, en ouvrant à tous la caste des brahmanes, sécularisait la philosophie et la théologie à la fois; mais, chassé de l'Inde, il ne put recevoir qu'au dehors ses grands développements. Des raisons historiques
entraînèrent l'égalité des Brahmanes entre eux, et l'impossibilité
d'établir un centre religieux. L'interprétation des Vêdas On considère habituellement
qu'après les Upanishad • Le Mîmânsâ se penche sur l'interprétation des textes sacrés, en particulier les Vedas, et se préoccupe des rituels religieux et de l'éthique.Il n'est pas aisé de suivre la marche de l'apparition successive de ces systèmes. Leurs auteurs, ayant été l'objet de l'admiration universelle, ont été pour la plupart reportés à des dates trop anciennes, et toujours indéterminées, par les Indiens des temps postérieurs. Les livres où ces systèmes sont exposés n'ont pas de date; leur époque ne peut être assignée que par l'étude détaillée de chacun d'eux, et par la comparaison toujours difficile des doctrines ou des faits qu'ils contiennent. L'apparition du Bouddhisme dans le courant du VIe siècle av. J.-C. est la première date à peu près certaine que l'on rencontre, et c'est de là qu'il faut partir pour rétablir la succession chronologique des doctrines. Quoi qu'il en soit, on peut considérer toute la philosophie indienne comme faisant partie du Brahmanisme. Issu de la philosophie nommée Sânkhya, le Bouddhisme n'a pas apporté une métaphysique nouvelle; il n'a fait que développer et appliquer les doctrines enseignées depuis longtemps. Toutefois, à partir du jour où il prit dans l'Inde une importance menaçante pour le régime des castes, il se sépara métaphysiquement du Brâhmanisme comme il s'en était séparé socialement, et il eut son développement propre en matière de philosophie. |
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Jalons |
Ecoles
brahmaniques
La durée des écoles brahmaniques n'a pas été limitée par les autres : de beaucoup antérieures au Bouddhisme, elles ont reçu encore de nouveaux développements après lui. Le Vêdanta et
le Sânkhya.
Si le Vêdanta
(ou seconde Mimânsâ) est postérieur au système
Sânkhya,
il est donc au moins vraisemblable que la Pûrva-mimânsâ l'a précédé.
Ce dernier mot signifie simplement spéculation;
il est employé dans les Brahmanas Les procédés philosophiques,
appliqués par eux au développement et à l'interprétation des textes
sacrés, sont d'une uniformité tout hiératique, et nous montrent, dans
la période où cette théologie s'est produite,
une sorte de Moyen âge Le Sânkhya (doctrine rationnelle, rationalisme) n'est guère moins ancien que la Mimânsâ; mais il en diffère essentiellement par son point de départ : en effet, il n'est au fond qu'une réaction contre l'ancienne doctrine, devenue formaliste et en quelque sorte pharisaïque. Kapila, auteur du Sânkhya primitif, paraît avoir attaqué dans ses procédés, dans ses résultats et dans ses dogmes la doctrine des théologiens. C'est lui qui fit cette première tentative d'émancipation, au nom de la raison humaine; mais sa raison, non encore dirigée par des méthodes bien conçues, se porta tout d'abord aux derniers excès de la négation. Selon Kapila, c'est d'une substance primitive (avyaktam) que le monde est sorti, et non d'une émanation de Brâhma; et c'est aussi de ce principe insaisissable qu'est issue l'âme, soit sous sa forme universelle, soit dans les individus. L'âme et l'Un.
En même temps que le Sânkhya recevait ces développements psychologiques, il se rapprochait métaphysiquement de l'ancienne doctrine védique, en présentant la prakriti comme une simple condition abstraite des êtres, une simple loi qui se dédouble en deux autres, l'émanation (pravritti) et le retour (nivritti); dès lors, en effet, l'âme reste le seul élément substantiel du monde, et c'est en elle que réside toute la perfection et la réalité. Mais, si l'âme individuelle n'est qu'une forme de la grande âme, celle-ci à son tour n'est pas la forme primitive du souverain être, elle n'est pas l'Un. Par un dégagement progressif des conditions qu'elle subit, le Sânkhya parvient à cette définition; "L'Un est le principe neutre, éternel et indivisible." Brâhma lui-même est appelé la matrice où s'engendre cet Invisible, que la pensée ne peut comprendre. Ainsi, par ce dernier pas, le Sânkhya retrouve le principe même du Brahmanisme et le dépasse. On voit combien cette
doctrine
a laissé loin derrière elle la théologie.
