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La littérature polonaise
Antérieurement à l'introduction du christianisme, il existait en Pologne des chants et des légendes populaires, dont les fragments ont été recueillis avec soin. Le plus ancien texte qui soit arrivé complet jusqu'à nous, c'est l'hymne en vers, Boga Rodzica, qu'on attribue à l'évêque Saint Adalbert (fin du Xe siècle), et qui est, sous forme d'invocation à la Vierge, un véritable chant de guerre. 

Ces premiers germes de la littérature polonaise furent étouffés par la civilisation latine, qui avait pénétré dans le pays avec l'Évangile. Pendant cinq siècles, ce fut en latin qu'on écrivit tous les ouvrages destinés à l'Europe savante. Au XIIe siècle, les lettrés de la Pologne connaissaient à fond la littérature romaine, et lui faisaient de nombreux emprunts; les écoles et les bibliothèques pouvaient rivaliser avec celles des peuples de l'occident; la jeunesse allait compléter ses études dans les universités de France et d'Italie, où l'on vit même plusieurs Polonais professer : Nicolas de Cracovie, Jean Grot de Slupcé, Przeclaw, etc. De nombreuses Chroniques latines furent rédigées durant cette période, entre autres, celles de Martin Gallus (en polonais Kurek = coq), de Mathieu Cholewa, de Vincent Kadlubek, de Boguphal, et de Martin Strzepski , dit Polonus. Vitelio (Ciolek) devint célèbre comme physicien et mathématicien.

Une ère meilleure pour la littérature nationale commença avec la seconde moitié du XIVe siècle. En 1347, le roi Casimir III donna un Code de lois connu sous le nom de Statut de Wislica, et rédigé en polonais, et fonda en 1364 l'Université de Cracovie, qui toutefois ne fut complètement organisée qu'en 1400 par Ladislas Jagellon, dont la femme, Hedwige, avait naguère obtenu du pape Boniface X l'autorisation d'y adjoindre une Faculté de Théologie. Cette université, constituée sur le modèle de celle de Paris, soutenue par Jaroslas Skotniçki, archevêque de Gnesne, devint le foyer des sciences et des lettres en Pologne : ses docteurs figurèrent avec éclat au concile de Bâle en 1431; féconde aussi en illustres mathématiciens, elle eut la gloire de former Copernic. Matthieu de Cracovie devint recteur des Universités de Prague et de Paris. Grégoire de Sanok se distingua comme philosophe et comme naturaliste. La première imprimerie qu'il y ait eu en Pologne fut établie, en 1485, à Cracovie, par un certain Haller. Parmi ceux qui contribuèrent à l'élan que prit alors la culture des sciences, il faut surtout mentionner Jean Dlugosz, dont on a une Histoire de Pologne, en latin, précieuse pour l'histoire de son temps.

Le XVIe siècle a été appelé l'âge d'or de la littérature polonaise. La tolérance dont on jouissait dans le royaume y attirait des milliers d'étrangers, poursuivis pour leurs doctrines en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Angleterre et en Suède; une égale tolérance était laissée au catholicisme, au protestantisme, au schisme grec et au  judaïsme. Le talent pouvait prétendre à tous le emplois : l'historien Kromer, fils d'un paysan, et le poète Dantiscus, fils d'un brasseur, se succédèrent dans l'évêché de Warmie; Erasme Ciolek, fils naturel d'un musicien ambulant et d'une cabaretière, fut évêque de Ploçk; Janiçki , fils d'un voiturier, reçut du pape la couronne de poète; un cardinal, d'origine très obscure, Stanislas Hosius, fut l'un des présidents du concile de Trente. II était rare alors de rencontrer un Polonais qui ne parlât pas plusieurs langues. Des imprimeurs célèbres, tels que Scharfenberger, Viétor, Piotrkowczyk, etc., rivalisaient de goût pour se rendre dignes d'un tel siècle : 80 villes polonaises possédaient des imprimeries, et on en comptait 50 à Cracovie seulement. Enfin les luttes de la Réforme religieuse imprimèrent aux esprits une activité salutaire. 

