|
|
| . |
|
||||||
| Les langues > Afrique subsaharienne |
|
et la littérature wolof |
| Le
wolof
(ouolof ou ghiolof ) est une langue
africaine, del'ensemble nigéro-congolais, appartenant à la famille
des langues atlantiques, sous-groupe occidental. Elle est parlée principalement
au Sénégal La langue wolof s'est développée au sein des anciens royaumes du Cayor, du Baol et du Djolof, d'où elle tire son nom. Historiquement, elle a connu une expansion progressive grâce aux échanges commerciaux et à la diffusion de l'islam. Cette expansion a été renforcée pendant la période coloniale et après l'indépendance, lorsque le wolof s'est imposé dans les villes, les marchés, la radio et les médias modernes. Aujourd'hui, il dépasse largement son aire ethnique d'origine et sert de langue commune entre les différents groupes linguistiques du pays. La phonologie du wolof se caractérise par un système consonantique et vocalique simple, mais rythmé. Il n'existe pas de tons lexicaux, contrairement à beaucoup de langues africaines, mais l'intonation joue un rôle important dans l'expression du sens. Le wolof distingue des consonnes longues et brèves, des voyelles nasales et orales, ainsi que des sons emphatiques. On huit voyelles orales (i, e, ɛ, a, ɔ, o, u, ə) et des versions nasalisées. La longueur des voyelles est distinctive. Les consonnes comprennent plusieurs prénasalisées (mb, nd, ng, nj) et des implosives (ɓ, ɗ). La structure syllabique est simple, généralement (C)V(N). L'accent est prosodique et non phonémique. Les noms ne varient pas en genre grammatical ni en nombre. Il n'existe pas de distinction morphologique entre singulier et pluriel. Le pluriel est marqué, si nécessaire, par le contexte ou par des mots spécifiques comme ñi (pluriel humain) ou yi (pluriel non humain). Les noms sont toujours accompagnés de déterminants appelés « marqueurs de classe » ou déterminants démonstratifs, qui expriment des distinctions de proximité, de spécificité et de classe nominale. Par exemple : nit wi ( = la personne-là ), jigéen ji (= la femme-là ), xaj bi ( = le chien-là ), ndox mi ( = l'eau-là ). Ces déterminants s'accordent avec le nom selon des classes sémantiques, non grammaticales : humains, animaux, objets, liquides, abstraits, etc. Les adjectifs, rares en nombre, sont souvent exprimés par des verbes statifs. Il est courant de dire nit wi dafa rëy ( = la personne est grande) plutôt que d'utiliser un adjectif autonome. Lorsqu'ils existent, les adjectifs suivent le nom et reçoivent un marqueur d'accord : jigéen ju baax ( = une bonne femme). Le pronom personnel est fondamental dans la syntaxe. Le wolof distingue les pronoms indépendants, les pronoms conjoints et les pronoms sujets liés aux particules verbales. Les pronoms indépendants sont man ( = je), yow ( = tu), moom ( = il/elle), nun ( = nous), yeen ( = vous), ñoom ( = ils/elles). Les pronoms sujets ne sont pas des mots séparés mais des morphèmes intégrés dans les particules verbales. Le verbe wolof n'a ni conjugaison ni flexion temporelle. L'expression du temps, de l'aspect et du mode repose sur un système complexe de particules prédicatives, placées entre le sujet et le verbe. Ces particules marquent la focalisation, la temporalité et l'attitude du locuteur. Par exemple : maa ngi dem = je pars (en ce moment); dem naa = je suis parti (accompli); dinaa dem = je partirai; dama dem = je pars (habituellement, en général); mangi dem = je suis en train de partir; demuma = je ne suis pas parti. Ainsi, la valeur temporelle dépend entièrement de la particule (naa, ngi, dina, da, etc.) plutôt que d'un changement de forme du verbe. Les verbes ne s'accordent pas avec le sujet. La négation se marque généralement par le suffixe -ul ou -uma selon la forme : demul ( = il n'est pas parti), demuma ( = je ne suis pas parti). L'ordre des mots de base est sujet-particule-verbe-complément. La particule occupe une position