Celle-ci néanmoins sut se défendre; et c'est dans cette lutte que semblé
être née la seconde Mimânsâ, appelée aussi le Vêdanta
ou Brâma-mimânsâ. A quelle époque se produisit cette nouvelle
théologie védique? On ne peut le dire exactement; mais les circonstances
où elle paraît s'être développée, et le nom traditionnel, quoique
mythologique, de son auteur, Vyâsa, indiquent qu'elle est antérieure
au Bouddhisme, bien qu'elle ait continué à régner longtemps après et
qu'elle soit encore admise aujourd'hui par la plupart des brahmanes. L'opposition
des rationalistes força les théologiens
à sortir de l'interprétation littérale et étroite des Vêdas "Le jour et la nuit de Brâhma, la veille et le sommeil de Brâhma."La Mâyâ et la loi du Retour. Comment cette production est-elle rendue possible, l'Un étant indivisible et toujours le même? En vertu d'un principe métaphysique, que la philosophie poétique des brahmanes a quelquefois personnifié, et qu'elle désigne sous le nom de mâyâ. Cette mâyâ est souvent l'illusion, la magie trompeuse des objets sensibles; mais elle est, avant tout, le principe de la mesure (mâ = mesurer), la possibilité du plus et du moins, ce que Platon appelle de grand et de petit, en un mot la notion métaphysique de matière, mot, dont la racine est aussi met, mesurer. La mâyâ joue un rôle très important dans le panthéisme brahmanique; elle n'est pas l'énergie créatrice, laquelle seule appartient au principe substantiel masculin (purusha), mais elle rend possible la production des êtres; elle est, comme dans Platon, la matrice, la mère du monde. II n'y a ici aucune trace de dualisme, puisqu'au fond la mâyâ n'est rien, et n'est qu'une condition tout abstraite de l'existence des choses, condition qu'il est impossible de ne pas admettre. C'est ici que trouve sa place, dans la théologie orthodoxe, le panthéon indien avec toute sa hiérarchie de dieux et de déesses, dont les trois premiers formèrent la divine trinité (trimurti); mais cette dernière conception appartient aux temps postérieurs. Ces dieux sont eux-mêmes, ainsi que les mondes, soumis à la loi de périodicité, et n'ont qu'une existence limitée, dans les conditions du monde présent. Les humains, comme les dieux, sont des émanations de Brâhma, et ont aussi leur mâyâ : ce principe abstrait descend à tous les degrés de l'émanation, et s'y manifeste de plus en plus à mesure que l'on s'éloigne du premier principe; les choses matérielles sont donc celles où la mâyâ a le plus d'empire; elle prend en elles une telle importance, que l'élément divin ne s'y rencontre presque plus, aux yeux de certains philosophes, et que, pour eux, ce monde sensible est tel qu'un rêve et une illusion. Les Vêdântistes, comme les rationalistes, admettent les trois qualités, bonté, passion, obscurité. La bonté domine dans les émanations supérieures, qui sont les dieux; et ceux-ci même ne sont pas exempts de toute passion et de toute ignorance, puisqu'ils ne peuvent saisir entièrement l'éternel dans son unité infinie. Les êtres inférieurs sont au dernier degré de l'obscurité, puisqu'ils sont entièrement privés d'intelligence. Entre deux sont les humains, qui eux-mêmes ne sont pas tous au même degré, et sont liés dans des proportions très diverses aux trois qualités. On voit ici comment la psychologie brahmanique se rattache à la métaphysique, et combien ce grand système ressemble à celui de Spinoza et des panthéistes modernes. La règle des oeuvres, ce que nous appelons la morale, s'ensuit naturellement, et consiste au fond dans la loi du