|
|
| . |
|
||||||
| Les langues > Indo-européen > langues indiennes |
|
|
| Les
langues
prâkrit désignent un ensemble de langues indo-aryennes moyennes parlées
et écrites dans le sous-continent indien entre environ le IIIe
siècle avant notre ère et le Xe siècle
de notre ère. Elles représentent une étape de transition entre le sanscrit
védique/classique et les langues néo-indo-aryennes modernes telles que
l'hindi, le bengali,
le marathi ou le gujarati.
Le terme prākṛta (souvent traduit par « naturel », « originaire
» ou « dérivé ») désigne, dans la tradition grammaticienne sanscrite,
les langues vernaculaires issues du sanscrit
parlé (saṃskṛta signifiant « perfectionné », « élaboré
»). Cependant, ces langues ne sont pas de simples formes populaires :
elles possèdent leurs propres normes littéraires, leurs systèmes grammaticaux
et une tradition écrite développée.
Les prâkrits constituent
un groupe de variétés linguistiques, chacune associée à un contexte
culturel, régional ou religieux particulier. Les inscriptions d'Ashoka Les traditions religieuses ont joué un rôle majeur dans l'élaboration des variétés prâkrits. Le canon bouddhique du Theravada est conservé en pâli, souvent considéré comme un prâkrit particulier ou un cousin proche. Le pâli présente une grammaire relativement régulière et un style épuré, ce qui en a fait une langue de transmission doctrinale stable. Dans le jaïnisme, des formes spécifiques du maharastri et du shaurseni ont été utilisées pour composer les textes canoniques et commentaires, favorisant l'émergence de normes littéraires propres aux communautés jaïnes. Les prâkrits se caractérisent par une tendance générale à la simplification de la phonologie sanscrite. Les groupes consonantiques complexes sont souvent réduits, les distinctions entre aspirées et non aspirées peuvent s'estomper, et de nombreuses voyelles se modifient selon des règles régulières. Le système de déclinaisons s'est simplifié par rapport au sanscrit, tout en conservant plusieurs cas grammaticaux. Du côté verbal, la morphologie reste riche mais utilise moins de catégories anciennes complexes; certaines formes périphrastiques et de nouvelles constructions syntaxiques apparaissent. Les prâkrits montrent aussi une forte tendance à la régularisation des paradigmes, ce qui en fait parfois des langues plus prévisibles que le sanscrit. Dans la littérature dramatique classique, notamment dans les pièces de Kalidasa ou de Bhâsa, les prâkrits jouent un rôle sociolinguistique précis : les personnages s'expriment en différents prâkrits en fonction de leur statut social, de leur origine régionale ou de leur niveau d'éducation. Le sanscrit est réservé aux personnages nobles ou érudits, tandis que les prâkrits servent aux héroïnes, aux femmes de haut rang, aux amis proches du héros ou aux personnages provenant de régions particulières. Cette distribution reflète la perception sociale de ces langues dans l'Inde ancienne. Les manuscrits prâkrits utilisent plusieurs écritures, notamment le brahmi dans ses nombreuses variantes régionales, puis des formes plus tardives telles que le gupta, le śāradā, le nāgarī ou le jaina-modi selon les régions et les époques. Les manuscrits, souvent copiés sur palmes ou papier, comportent des abréviations, des signes diacritiques spécifiques et une ponctuation minimaliste, ce qui rend leur édition critique particulièrement ardue. La diversité scripturale reflète la grande étendue géographique des prâkrits et leur long usage dans des contextes très variés. Les oeuvres littéraires comprennent des poèmes, des épopées, des récits, des traités grammaticaux, des œuvres religieuses et de nombreux textes dramatiques. L'abondance de cette production montre que les prâkrits étaient des langues de culture à part entière, et pas seulement des dialectes populaires. L'évolution vers les langues modernes se fait progressivement à partir du premier millénaire. Les prâkrits tardifs, parfois appelés apabhramsha, représentent une étape de transition où apparaissent de nombreuses caractéristiques des langues néo-indo-aryennes contemporaines : simplification morphologique accrue, fixation plus nette de l'ordre des mots, apparition de structures analytiques, et évolution phonétique vers les formes modernes. Bien que les prâkrits aient cessé d'être des langues parlées il y a plusieurs siècles, ils demeurent essentiels pour comprendre l'histoire linguistique de l'Inde, l'évolution des traditions littéraires et la formation des grandes langues actuelles du sous-continent. La grammaire des
prâkrits.