fixe et exprime la relation entre le sujet et le prédicat. Par exemple : man dama lekk ceeb ( = moi, je mange du riz). La focalisation est essentielle : l'élément mis en avant (sujet, verbe ou complément) détermine la particule utilisée. Les prépositions sont peu nombreuses et souvent remplacées par des postpositions ou des constructions nominales. On trouve ci ( = dans, à ), ak ( = avec), te ( = et), ngir ( = pour), bu ( = quand, si). Elles peuvent précéder ou suivre selon la structure : ci kër gi ( = dans la maison). Le système pronominal démonstratif distingue trois degrés de proximité : bii (proche), boo (moyen), bale ou baleen (éloigné). Ces déterminants s'accordent en classe : nit wi, nit wii, nit waa. La relative se forme avec le pronom relatif ki, gi, ji, li, bi selon la classe du nom : nit ki nekk fii ( = la personne qui est ici). Les interrogatives se forment par l'emploi de mots interrogatifs placés en tête de phrase : kan la? ( = qui est-ce?), lu la? ( = qu'est-ce?), fan la? ( = où est-ce?), naka nga def? ( = comment vas-tu?). L'ordre syntaxique reste globalement le même. La syntaxe met l'accent sur la hiérarchie informationnelle : la structure de la phrase dépend de ce qui est présenté comme thème ou rhème. Le thème précède la particule verbale, et le focus peut être marqué par des particules spécifiques comme la, moo, nga. Par exemple, ceeb laa lekk signifie = c'est du riz que je mange, tandis que lekk naa ceeb signifie simplement : j'ai mangé du riz. Le système aspectuel distingue nettement l'accompli, l'inaccompli, l'habitude, le progressif et le futur. Il n'existe pas de distinction grammaticale de temps absolu, mais une expression relative à l'instant de parole. La négation a plusieurs formes selon le type de phrase : du pour nier une assertion générale (du baax = ce n'est pas bon), -ul/-uma pour nier un verbe, leesul pour nier une existence. Le nombre n'est pas grammatical, mais s'exprime lexicalement : nit ( = personne), nit ñi ( = les gens). Les numéraux suivent le nom : xaj ñaar ( = deux chiens). Le lexique wolof est d'origine africaine atlantique, mais il a intégré de nombreux emprunts, surtout à l'arabe, en raison de l'islamisation, puis au français et à l'anglais à la suite de la colonisation et de la mondialisation. Les emprunts s'intègrent phonologiquement : garab ( = arbre < arabe gharab), dëkk ( = village < français décret via transformation). Ils coexistent avec des mots purement indigènes. Par exemple, les termes religieux et éducatifs proviennent souvent de l'arabe, tandis que les mots liés à l'administration, à la technologie et à la culture urbaine viennent du français. Le wolof joue un rôle de langue véhiculaire et de symbole d'unité. Il est parlé dans toutes les régions du Sénégal et dans les milieux urbains de la Gambie, où il concurrence l'anglais, et du sud de la Mauritanie, où il coexiste avec le hassanya. Le wolof standard se base principalement sur le dialecte de Dakar, qui tend à s'imposer dans les médias et l'enseignement. Cependant, il existe plusieurs variantes régionales, en particulier : • Le wolof de Gambie, parlé 185 000 personnes.L'écriture du wolof a longtemps souffert de l'absence d'une norme orthographique unifiée. Plusieurs systèmes ont coexisté : l'orthographe basée sur le français (avec ou pour /u/, é pour /e/), celle inspirée de l'arabe (allographe ajami, encore utilisée dans certains milieux religieux), ou les propositions linguistiques modernes comme celle du CLAD (Centre de Linguistique Appliquée de Dakar), qui privilégie une transcription phonémique cohérente (utilisation de ë, ñ, ŋ, ɓ, ɗ). Depuis 2005, le gouvernement sénégalais a adopté officiellement l'orthographe CLAD, facilitant l'enseignement du wolof dans les écoles, même si son statut reste encore celui d'une « langue nationale », non d'une langue officielle (le français conservant ce rôle). La
littérature wolof.