retour, qui fait partie essentielle de toute doctrine panthéistique. Seulement la loi du retour est beaucoup plus étendue que la loi morale, puisqu'elle embrasse le monde entier, depuis la matière inerte jusqu'aux dieux les plus élevés : c'est en vertu de cette loi que les mondes retournent à Brâhma, lorsque son jour est fini et que la période du sommeil s'avance. La loi morale ne s'applique qu'aux êtres intelligents; simple en elle-même, elle se diversifie suivant la nature de chacun d'eux. Le devoir, en effet, consiste à se dégager autant qu'il est possible de la mâyâ, ou, ce qui revient au même à développer en soi la bonté, et à se rapprocher ainsi de l'essence divine. Or, on y arrive par la science et par la vertu; la première nous fait échapper à l'obscurité, c.-à -d. à l'ignorance et à l'erreur; la seconde nous rend maîtres de la passion. Par cette double voie l'on parvient à la délivrance (môxa). Ici se placent, dans la doctrine brahmanique, la morale pratique des humains, les lois communes à tous, et les lois propres à chaque caste, à chaque condition, lois qui se résument dans cette formule générale-: "II vaut mieux suivre sa loi, même moins parfaite, que celle d'autrui, même meilleure."La morale Brahmanique et le Yôga. La philosophie morale des brahmanes, admirée par toute l'Antiquité Du reste, ces conséquences
ont été tirées par quelques brahmanes, et mises en pratique par des
âmes ardentes et passionnées. Les mystiques
n'ont pas été plus rares en Inde La science elle-même
s'obtient par la méditation, non point par une contemplation errante et
par une sorte de rêverie, mais par une suite d'idées claires et de vérités
bien enchaînées. Celui qui dirige ainsi son intelligence
ne tarde pas à s'apercevoir que les différences passagères des êtres
s'effacent d'elles-mêmes, et qu'il y a en eux tous un principe, un fond
identique. Concevant l'identité, le yôgi, dont la raison
s'affranchit par degrés des liens et des illusions
de la mâyâ, se sent vivre de la vie de tous les êtres, et atteint
la grande âme, qu'il reconnaît en lui-même et dans tous les vivants.
Sa raison a pu le conduire jusque-là ; le dernier degré de la science
est un mystère suprême qui ne se dévoile
qu'à un petit nombre d'élus, et cela par une grâce toute particulière
: celui qui a pu le pénétrer voit l'Un, non plus seulement face a face,
mais en soi-même, comme le premier principe, neutre et indivisible, dans
lequel tous les dieux et les mondes sont éternellement contenus. Cette
vue le remplit à la fois de terreur et d'amour, et le souvenir qu'il en
conserve lui est une source intarissable de joie. Cette marche progressive
et réglée de l'intelligence vers le premier principe conduit l'homme
à la béatitude, la purifie de ses souillures, et l'illumine d'une science
qu'aucune autre ne peut égaler; le faisant échapper aux liens de la matière,
elle le conduit à la délivrance. La Bhagava-gîtâ Les Sûtras
de Kanâda et de Gotama.
On appelle Nyâya
le système logique de Gotama. II n'est pas facile
de dire lequel des deux a précédé l'autre. Toutefois, comme le système
de Kanâda est l'objet de réfutations dans le Vêdânta-Sûtra,
tandis que celui de Gotama n'y est pas mentionné, on en pourrait induire
que Kanâda est antérieur à ce Sûtra, et que Gotama lui est postérieur;
mais comme ce Sûtra lui-même est probablement très récent, il
y a lieu de croire que ces deux auteurs vivaient longtemps peut-être avant
qu'il fût composé. Si la date de la Bhagavad-gîtâ L'âge d'or des
écoles systématiques (env. VIIIe-XVIIIe siècle).