Le système nominal conserve plusieurs cas, mais leur nombre et leurs formes sont plus réduits. Les déclinaisons s'alignent ordinairement sur quelques modèles réguliers, avec une tendance à la neutralisation des distinctions entre thèmes vocaliques et consonantiques. Le nominatif, l'accusatif et l'instrumental s'emploient encore, mais les formes du génitif et du datif convergent parfois; l'ablatif peut se confondre avec le génitif. Les pluriels se forment par des finales plus simples que celles du sanscrit, souvent uniformisées entre classes nominales différentes. Les prâkrits favorisent des finales en -a ou en -e, là où le sanscrit distinguait des schémas divers. Les pronoms personnels conservent des formes héritées mais remodelées, parfois très éloignées des modèles sanscrits, en particulier dans les prâkrits littéraires. Les verbes montrent un système plus réduit que celui du sanscrit, mais restent complexes. Les catégories de temps et d'aspect existent toujours, mais les formes anciennes comme l'aoriste ou le parfait se raréfient ou disparaissent. Le présent reste central, et le futur peut être exprimé de manière périphrastique. La voix passive subsiste mais tend parfois à se confondre avec des constructions moyennes ou réflexives. Les verbes permettent encore la dérivation : causatifs, intensifs, desideratifs, mais ces formations sont plus régulières et plus homogènes que dans le sanscrit. La conjugaison repose sur un ensemble plus restreint de terminaisons, et certaines oppositions anciennes, comme celle entre moyenne et active, s'affaiblissent. Les particules jouent un rôle croissant dans l'expression de la modalité et de l'aspect. La syntaxe des prâkrits conserve l'ordre des mots typique de l'indo-aryen ancien, généralement SOV, mais se montre plus flexible, en particulier dans les textes littéraires. Le verbe apparaît souvent en fin d'énoncé, mais l'ordre interne des constituants peut varier selon les besoins stylistiques. Les subordonnées se forment par l'usage de particules ou de participes, et certaines constructions anciennes en absolutif restent en usage. L'omission du sujet pronominal est fréquente, car les désinences verbales restent informatives, même si elles sont plus régulières qu'en sanscrit. Les prâkrits utilisent un système étendu de participe, très productif dans la narration. Les participes fournissent des structures concises permettant de relier les actions sans multiplication de verbes fléchis. La littérature dramatique exploite ces ressources avec une grande souplesse, ce qui donne aux prâkrits un rythme particulier, différent du sanscrit plus formel. Un trait important
est l'usage massif des formes sandhi ( Les adverbes et particules grammaticales jouent un rôle important. Elles signalent l'emphase, l'interrogation, la négation ou la structure discursive. La négation se fait par des particules placées devant le verbe ou devant le syntagme focalisé. Les interrogatives peuvent se former par intonation, mais aussi par des mots interrogatifs hérités du sanscrit et remodelés selon les régularités prâkrites. Les prâkrits littéraires, utilisés dans le théâtre et la poésie, adoptent parfois des normes propres. Le maharastri, par exemple, emploie certaines analogies morphologiques particulières, tandis que le shaurseni réduit des oppositions vocaliques plus que d'autres variétés. L'ardhamagadhi présente des simplifications extrêmes, notamment dans la phonologie, qui influencent la morphologie nominale et verbale. Ces spécificités n'enlèvent rien à l'unité structurelle de l'ensemble, mais montrent l'adaptation des schémas grammaticaux à des traditions littéraires différentes. Classification
interne des prâkrits.
Prâkrits
inscriptionnels.