Le socle de cette littérature est constitué par les géwél (ou griots), caste héréditaire de détenteurs de la parole, à la fois historiens, généalogistes, poètes, musiciens et conseillers. Leur rôle n'est pas celui d'un simple divertissement : ils incarnent la mémoire collective, légitiment le pouvoir, négocient les alliances, et peuvent, par la force symbolique de leur parole (particulièrement par la satire (tà nn), redoutée plus que la louange), exercer une véritable fonction de contre-pouvoir. Le répertoire des géwél comprend des épopées historiques (comme celle de Njaajaan Njaay, fondateur mythique du royaume wolof de Waalo, ou celle de Lat Dior, résistant à la colonisation française), des généalogies chantées (tariku), des poèmes de circonstance (taasu, xam-xam), et des chants d'accompagnement des rites de passage (mariages, baptêmes, funérailles). Ces formes ne sont pas improvisées à loisir : elles obéissent à des structures métriques subtiles, à des procédés stylistiques codifiés (allitérations, parallélismes, jeux de mots, citations implicites), et à des conventions d'énonciation strictes. Le ton, la gestuelle, l'instrument (le xalam, luth à trois cordes, ou le riti, vièle à une corde) sont partie intégrante du sens. En parallèle, d'autres figures contribuent à la diversité de l'oralité wolof : les tà ggà (ou taala), femmes griottes, spécialisées dans les chants de mariage et d'encouragement, dont la voix puissante et les paroles directes contrastent avec l'élégance plus retenue des géwél masculins; les arafes, moines soufis appartenant surtout aux confréries mourides ou tidianes, qui composent des poèmes religieux en wolof (ordinairement appelés khassaides) destinés à la louange du prophète Mahomet, à l'enseignement moral et à l'édification religieuse. Ces textes, bien que d'inspiration musulmane, sont profondément ancrés dans la sensibilité locale : ils utilisent des images tirées du quotidien sénégalais (l'agriculture, la mer, le marché), intègrent des structures métriques wolof, et sont chantés sur des mélodies populaires. Le fondateur de la confrérie mouride, Amadou Bamba (1853-1927), a été lui-même un poète prolifique, ayant rédigé la plupart de ses oeuvres en arabe classique, mais dont les disciples ont très tôt composé en wolof des paraphrases, commentaires et chants dévotionnels, comme Mà ggal, célébrant son exil et son retour. L'arrivée des Européens (d'abord Portugais, puis Français) n'entame pas immédiatement cette tradition orale, mais introduit progressivement de nouvelles pratiques d'écriture. Les premières traces écrites de wolof remontent aux lexiques et grammaires rédigés par des missionnaires catholiques (comme les pères Léon Clerval ou Henri Gravrand) et des administrateurs coloniaux (notamment Jean Dard, auteur d'une Grammaire wolof en 1826). Ces travaux, bien que souvent orientés par des finalités évangélisatrices ou administratives, témoignent d'un intérêt croissant pour la langue, mais ne constituent pas encore une littérature écrite produite en wolof, seulement une description de celle-ci. Le tournant décisif intervient après la Seconde Guerre mondiale, avec l'émergence d'une élite intellectuelle sénégalaise bilingue, formée dans les écoles françaises mais soucieuse de s'ancrer dans son héritage culturel. Léopold Sédar Senghor, poète, philosophe et futur premier président du Sénégal, joue un rôle ambigu mais fondamental : bien qu'il écrive exclusivement en français et théorise la négritude à partir d'une esthétique universaliste, il valorise publiquement le wolof comme langue de poésie authentique, notamment dans ses essais sur l'oralité africaine. Il encourage la transcription des chants griots et collabore avec des musicologues comme Gilbert Rouget pour enregistrer et analyser les performances orales. C'est dans ce climat que naît une première littérature écrite en wolof, d'abord marginale, puis progressivement institutionnalisée. Les années 1960-1970 voient les premières tentatives de roman en wolof, généralement publiées à compte d'auteur ou dans des revues scolaires. Aawo bi (La Nuit tombée), de Aliou Alioune Sow (1970), est généralement considéré comme le premier roman publié en wolof, suivi par Ndoop de Massyla Diop (1981), qui s'inspire fortement de la structure épique traditionnelle tout en abordant des thèmes contemporains (déchirement entre tradition et modernité, crise morale urbaine). Mais c'est surtout avec la création, en 1973, de la revue Sà m ( = « dire », « raconter »), dirigée par l'écrivain et linguiste Pathé Diagne, que la littérature wolophone acquiert une visibilité institutionnelle. Sà m publie des contes, des poèmes, des pièces de théâtre et des essais, encourageant une écriture moderne qui s'inspire de l'oralité sans s'y enfermer. Dans le même temps, le théâtre en wolof connaît un essor