• L'Advaita Vedanta (non-dualisme). - Porté par Sankara (VIIIe siècle), c'est le système le plus influent. Il soutient que la réalité ultime (Brahman) est sans attributs et que le monde est une illusion (Maya), l'âme individuelle (Atman) étant identique à Brahman.Le Shiva Siddhanta se développe dans le Sud de l'Inde, proposant une philosophie théiste du dieu Shiva. Côté Jaïn et Bouddhiste, la production se raréfie en Inde même (due aux invasions et à l'assimilation dans l'hindouisme), mais les débats logiques et épistémologiques restent intenses dans certaines cours royales. Écoles hérétiques ou hétérodoxes Les divers systèmes dont nous venons de parler se rattachent tous plus ou moins directement au Brahmanisme, ou du moins étaient considérés par les Brahmanes comme des développements divers de la science, admissibles dans une certaine mesure et à des titres différents. A côté de ces systèmes s'élevèrent, soit dans le sein même du Brahmanisme, soit à côté de lui, des sectes moitié religieuses, moitié philosophiques, en opposition réelle avec ses doctrines fondamentales. La plus célèbre de toutes, surtout à cause de la lutte qu'elle a soutenue en Inde et de l'immense développement qu'elle a pris au dehors, est celle des Bouddhistes. N'apportant pas une métaphysique nouvelle, et se fondant principalement sur le Sânkhya, elle tentait particulièrement une réformation morale dans la société . Mais une fois constitués, les sectateurs du Bouddha (560 - 480 av. J.-C.) durent s'occuper de fixer pour ainsi dire le dogme, et d'énoncer le système métaphysique auquel il convenait de s'arrêter. Cela était d'autant plus nécessaire, que la prédication s'adressait non seulement aux Brahmanes, mais encore à des castes que leur éducation n'avait pas préparées à recevoir et à comprendre un enchaînement de notions philosophiques. Le corps de la métaphysique bouddhique est compris dans la troisième partie du Tripitaka, connue sous le nom d'Abhidharma. Bien que la rédaction des ouvrages de ce recueil soit de beaucoup postérieure au VIe siècle av. J. C., il n'en est pas moins certain que le Bouddha connaissait à fond les doctrines philosophiques de son temps, que ses prédications roulaient souvent sur des matières de ce genre, et que, s'il s'arrêta au système Sânkhya, ce ne fut pas par un effet du hasard et sans qu'il eût conscience de son choix. C'est dans les sûtras les moins développés que l'on doit chercher les doctrines les plus rapprochées de celles qu'il admettait. Dans la suite, chacun des docteurs bouddhistes voulut avoir sa doctrine philosophique, et la secte se partagea entre un grand nombre d'opinions, toutes fondées sur les paroles du maître, mais comprenant des conséquences auxquelles il n'avait jamais songé. Le Sânkhya, au point où il était parvenu à l'époque du Bouddha, n'était pas un système athée; mais donnant déjà naissance au Yôga, il admettait comme principe absolu des choses un objet tellement métaphysique, qu'à peine pouvait-on dire s'il était un être ou non. Cette conception n'était pas accessible à la foule, et ne pouvait offrir à personne un objet d'adoration et de culte. Mais la doctrine bouddhique admettait, comme celle des Brahmanes, avec quelques différences, la grande hiérarchie des êtres depuis les dieux supérieurs jusqu'aux derniers objets physiques. Elle admettait aussi la mâyâ, principe abstrait du mal, personnifié dans la suite sous le nom de Mâra, le tentateur. Le point de la métaphysique bouddhique qui a soulevé les plus graves discussions est la question de la personnalité, qui, dans la philosophie Sânkhya, comme en général dans le panthéisme, est résolue tout autrement que chez les chrétiens. En effet, chez ces derniers, la personnalité est considérée comme une perfection, et donnée à Dieu comme un de ses attributs les plus incontestables : il en est tout autrement dans les systèmes orientaux. Ici la différence des êtres est considérée comme provenant du même principe que leurs imperfections, c.-à -d. de la mâyâ; les êtres raisonnables, qui sont identiques dans la partie la plus élevée de leur intelligence, la raison, ne diffèrent entre eux que par les rapports divers qu'ils ont avec les choses finies, rapports dont la mâyâ est la condition essentielle : or, c'est cette diversité des rapports qui constitue la personnalité; elle est donc elle-même une imperfection, un mal; elle est l'origine de l'ignorance, de l'erreur et du péché. A mesure que par la science et par la vertu on se soustrait de plus en plus à la magie des contacts, c.-à -d. aux vérités contingentes et aux objets sensibles, on sent à la fois la vie de l'intelligence s'agrandir en se concentrant et la personnalité se restreindre. Que par un effort suprême on parvienne à briser la dernière relation, on éteint par cela même la personnalité, on se perd dans le principe absolu des choses; c'est à la fois la délivrance (môxa) et l'extinction (Nirvâna). Les chrétiens disent : c'est l'anéantissement complet; les philosophes bouddhistes disent : c'est l'anéantissement complet des conditions de l'existence. On voit qu'en définitive il n'y a pas ici une doctrine essentiellement différente du Sânkhya-Yôga, et qu'après tout la philosophie religieuse des Bouddhistes n'est pas le nihilisme. D'ailleurs, une philosophie qui prêcherait le néant et promettrait comme but de la science, et, comme récompense des vertus les plus hautes et les plus pénibles à acquérir, l'anéantissement final et absolu, ne deviendrait jamais la religion de plusieurs centaines de millions de personnes et n'eût pas duré déjà vingt-cinq siècles. Nous ne pouvons entrer
dans l'exposé des doctrines propres à chacune des sectes bouddhistes.