• Le magadhi inscriptionnel, caractérisé par la perte de certaines occlusives rétroflexes et par des règles régulières de palatalisation, est associé à l'est de l'Inde.Prâkrits littéraires classiques. Un second groupe comprend les prâkrits littéraires classiques, utilisés dans le théâtre, la poésie, la prose raffinée et les textes religieux. • Le maharastri occupe une position centrale : il est la langue de prédilection de la poésie lyrique et se distingue par des formes morphologiques très régulières et par un système vocalique large, souvent considéré comme plus innovant.Les prâkrits liés au jaïnisme. Les parlers prâkrits liés au jaïnisme forment un sous-ensemble cohérent. L'ardhamagadhi jaïn, langue canonique des textes śvetāmbara, se caractérise par une morphologie nominale simplifiée et certaines évolutions vocaliques typiques de l'est. • Le maharastri jaïn, proche du maharastri littéraire mais avec des préférences lexicales propres aux corpus jaïns, est utilisé dans de nombreux récits et commentaires médiévaux.Le groupe de l'apabhraṃśa. Un groupe tardif et particulièrement important pour la transition vers les langues modernes est celui de l'apabhraṃśa, parfois classé séparément mais historiquement continuateur des prâkrits littéraires. Les apabhraṃśas montrent des tendances généralisées à la simplification morphologique, à la chute des consonnes finales et à l'emploi croissant de structures syntaxiques analytiques. Ils forment eux-mêmes un ensemble de sous-variétés régionales, dont certaines annoncent directement la formation des langues modernes du nord et de l'ouest de l'Inde. • Le śaurasenī apabhraṃśa a des liens nets avec les futures langues hindi et rajasthani,Prâkrits hybrides. Certaines classifications ajoutent un groupe des prâkrits hybrides, dans lesquels on trouve un mélange de traits sanscritiques et prâkrits. Le pâli, souvent considéré comme un cousin plutôt qu'un prâkrit strict, partage plusieurs innovations avec les prâkrits du centre et de l'ouest tout en conservant certaines archaïsmes proches du sanscrit. Les textes bouddhiques en hybrides sanscrit-prâkrit (généralement appelés « bouddhique hybride sanscrit ») sont parfois intégrés à ce secteur intermédiaire, car ils témoignent d'une coexistence de traits moyen indo-aryens avec des tentatives de sanscritisation. La littérature
prâkrit.
Le mahārāṣṭrī est sans doute le prâkrit le plus prestigieux et le plus largement employé dans la littérature savante, notamment poétique. Il est considéré comme la langue par excellence de la lyrique profane et apparaît comme tel dès les Gāthāsaptaśatī, attribuées au roi Sātavāhana Hāla ( Ier-IIe siècles de notre ère). Ce recueil de plus de sept cents versets, composé en strophes brèves souvent anonymes, présente un panorama vivant de la vie rurale et urbaine, des émotions féminines, des paysages saisonniers, des frustrations amoureuses, des ironies sociales, et des moments d'épiphanie esthétique. Son ton, à la fois sensuel, mélancolique et subtilement ironique, établit les fondements de la poésie lyrique indienne et influence profondément la littérature sanscrite postérieure, notamment le Kāmaśāstra et les traités poétiques comme le Kāvyaprakāśa. La poésie mahārāṣṭrī se caractérise par une économie verbale, une syntaxe elliptique, une imagerie concrète (animaux, plantes, gestes quotidiens) et un emploi constant de la suggestion (dhvani) plutôt que de l'explication directe. Le śaurasenī, quant à lui, est surtout la langue du théâtre, en particulier pour les personnages féminins et les personnages de condition modeste dans les pièces sanscrites classiques (une convention formalisée dès le Nāṭyaśāstra de Bharata). Mais il existe aussi des pièces entièrement rédigées en śaurasenī, comme les Cārudatta de Bhāsa (antérieure à la célèbre Mṛcchakaṭika de Śūdraka, qui intègre du śaurasenī dans un cadre majoritairement sanscrit) ou le Sandhyādarśaka de Devacandra. Ce prâkrit présente des évolutions phonétiques spécifiques (par exemple, la tendance à la palatalisation) et un lexique marqué par des termes de la vie courante, voire argotiques, ce qui lui confère un caractère réaliste, immédiat. Il est souvent opposé au māgadhī, langue attribuée aux personnages de basse extraction (serviteurs, bouffons, guerriers), dont la phonétique trahit une simplification plus poussée (élision de consonnes finales, réduction des groupes consonantiques) et un vocabulaire plus terre-à-terre. Le māgadhī apparaît