remarquable, porté par des troupes comme Kà ddu Yà lla ou Sà mm Sa Kà ddu, qui jouent dans les quartiers populaires, les écoles et les festivals. Le théâtre wolof est souvent didactique (il aborde la santé publique, la citoyenneté, la corruption, les conflits générationnels) mais il emprunte aussi aux formes traditionnelles : l'alternance entre dialogue parlé et chanté, le recours à la satire, la présence du géwél comme personnage médiateur. Boubacar Boris Diop, avant de connaître la notoriété internationale avec ses romans en français (Murambi, le livre des ossements), a commencé par écrire des pièces en wolof, comme Les Traces de la meute (1986), qui revisite la figure de Lat Dior à travers une dramaturgie éclatée et polyphonique. Les années 1980-1990 marquent un tournant technique et culturel majeur : l'apparition de la première des séries télévisées en wolof diffusée à la RTS (Radio-Télévision Sénégalaise), révolutionne la place de la langue dans l'espace public. Produites à faible coût, tournées dans les quartiers, mettant en scène des acteurs non professionnels, ces séries, parfois de plusieurs centaines d'épisodes (deviennent des phénomènes sociaux majeurs. Elles traitent de la vie quotidienne, des tensions familiales, de la religion, de la politique, avec un mélange de réalisme cru, d'humour populaire et de critique sociale. Bien que souvent critiquées pour leur qualité littéraire inégale ou leur moralisme simpliste, elles participent à la normalisation du wolof comme langue de narration complexe, accessible à des millions de téléspectateurs, et stimulent l'écriture dramatique. Parallèlement, des écrivains choisissent délibérément d'écrire en wolof comme acte de résistance linguistique et culturelle. Boubacar Boris Diop publie en 1998 Doomi Golo (Les Petites Voix), recueil de nouvelles écrit en wolof, suivi en 2003 du roman Dëkk Kà ttan (La Ville aux enfants), puis surtout de L'Engagement lucide : écriture en wolof, traduction et universalité (2002), manifeste théorique défendant le choix d'une langue « maternelle » non hégémonique comme lieu d'une pensée critique authentique. Diop y argumente que la traduction (notamment vers le français) n'est pas une trahison, mais une médiation nécessaire pour inscrire la littérature wolophone dans un dialogue mondial sans renoncer à son ancrage local. D'autres auteurs poursuivent cette voie : Fatou Diome, bien qu'écrivant principalement en français, intègre massivement le wolof parlé dans ses dialogues, créant une écriture hybride qui restitue la vivacité du parler dakarois. Aminata Sow Fall, romancière majeure, publie en 2001 Festins de détresse, où les dialogues en wolof, transcrits phonétiquement dans le texte français, renforcent la dimension réaliste et sociale de son propos. Plus récemment, des voix féminines émergent avec force : Fatou Ndiaye Sow (poétesse, auteure de Ndox Géédi, 1998), Sokhna Benga (Lii Nu Wà llu, 2019), ou encore Aïcha Bâ Sy, qui abordent les questions de genre, de corps, de religion et de transmission à travers une langue poétique exigeante, mêlant proverbes, néologismes et références coraniques. La poésie wolof contemporaine est particulièrement dynamique, notamment dans les milieux urbains et universitaires. Des collectifs comme Waasu Kaddu (« Voix de la jeunesse ») organisent des slams en wolof, où les jeunes poètes s'emparent de la langue pour aborder la précarité, l'exil, l'homophobie, la crise politique ou la quête religieuse. Le wolof, ici, n'est plus seulement la langue de la tradition, mais celle de la contestation, de l'expérimentation formelle et de l'identité plurielle. Des festivals comme Festafrica ou Recontre des écritures wolof (Dakar) témoignent de cette vitalité. Aujourd'hui, la littérature wolof traverse une phase de consolidation et de diversification. Elle ne se réduit plus à une simple « transcription de l'oral », mais développe ses propres codes narratifs, ses propres genres hybrides, ses propres esthétiques. Elle dialogue avec les autres langues africaines (bambara, diola, peul), avec le français, l'arabe, l'anglais, sans renoncer à son ancrage dans les formes traditionnelles (le proverbe (mbooloo), la devinette (gà tt), l'éloge indirect, la structure dialogique). Elle s'enrichit aussi des nouvelles technologies : podcasts en wolof, romans-feuilletons publiés par SMS, contes numériques animés. Dans ce paysage en mouvement, la littérature wolof affirme peu à peu son autonomie : non plus seulement un « folklore » à préserver, ni un simple vecteur de pédagogie sociale, mais une littérature à part entière, portée par des voix plurielles, critiques et créatives, qui écrivent, chantent et pensent le monde à partir d'une langue qui, après des siècles de résistance orale, ose désormais s'affirmer dans l'écrit comme acte de création continue. |
| . |
|
|
|
||||||||
|