Disons seulement que, dans la suite des siècles, la conception du Bouddha
se généralisa, eut sa place dans la hiérarchie métaphysique des êtres,
et devint le type de la perfection, au point que le principe absolu des
êtres fut désigné sous le nom de Bouddha suprême ou primordial, Adhibouddha.
Enfin ce fut par des incarnations successives de ce Bouddha primitif que
fut expliquée l'existence des humains supérieurs, des sages (bouddhas)
qui viennent tour à tour enseigner au monde la doctrine du salut. Ces
explications n'étaient pas une nouveauté en Inde Si nous jetons un
coup d'oeil sur les effets de la philosophie bouddhique, nous reconnaîtrons
que son principal mérite fut d'avoir appelé tous les humains à la participation
de sa lumière, en d'autres termes d'avoir vulgarisé la science en remplaçant
la petite caste des Brahmanes par une communauté philosiphico-religieuse
véritablement universelle (sangga), c.-à -d. libre et ouverte Ã
tous. En ce sens, le Bouddhisme a accompli en Asie, quoique banni de l'Inde
centrale, la sécularisation que Kapila avait tentée au sein du Brahmanisme
: c'est là l'oeuvre philosophique du Bouddha.
En second lieu, la conviction personnelle, la foi libre (çraddhâ)
étant substituée à l'autorité brahmanique des Vêdas La doctrine philosophique des Jaïnas, née en Inde vers le VIe siècle av. J.-C., donc à peu près vers la même époque que le Bouddhisme, se rattache aussi au système antique de Kapila. Mais elle paraît aussi avoir une tendance prononcée vers la théorie des atomes, qui est en grande partie matérialiste. En effet, les brahmanes modernes, qui s'appuient sur le Vêdanta, opposent aux Jaïnas que la matière, de quelque façon qu'elle soit combinée, ne peut produire l'intelligence ni rendre raison des facultés et des opérations de l'esprit. Si l'athéisme est au bout de cette doctrine hétérodoxe, les mêmes Brahmanes lui opposent la nécessité d'un principe organisateur de la matière, principe que la matière elle-même ne saurait ni contenir ni constituer. Du reste, la secte des Jaïnas est plutôt religieuse que philosophique; et l'on doit observer que ç'a été la destinée commune des divers systèmes philosophiques de l'Inde d'être d'abord purement spéculatifs, puis de développer leurs conséquences morales, et enfin d'aboutir à la simple pratique et de passer ainsi à l'état de sectes religieuses. Les Jaïnas sont peu nombreux en Inde, surtout dans la partie de ce pays qui est sous l'influence prépondérante des Brahmanes orthodoxes; et il ne paraît pas que cette secte ait jamais reçu un très grand développement. Nous en devons dire autant de plusieurs autres systèmes hétérodoxes ou hérétiques, tels que ceux des Bârshaspatyas, des Tchârvâkas, des Lôkâyatikas. Enfin, dans les derniers
siècles, la majeure partie des dissidents, soit qu'ils se rattachent Ã
un nom connu et forment une secte, soit qu'ils aient eu des idées à eux,
se sont élevés beaucoup moins haut en matière de philosophie que les
anciens auteurs. Le milieu dans lequel ils vivaient allait s'abaissant
d'année en année; l'antique panthéisme,
dont le développement, unique dans l'histoire, avait produit de si grands
effets, dégénérait en des cultes particuliers et véritablement polythéistes,
les seuls qui subsistent aujourd'hui de l'ancienne religion fondée sur
les Vêdas Le développement
de la philosophie indienne a été original pendant toute sa durée. Les
Grecs Depuis la rencontre avec l'OccidentLa colonisation britannique et la rencontre avec la science et la philosophie occidentales créent un choc salutaire. Les penseurs indiens, pour restaurer la fierté nationale, entreprennent une "relecture" de leur tradition.Le Néo-Vedanta.