Sous l'influence de ces causes diverses, la littérature prit un grand essor. Nicolas Rey, de Naglowiç, peut être considéré comme le père de la poésie polonaise; on lui doit une traduction en vers des Psaumes, des poésies satiriques écrites dans une langue énergique, mais souvent grossière, et un Miroir de tous les Etats, précieux pour l'histoire des moeurs. Jean Kochanowski composa des odes et des élégies touchantes, des épigrammes, des satires, un drame conçu dans le système des anciens Grecs, et une magnifique traduction des Psaumes; son frère, André, traduisit l'Enéide, et son neveu, Pierre, la Jérusalem délivrée et le Roland furieux. Rybinski, Szarzynski et Grochowski se distinguèrent comme poètes lyriques. André Krzycki écrivit en latin des satires, des élégies, et divers traités en prose. Szymonowicz, dit Sinzonides, mérita par ses odes latines le surnom de Pindare latin, et composa de charmantes idylles polonaises sur le modèle de celles de Théocrite. Zimorowicz suivit ses traces dans la poésie pastorale, tandis que Dambrowski et Miaskowski composaient des hymnes religieux. 

L'éloquence politique fut cultivée avec succès par Orzechowski, lanuszowski et Gornicki, l'éloquence sacrée par Skarga et Vuieck. Des Annales furent, comme précédemment, écrites en latin par Miechow, Kromer, Modrzewski, etc. mais la langue polonaise fut aussi appliquée à l'histoire par Martin Bielski et son fils Joachim, par Gornicki (Histoire de la couronne de Pologne), Stryikowski (Chronique de Lituanie, Koenigsberg, 1852), Paprocki, auteur d'ouvrages chronologiques et héraldiques, pour la plupart en vers. 

Ajoutons aux noms qui précédent ceux de Jean Flachsbinder, Jean Turzo, poètes et prosateurs versés dans la langue latine; Stanislas Zaborowski, grammairien et légiste; Bernard Wapowski, historien et mathématicien; Groïcki, Herburt, Warszewicki Grzebski, Spiczynski Siennik, Sendziwoy, célèbres à divers titres scientifiques : Siémionowicz fit paraître sur l'artillerie un ouvrage qu'on traduisit en français et en allemand. Arciszewski alla construire en Amérique les forteresses de Rio-Janeiro, de Pernambouc et de Bahia. Les oeuvres de Bernard de Lublin et de Jean de Pilszno sur la jurisprudence offrent une étonnante analogie d'idées avec celles que publièrent au XVIIIe siècle en Italie' Beccaria et Filangieri.

A cette période de gloire succède un siècle de déclin, qui coïncide avec la domination des Jésuites. Avec cet ordre religieux, un latin incorrect prévaut dans la littérature et les sciences sur l'idiome national; la langue polonaise perd elle-même sa pureté par l'invasion du mauvais goût, et les mots se chargent de désinences latines, italiennes ou françaises. Les dissertations théologiques et le genre affecté du panégyrique prennent la place des oeuvres de l'invention originale. Quatre imprimeries seulement se maintiennent dans toute la Pologne, et la plupart des écoles se ferment. Il faut ajouter à ces calamités les invasions des Suédois, des Russes et des Turcs, qui achèvent de disperser et de détruire les monuments des lettres et des arts. Toutefois, on peut encore mentionner quelques hommes distingués : le jésuite Casimir Sarbiewski, auteur de remarquables poésies latines; Twardowski, poète héroïque; Kochowski, à qui l'on doit des odes estimées; Opalinski, auteur de piquantes satires, écrites malheureusement avec trop de négligence; Chroscynaki, traducteur de Lucain; le jésuite Nagurczewski, traducteur de l'Iliade d'Homère et des Eglogues de Virgile; Niesiecki, laborieux biographe.

Vers le milieu du XVIIIe siècle, la littérature prit un nouvel essor, grâce à l'influence exercée par la France et ses moeurs, et aux encouragements que les lettres, sous le règne de Stanislas-Auguste, reçurent des Czartoryiski, des Jablonowski et autres seigneurs polonais. Un prêtre piariste, Stanislas Konarski, eut la plus grande part à cette rénovation, par la fondation d'une foule d'écoles, et par la publication d'excellents ouvrages pédagogiques ou littéraires. Il traduisit en polonais diverses pièces dramatiques françaises, et fit établir à Varsovie, en 1765, un théâtre permanent. II fut secondé dans cette noble tâche par les deux évêques Zaluski, qui parcoururent la Pologne, l'Allemagne et l'Italie, pour rechercher les livres et les manuscrits polonais que les invasions avaient dispersés, qui parvinrent à former une bibliothèque de 300 000 volumes, dont ils firent don à l'État. Une Commission d'éducation nationale fut formée en 1775, pour diriger et perfectionner l'instruction publique. 

