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Le mal

En philosophie, le mot mal a trois sens bien diffĂ©rents : ou il signifie la douleur sensible, c'est le sens le plus naturel et celui dont les autres paraissent dĂ©river, on l'appelle alors mal physique; ou il signifie l'imperfection des ĂȘtres que nous voyons et dont aucun ne remplit toute son essence et ne correspond Ă  l'idĂ©e pure que nous pouvons nous en faire, on l'appelle alors mal mĂ©taphysique; ou enfin il veut dire une perturbation apportĂ©e Ă  l'ordre naturel des choses par une volontĂ© libre, on l'appelle alors mal moral ou pĂ©chĂ©. C'est une des plus graves questions de la philosophie que celle qui consiste Ă  se demander quelle est l'origine du mal, et quelle place tient le mal dans l'organisation de l'univers.

Les uns ont dit que le mal l'emportait sur le bien, ce sont les pessimistes; les autres ont dit que le bien l'emportait sur le mal, ce sont les optimistes. Quelques-uns ont vu dans le mal une nĂ©cessitĂ© inhĂ©rente aux ĂȘtres; d'autres ont voulu que le mal et le bien eussent chacun une origine distincte, ce sont les dualistes, partisans de Zoroastre ou manichĂ©ens. Les dĂ©istes expliquent comment Dieu, bien que souverainement bon, a pu permettre le mal. Ils s'attachent Ă  rĂ©futer, ainsi que le fit Leibniz dans ses Essais de thĂ©odicĂ©e, les arguments tirĂ©s de l'existence du mal contre la Providence. Ils insistent sur ce point que le mal mĂ©taphysique n'est pas un vrai mal, que le mal physique peut ĂȘtre une consĂ©quence du mal moral et que le mal moral Ă  son tour, tirant son origine du libre arbitre de l'humain, ne saurait ĂȘtre imputĂ© Ă  Dieu. (G. Fonsegrive).
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L'origine du mal, selon Leibniz

« On demande d'abord d'oĂč vient le mal? Si Deus est, unde malum? Si non est, unde bonum? Les anciens attribuaient la cause du mal Ă  la matiĂšre, qu'ils croyaient incréée et indĂ©pendante de Dieu; mais nous qui dĂ©rivons tout ĂȘtre de Dieu, oĂč trouverons-nous la source du mal? La rĂ©ponse est qu'elle doit ĂȘtre cherchĂ©e dans la nature idĂ©ale de la crĂ©ature autant que cette nature est renfermĂ©e dans les vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles qui sont dans l'entendement de Dieu indĂ©pendamment de sa volontĂ©. Car il faut considĂ©rer qu'il y a une imperfection originale dans la crĂ©ature avant le pĂ©chĂ©, parce que la crĂ©ature est limitĂ©e essentiellement, d'oĂč vient qu'elle ne saurait tout savoir et qu'elle se peut tromper et faire d'autres fautes.

Platon a dit dans le Timée que le monde avait son origine de l'entendement joint à la nécessité. D'autres ont joint Dieu et la nature. On y peut donner un bon sens. Dieu sera l'entendement, et la nécessité, c'est-à-dire la nature essentielle des choses, sera l'objet de l'entendement, en tant qu'il consiste dans les vérités éternelles. Mais cet objet est interne et se trouve dans l'entendement divin. Et c'est là-dedans que se trouve non seulement la forme primitive du bien, mais encore l'origine du mal : c'est la région des vérités éternelles qu'il faut mettre à la place de la matiÚre, quand il s'agit de chercher la source des choses. Cette région est la cause idéale du mal, pour ainsi dire, aussi bien que du bien; mais, à proprement parler, le formel du mal n'en a point d'efficiente, car il consiste dans la privation, comme nous allons voir, c'est-à-dire dans ce que la cause efficiente ne fait point. C'est pourquoi les scolastiques ont coutume d'appeler la cause du mal déficiente.

On peut prendre le mal mĂ©taphysiquement, physiquement et moralement. Le mal mĂ©taphysique consiste dans la simple imperfection, le mal physique dans la souffrance, et le mal moral dans le pĂ©chĂ©. Or, quoique le mal physique et le mal moral ne soient point nĂ©cessaires, il suffit qu'en vertu des vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles ils soient possibles. Et comme cette rĂ©gion immense des vĂ©ritĂ©s contient toutes les possibilitĂ©s, il faut qu'il y ait une infinitĂ© de mondes possibles, que le mal entre dans plusieurs d'entre eux, et que mĂȘme le meilleur de tous en renferme; c'est ce qui a dĂ©terminĂ© Dieu Ă  permettre le mal. »
 

(Leibniz. Essais de théodicée. Partie I, 20).
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