Au coeur du Néo-Védanta se trouve la notion d'unité essentielle de la réalité. Les penseurs néo-védantins, tels que Swami Vivekananda et Sri Aurobindo, mettent l'accent sur l'expérience intérieure directe de l'Absolu ou du Soi (Ätman), tout en soulignant que cette expérience est accessible à tous les êtres humains, indépendamment de leur caste, de leur religion ou de leur culture. Cette approche universaliste contraste avec certaines interprétations traditionnelles, plus sectaires ou dogmatiques, et permet de concevoir la spiritualité comme une force unificatrice de l'humanité. Le Néo-Védanta met ainsi l'accent sur la dimension éthique et sociale de la réalisation spirituelle : la connaissance du divin entraîne la responsabilité morale, la compassion et l'engagement actif dans la transformation de la société. Le Néo-Védanta se caractérise également par une ouverture au dialogue interreligieux et interculturel. Inspiré par la philosophie orientale classique, mais attentif aux apports de la pensée occidentale, il propose une synthèse qui valorise la rationalité, la liberté individuelle et le respect des droits humains. L'expérience religieuse n'est pas vue comme incompatible avec la science ou la modernité; au contraire, elle est présentée comme complémentaire et capable de fournir des repères éthiques face aux défis de la civilisation contemporaine. Dans ce cadre, les enseignements des maîtres néo-védantins insistent sur la capacité de l'humain à évoluer vers une conscience supérieure, où l'esprit et la matière, le divin et le monde empirique, ne sont plus perçus comme des réalités séparées mais comme des aspects complémentaires de l'unité ultime. Philosophiquement, le Néo-Védanta combine des éléments de l'advaita classique avec une lecture modernisée et humaniste. Il conserve l'idée de non-dualité, selon laquelle la diversité phénoménale du monde exprime une réalité unique et fondamentale, mais il l'interprète d'une manière qui valorise l'action, la justice sociale et la transformation personnelle. Cette orientation se manifeste par une insistance sur le service désintéressé, l'éducation et l'émancipation individuelle, qui deviennent autant de moyens d'actualiser la dimension divine présente dans chaque être. Le Néo-Védanta a donc une double fonction : il sert à la fois de fondement intellectuel pour affirmer la valeur universelle de la tradition indienne et de cadre pratique pour guider l'action morale et sociale. Il constitue une réponse à la fois au colonialisme, qui avait remis en question la légitimité culturelle de l'Inde, et à la modernité, qui impose une rationalisation et une éthique universelle. Son influence se manifeste non seulement dans la pensée religieuse et philosophique, mais aussi dans la réforme sociale, le mouvement nationaliste et la promotion d'un dialogue global sur la religion et la morale. Par sa capacité à conjuguer tradition et modernité, métaphysique et action, le Néo-Védanta a profondément marqué l'Inde moderne et continue d'inspirer des réflexions sur la synthèse entre religion et humanisme universel. Swami Vivekananda (au Parlement des Religions de Chicago en 1893) en a été l'ambassadeur mondial. Le courant réformiste.