Parmi les écrivains de cette époque, on distingue: Rzewuski, renommé pour son talent poétique; le jésuite Bohomolic, qui traduisit un grand nombre de pièces du théâtre français; le prince Adam Czartoryiski, à qui l'on doit les premiers drames vraiment nationaux; Szymanowski et Trembecki, chantres gracieux d'idylles et d'élégies; Naruszewirz, que ses poésies lyriques, sa traduction de Tacite, et son Histoire de la nation polonaise placent au premier rang; Krasicki, remarquable par sa verve et sa finesse, auteur de la Guerre de Choczim, de plusieurs satires spirituelles, et d'une bonne traduction d'Ossian; Wegierski  poète épigrammatique, qui a imité le Lutrin de Boileau; Kniaznin, célèbre par ses chansons anacréontiques; Ludwik Omski, traducteur de Corneille; Boguslawski, auteur du drame les Cracoviens et les Gorales. Lachowski, prédicateur de la cour, releva l'éloquence de la chaire. La diète de 1788 vit se produire des talents oratoires, entre autres, Ignace Potocki, promoteur de l'affranchissement des serfs, et son frère Stanislas Potocki, judicieux critique, dont on a un Traité sur le style. Malheureusement la Pologne, déjà morcelée par les partages de 1772 et de 1793, devint en 1795 la proie de ses voisins; les lettres furent la consolation des bons esprits sous la domination étrangère. (B.).

En l'absence d'État souverain, la littérature prend une fonction quasi sacrée de dépositaire de l'identité nationale. Dès 1801, l'historien Thadeusz Czacki, Franciszek Dmochowski et l'évêque AIbertrandy fondèrent à Varsovie une Société des Amis des sciences; l'Université de Wilna (Vilnius), restaurée en 1803, et Ie lycée de Krzeminiecz, fondé en 1805, firent tout ce qui était en leur pouvoir pour maintenir la langue nationale et propager l'instruction. Un habile ministre, Stasziç, seconda ce mouvement. 
L'érudition classique fut représentée avec éclat par Przybylski et Felinski, auteurs d'excellentes traductions en vers. Karpinski écrivit des pastorales renommées et une brillante imitation des Psaumes; Kozmian et Tomaszewski, des poèmes didactiques; Ozinski et Brodzinski, des poésies lyriques; Gurski, des poésies légères; Woronicz, sa Sibylle et sa Lechiade; Venzyk, sa tragédie de Glinski. Niemcewicz, esprit universel, se distingua par ses chants historiques et ses drames nationaux, par ses odes et ses élégies, par ses traités d'histoire et de littérature. Kollontay se montra savant publiciste; l'évêque Karpowicz releva l'éloquence de la chaire; Bantkie, Linde, Ossolinski, donnèrent d'utiles travaux sur la philologie et sur l'histoire; Bentkotvski composa un Cours de littérature

Puis, une nouvelle école littéraire se forma, nourrie des poètes anglais et allemands, et hostile au classicisme français. C'est l'époque du romantisme polonais, dominé par la figure d'Adam Mickiewicz, auteur du poème épique Pan Tadeusz (1834), véritable mythe fondateur littéraire qui idéalise la noblesse polonaise et le passé de la République des Deux Nations. Avec Juliusz Słowacki et Zygmunt Krasiński, Mickiewicz forme la « trinité romantique » polonaise. Leurs oeuvres mêlent messianisme, exaltation patriotique et aspiration à la liberté. La littérature devient un substitut de patrie, et l'écrivain, un guide moral et spirituel.

A côté de Mickiewicz se placent des poètes que la Révolution de 1831 contraignit pour la plupart de fuir à l'étranger : Malczeski, Zaleski, Padura, Ostrowski; Odysnec, traducteur de la Fiancée d'Abydos, de lord Byron, et de la Dame du lac, de Walter Scott; Korsak, poète lyrique et élégiaque; Chodzko, traducteur d'un grand nombre de poèmes orientaux; Garczynski, auteur d'un poème épique; Siowacki, le plus fécond des poètes polonais du XIXe siècle. En même temps, une direction nouvelle a été imprimée à l'histoire par Lelewel, et sur ses traces ont marché Dandski, Maciejowski, le comte Raczynski, le comte Plater, Mockacki, Karl Hoffmann, Wrotnowski. On a de Narbutt une excellente Histoire de la Lituanie; de Lucaszewicz, le récit de la dernière guerre de l'indépendance, et des matériaux pour l'Histoire de la Réformation en Pologne. Michel Czajkowski (Michel-Zadik-Pacha) est l'un des meilleurs romanciers polonais; dans le même genre s'est distinguées la princesse Czartoryiska de Wurtemberg, auteur de Malvina.