également dans des textes bouddhiques précoces, bien que ceux-ci soient
plus habituellement rédigés en pāli. Les canons bouddhiques theravāda,
notamment le Tipiṭaka, sont en pāli, et leur transmission orale
puis écrite (à partir du Ier siècle
avant notre ère, au Sri Lanka La littérature jaïna joue un rôle central dans la préservation et l'élaboration des prâkrits. Contrairement aux brahmanes, les jaïns ont très tôt adopté les langues vernaculaires pour diffuser leurs enseignements, estimant que la vérité religieuse ne devait pas être confinée au sanscrit. Ainsi, une immense part du canon jaïna śvetāmbara (notamment l'Ācārāṅga Sūtra, le Sūtrakṛtāṅga ou l'Uttarādhyayana ) est composée en ardhamāgadhī (« māgadhī moyen »), un prâkrit archaïsant au lexique ascétique très spécialisé, riche en formules rituelles et en descriptions minutieuses de la conduite monastique. Plus tard, des auteurs comme Kundakunda (IIe-IIIe siècle), dans des traités métaphysiques comme le Samayasāra ou le Pravacanasāra, usent d'un jaina śaurasenī hautement stylisé, d'une densité conceptuelle remarquable, souvent accompagné de commentaires en sanscrit ou en autres prâkrits. Parallèlement, des genres narratifs prolixes se développent, notamment à partir du VIᵉ siècle : les kathā (récits) et purāṇa jaïnas, comme le Paumacariya de Vimalasūri (version jaïna du Rāmāyaṇa, en mahārāṣṭrī), le Harivaṃśapurāṇa de Jinasena, ou le Triṣaṣṭiśalākāpuruṣacarita d'Hemacandra, une biographie des 63 grands êtres de la cosmologie jaïna, rédigée en partie en prâkrit, en partie en sanscrit, illustrant la complémentarité des deux registres. Ces textes mêlent histoire sacrée, géographie mythique, digressions philosophiques et épisodes romanesques, et témoignent d'une maîtrise narrative impressionnante. Une autre facette importante est la littérature didactique et grammaticale. Outre les traités de grammaire déjà mentionnés, on trouve des manuels de poétique (alaṃkāraśāstra) en prâkrit, comme le Kāvyānuśāsana de Hemacandra, qui définit les figures de style applicables spécifiquement aux langues prâkritiques. Des lexiques bilingues (sanscrit-prâkrit), comme le Prākṛtacandrikā, attestent d'un souci de systématisation lexicale. La littérature ésotérique, tantrique ou rituelle, notamment dans les courants śaiva et śākta non brahmaniques, emploie parfois le prâkrit pour des mantras ou des hymnes destinés à un usage populaire ou inclusif. Le paiśācī, dit « langue des démons » (piśāca), est le plus mystérieux des prâkrits : peu attesté directement, il est surtout connu par des citations dans des traités grammaticaux et par la tradition selon laquelle le Bṛhatkathā, vaste recueil narratif perdu attribué à Guṇāḍhya (vers Iᵉʳ–IIIᵉ siècle), aurait été composé en paiśācī. Cette oeuvre, connue par des réécritures ultérieures en sanscrit (comme le Kathāsaritsāgara de Somadeva), aurait influencé tout le courant des contes merveilleux indiens. Bien qu'à partir du XIIIe siècle, les langues modernes (hindi, marathi, gujarati, etc.) commencent à supplanter les prâkrits comme vecteurs littéraires dominants, ceux-ci ne disparaissent pas. Ils continuent d'être étudiés, cités, imités dans des contextes rituels, poétiques ou philologiques. Dans le monde jaïniste, les prâkrits restent des langues sacrées vivantes : les moines les récitent quotidiennement, les laïcs les apprennent partiellement, des conférences et des commentaires s'y tiennent encore aujourd'hui. Cette continuité liturgique, doublée d'un renouveau académique, avec des éditions critiques, des traductions, des dictionnaires modernes (comme le Prakrit Dictionary de A. N. Upadhye), atteste que la littérature prâkrit n'est pas un vestige archéologique, mais un corpus dynamique, polyphonique, à la croisée du sacré et du profane, de l'oral et de l'écrit, qui continue de nourrir la réflexion sur le langage, la mémoire et l'imaginaire collectif. |
| . |
|
|
|
||||||||
|