• Raja Ram Mohan Roy. - La pensée de Raja Ram Mohan Roy s'articule autour d'un projet de rationalisation et d'universalisation de la religion. Influencé à la fois par les textes du Vedanta et par les idées des Lumières européennes, il défend une conception monothéiste de l'hindouisme, centrée sur l'unité de Dieu et la primauté de la raison. Il critique vigoureusement les pratiques idolâtres, qu'il considère comme des déformations tardives de la religion originelle, ainsi que les coutumes sociales oppressives telles que le sati. Pour lui, les textes sacrés, en particulier les Upanishads, contiennent une vérité spirituelle profonde qui doit être interprétée de manière rationnelle et éthique. Cette démarche herméneutique vise à dégager un noyau universel de la religion, compatible avec les valeurs modernes de justice, de liberté et de dignité humaine. Dans cette perspective, Roy fonde le Brahmo Samaj, un mouvement religieux et social destiné à promouvoir une foi épurée, sans rites superstitieux ni médiation sacerdotale. Le Brahmo Samaj rejette le système des castes et insiste sur l'égalité fondamentale des êtres humains, ainsi que sur l'importance de l'éducation et de la réforme sociale. La religion y est conçue comme une expérience intérieure et morale, plutôt que comme un ensemble de pratiques rituelles. Cette orientation confère à sa philosophie un caractère profondément moderniste, dans la mesure où elle cherche à concilier tradition et rationalité, foi et critique.Sur le plan philosophique, la divergence entre ces deux penseurs se manifeste dans leur rapport à la raison et à la tradition. Roy adopte une posture critique et comparative, intégrant des éléments de la pensée occidentale pour reformuler l'hindouisme dans un cadre universaliste. Dayananda, en revanche, affirme la suffisance et la supériorité des Vedas comme source de vérité, tout en cherchant à en proposer une interprétation rationnelle. Malgré ces différences, tous deux partagent une conception de la religion comme fondement de la réforme sociale et morale, ainsi qu'une volonté de lutter contre les injustices et les dérives qu'ils perçoivent dans la société de leur temps. La philosophie réformiste indienne apparaît ainsi comme un moment charnière dans l'histoire intellectuelle de l'Inde moderne. Elle inaugure une nouvelle manière de penser la tradition, non plus comme un héritage figé, mais comme un ensemble de ressources à réinterpréter de manière critique. En articulant religion, rationalité et engagement social, elle prépare le terrain pour les développements ultérieurs de la pensée indienne, notamment chez des figures comme Gandhi ou Radhakrishnan, tout en contribuant à l'émergence d'une conscience nationale et d'un projet de modernité proprement indien. Les grands penseurs
de l'Inde contemporaine.
Krishnachandra
Bhattacharyya.
Bhattacharyya développe ainsi une forme d'idéalisme critique qui dialogue implicitement avec Kant, tout en s'en démarquant. Là où Kant limite la connaissance au phénomène, Bhattacharyya ouvre la possibilité d'une réalisation du sujet en tant que liberté pure, au-delà des catégories de l'entendement. Il insiste sur la notion de svaraj , c'est-à -dire une autonomie intellectuelle qui libère la pensée indienne de la dépendance coloniale et des cadres conceptuels imposés. Cette autonomie n'est pas un repli identitaire, mais une exigence de créativité philosophique authentique. Sa réflexion sur la négation joue également un rôle majeur : il montre que la négation n'est pas simplement une opération logique, mais un acte qui permet de dépasser les limitations du donné et d'accéder à une dimension plus profonde du réel. Cette approche confère à sa philosophie une tonalité à la fois analytique et métaphysique, où la liberté du sujet constitue le point culminant. Sarvepalli
Radhakrishnan.
Au coeur de sa pensée se trouve une conception de la réalité comme unité dynamique, où le divin n'est pas séparé du monde, mais s'y manifeste de manière progressive. Influencé par Hegel et William James, il propose une vision de l'Absolu qui intègre à la fois la rationalité et l'expérience religieuse. Pour lui, la connaissance ultime n'est pas purement intellectuelle : elle relève d'une intuition spirituelle qui dépasse les dualismes entre sujet et objet, foi et raison, religion et philosophie. Cette intuition n'est cependant pas irrationnelle; elle constitue une forme supérieure de connaissance, capable d'unifier les différentes dimensions de l'expérience humaine. Radhakrishnan insiste également sur la dimension éthique et sociale de la philosophie. La réalisation de l'unité du réel implique une transformation de la conscience morale : reconnaître l'unité fondamentale de tous les êtres conduit à une éthique de la compassion, de la tolérance et du respect mutuel. Dans le contexte du XXe siècle, marqué par les conflits et les tensions idéologiques, il voit dans la philosophie indienne une ressource pour promouvoir une compréhension interculturelle et une coexistence pacifique. Sa lecture du Vedanta tend vers un universalisme spirituel, où les différentes religions sont perçues comme des expressions partielles d'une même vérité ultime. Sri
Aurobindo.