Après l'échec des insurrections de 1830 et 1863, le courant positiviste prend le relais dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il se détourne des idéaux romantiques pour promouvoir le progrès social, l'éducation et l'émancipation par le travail. Des auteurs comme Bolesław Prus, avec La Poupée (1890), et Eliza Orzeszkowa s'attachent à dépeindre la réalité sociale et les contradictions d'une société en mutation. Le réalisme et le naturalisme s'imposent dans la prose, tandis que la poésie évolue vers une introspection plus intime.

À la fin du siècle, un renouveau artistique s'amorce avec le mouvement moderniste dit Młoda Polska (« Jeune Pologne »), qui marque un retour à l'individualisme et à l'esthétisme. Stanisław Wyspiański, dramaturge, poète et peintre, incarne cette synthèse des arts. Sa pièce Wesele (1901), allégorie nationale, critique la passivité du peuple polonais face à son destin. À la même époque, Stefan Żeromski introduit une littérature engagée socialement, tandis que Tadeusz Miciński parcourt des territoires mystiques et symbolistes.

L'entre-deux-guerres (1918–1939), période de renaissance politique et culturelle après la reconquête de l'indépendance, est l'une des plus riches de la littérature polonaise. Des revues et maisons d'édition fleurissent, animant un intense débat intellectuel. La prose se diversifie avec des écrivains comme Bruno Schulz, dont les récits poétiques, comme Les Boutiques de cannelle (1934), tissent un univers onirique et baroque, et Witold Gombrowicz, qui remet en cause les formes culturelles figées et les identités collectives dans Ferdydurke (1937). La poésie de cette époque, notamment celle de Julian Tuwim et du groupe Skamander, rompt avec le pathos national et aborde des thèmes urbains, l'humour et la vie moderne.

La Seconde Guerre mondiale bouleverse radicalement la scène littéraire. L'occupation nazie, la destruction du ghetto de Varsovie, les déportations et les massacres génèrent une littérature de guerre et de témoignage. Des écrivains comme Krzysztof Kamil Baczyński, poète de la résistance assassiné lors de l'insurrection de Varsovie en 1944, incarnent cette génération sacrifiée. Tadeusz Borowski, survivant d'Auschwitz, décrit dans Ceux d'Auschwitz l'horreur des camps avec une froide lucidité (L'Holocauste). La guerre impose de nouveaux questionnements éthiques et esthétiques sur le rôle de la littérature face au mal.

Sous le régime communiste instauré après 1945, la littérature se scinde entre une production officielle, souvent soumise au réalisme socialiste, et une littérature indépendante, parfois clandestine ou publiée en exil. Dans les premières années, des écrivains comme Jarosław Iwaszkiewicz naviguent entre adaptation et sincérité. Mais dès les années 1950, une contestation plus marquée émerge, surtout après le « dégel » de 1956. Des figures majeures s'imposent alors.

Czesław Miłosz, prix Nobel de littérature en 1980, exilé en France puis aux États-Unis, analyse dans La Pensée captive (1953) les mécanismes de l'idéologie totalitaire et la soumission intellectuelle. Sa poésie, métaphysique et historique, incarne une quête de vérité dans un monde désorienté. Zbigniew Herbert, avec son alter ego poétique Monsieur Cogito, offre une réponse stoïcienne à la violence de l'histoire, tandis que Tadeusz Różewicz renouvelle la poésie après Auschwitz, en la dépouillant de toute rhétorique.

Parallèlement, la prose s'épanouit avec des auteurs comme Gustaw Herling-Grudziński, témoin des camps staliniens, ou Sławomir Mrożek, dramaturge et nouvelliste à l'humour absurde et corrosif, qui dénonce la bureaucratie et l'aliénation. La science-fiction devient un espace de critique voilée grâce à Stanisław Lem, dont les romans, comme Solaris (1961), interrogent les limites de la connaissance humaine et les dérives technologiques dans un style à la fois philosophique et inventif.

La période allant jusqu'à 1990 est également marquée par une intense production littéraire d'opposition, alimentée par le mouvement Solidarność et l'édition clandestine (samizdat). Des écrivains comme Adam Zagajewski, poète de l'exil intérieur et de la mémoire, ou Hanna Krall, journaliste et narratrice de la Shoah à travers des récits documentaires comme Le Roi de coeur, contribuent à préserver une parole libre au sein d'un régime autoritaire.