Sa métaphysique repose sur une conception non dualiste de la réalité, où l'Absolu, ou Brahman, se manifeste dans le monde sans s'y réduire. Contrairement à certaines formes d'advaita radical qui insistent sur la négation du monde, Aurobindo développe un "réalisme spirituel" qui affirme la valeur positive de l'existence. Le monde est une expression du divin en devenir, et l'être humain joue un rôle central dans cette évolution, en tant que point de transition entre l'esprit mental et le supramental. Cette perspective conduit à une redéfinition du yoga, qu'il conçoit comme un processus intégral visant non seulement la libération individuelle, mais la transformation de la nature humaine et même de la vie terrestre. Son yoga intégral articule ainsi connaissance, action et dévotion dans une démarche unifiée, orientée vers une transformation radicale de la conscience. Gandhi.
De cette articulation entre vérité et non-violence découle la notion de satyagraha, que Gandhi définit comme une force de la vérité ou insistance sur la vérité. Il s'agit d'une méthode de résistance active, qui rejette la violence tout en s'opposant fermement à l'injustice. Le satyagraha repose sur la conviction que la vérité possède une puissance intrinsèque capable de transformer les relations humaines et les structures sociales. En refusant de recourir à la violence, le pratiquant cherche à éveiller la conscience morale de l'adversaire, plutôt qu'à le détruire ou à le contraindre. Cette approche confère à la politique une dimension éthique, où les moyens sont aussi importants que les fins. La vision gandhienne de la société s'articule autour d'un idéal de simplicité, d'autonomie et de justice sociale. Il critique la modernité industrielle, qu'il associe à l'exploitation, à la déshumanisation et à la perte de valeurs religieuses. En réponse, il propose un modèle de société fondé sur des communautés locales autonomes, la valorisation du travail manuel et une économie éthique. Sa conception de la liberté inclut une dimension morale et intérieure : la véritable liberté implique la maîtrise de soi, la discipline et l'adhésion à des principes éthiques élevés. La philosophie
indienne aujourd'hui.
Des philosophes comme Jonardon Ganeri, dont les travaux sur la philosophie comme “art de vivre†revisitent les écoles nyaya et vaisheshika, montrent comment l'épistémologie indienne peut éclairer les débats actuels sur la rationalité et la perception. De même, des penseurs comme Akeel Bilgrami et Chakravarthi Ram-Prasad articulent une critique du libéralisme et du capitalisme global à partir de conceptions indiennes de la personne, de l'agentivité et de la souffrance. L'éthique du care, la justice sociale et les droits des animaux trouvent également des ressources inattendues dans le jaïnisme et l'ahimsa gandhienne, interprétées non comme des prescriptions morales passéistes mais comme des philosophies écologiques radicales. Par ailleurs, le XXIe siècle voit émerger des réflexions originales sur la mémoire des violences collectives 'Partition, castes, destruction d'Ayodhya) qui intègrent les outils de la philosophie politique occidentale (Arendt, Fanon, Butler) aux catégories locales de pureté, de honte et de réparation rituelle. La philosophie indienne contemporaine s'empare aussi des technologies : le transhumanisme est interrogé à l'aune des conceptions yogiques et tantriques du corps subtil, tandis que l'intelligence artificielle suscite des analogies avec les théories de la conscience (chit) et de l'illusion (maya) dans l'advaita vedanta. Des auteurs comme S. N. Balagangadhara critiquent l'application aveugle de la sociologie religieuse occidentale à l'Inde, proposant une réorientation méthodologique fondée sur les distinctions locales entre "religion", " tradition" et "voie spirituelle". Enfin, le dialogue interculturel s'intensifie : des colloques à Varanasi, Delhi ou Pune associent pandits traditionnels et professeurs de philosophie continentale, produisant des commentaires inédits sur Sankara ou Ramanuja qui intègrent la déconstruction derridienne ou l'herméneutique gadamérienne.
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