A partir des années 1990,  la littérature polonaise se renouvelle profondément dans un contexte de transition démocratique, d'ouverture européenne et de transformations culturelles. La chute du régime communiste a marqué la fin de la censure d'État et l'émergence d'une pluralité de voix littéraires, tant sur le plan esthétique que thématique. Ce tournant historique a permis aux écrivains de réexplorer librement les mémoires refoulées, de questionner les mutations de la société postcommuniste et de s'engager dans des dialogues avec la modernité mondiale.

L'une des figures les plus marquantes de cette période est Olga Tokarczuk, lauréate du prix Nobel de littérature en 2018. Son oeuvre se distingue par une grande richesse formelle, un ancrage humaniste et une approche quasi anthropologique de la narration. Des romans comme Les Pérégrins (2007) ou Les Livres de Jakób (2014) construisent des fresques polyphoniques, mêlant histoire, spiritualité et critique sociale. L'écrivaine interroge les marges, les identités plurielles, les déplacements physiques et symboliques, offrant une littérature transfrontalière dans son esprit comme dans sa forme.

Parallèlement, la littérature post-1990 a vu l'émergence d'une génération d'écrivains qui se sont saisis des outils du roman pour analyser la réalité socio-économique du pays. Dorota Masłowska, avec Polococktail Party (2002), a surpris le public avec un style provocateur, mêlant argot, publicité et absurdité. Elle représente une nouvelle sensibilité urbaine et postmoderne, marquée par la culture de masse, l'aliénation et les identités fragmentées. Dans la même veine, Michał Witkowski, notamment dans Lubiewo (2005), traite des sous-cultures queer de l'ère communiste et postcommuniste, rompant avec les normes sexuelles et narratives classiques.

La mémoire historique reste un pilier majeur de la production littéraire contemporaine. Des auteurs comme Andrzej Stasiuk et Wojciech Nowicki revisitent la périphérie de l'Europe, les confins orientaux, les Balkans, les espaces post-soviétiques. Dans des oeuvres comme Sur la route de Babadag (2004), Stasiuk mêle journal de voyage, essai et prose poétique pour évoquer un monde rural oublié par la globalisation. Cette écriture mélancolique s'inscrit dans une forme de géopoétique de la marge.

En parallèle, la littérature de non-fiction s'est imposée comme un genre majeur en Pologne. Svetlana Alexievitch, bien qu'écrivant en russe, a influencé cette tendance par son approche documentaire et polyphonique. En Pologne, des écrivains comme Wojciech Tochman, Mariusz Szczygieł (Gottland, 2006) ou Małgorzata Szejnert ont développé une littérature du réel, rigoureuse, incarnée, souvent centrée sur les silences de l'histoire, les traumatismes collectifs, les phénomènes sociaux invisibilisés.

La poésie a connu une revitalisation discrète mais significative. Adam Zagajewski, disparu en 2021, a poursuivi son oeuvre méditative sur la mémoire, l'exil et la beauté cachée du quotidien. La poésie de Julia Fiedorczuk, traductrice d'Eco-poetry et militante écologiste, se tourne vers une sensibilité écologique, fusionnant paysages, corps et langue. Une nouvelle génération de poètes, généralement liés à la scène alternative ou féministe, renouvelle le genre à travers des langages directs, politiques ou expérimentaux.

La littérature féminine et féministe a pris un essor remarquable. Grażyna Plebanek, Joanna Bator, ou Sylwia Chutnik abordent les tensions entre corps féminin, mémoire familiale, maternité, sexualité et société patriarcale. Leurs romans traitent de manière frontale des violences symboliques et réelles subies par les femmes, tout en interrogeant la possibilité de réinventer les rôles sociaux dans une société en transition.

La littérature polonaise contemporaine se caractérise aussi par une capacité d'auto-ironie, de méta-narration et de jeu littéraire. Jacek Dehnel, écrivain et traducteur, manie une langue élégante et érudite dans des récits historiques et familiaux volontiers teintés d'homoérotisme. Il est également co-auteur, sous le pseudonyme de Maryla Szymiczkowa, d'une série de romans policiers rétro, pastiches des feuilletons du XIXe siècle, qui montrent l'intérêt actuel pour les genres hybrides et populaires.

Sur le plan éditorial, l'ouverture aux marchés internationaux, l'entrée dans l'Union européenne en 2004 et la présence dans les grandes foires du livre ont renforcé la visibilité de la littérature polonaise. La traduction en langues étrangères est en croissance, en particulier en français, en anglais et en allemand. Cette dynamique contribue à l'émergence d'un champ littéraire plus internationalisé, tout en conservant une conscience aiguë de l'histoire nationale.

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