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Le
ruthène
ou russniaque, appelée aussi malo-rouski et petit russien,
est une ancienne langue slave, parlée
par les Russniaks de la Galicie, de la Hongrie
septentrionale, de la Podolie, de !a Volhynie et de la Lituanie.
Le ruthène représente une étape importante dans l'évolution des langues
slaves orientales, occupant une position intermédiaire entre l'ancien
slave oriental, langue commune de la Rus' médiévale, et les langues modernes
ukrainienne
et biélorusse. Le terme « ruthène
» a cependant eu au fil des siècles des usages variés, désignant tantôt
une langue écrite de chancellerie, tantôt un ensemble de dialectes régionaux,
tantôt une langue littéraire distincte, selon le contexte politique et
culturel.
À l'origine, le
ruthène s'est développé à partir de l'ancien slave oriental après
la désagrégation de la Rus' de Kiev aux XIIe
-XIIIe
siècles. Dans les territoires occidentaux, placés sous domination du
grand-duché de Lituanie puis du royaume de Pologne, la langue des populations
slaves orientales évolua indépendamment de celle des régions russes.
Elle forma progressivement un idiome distinct, employé dans les chancelleries
du grand-duché de Lituanie à partir du XIVᵉ siècle, où il était
appelé ruska mova ou prosta mova (« langue ruthène » ou « langue simple
»). Cette langue écrite servait à la rédaction d'actes administratifs,
de chroniques, de textes religieux et de documents juridiques. Son statut
officiel dans la chancellerie lituanienne, où elle remplaçait le latin,
en fit une langue de culture et d'administration reconnue jusqu'au XVIIe
siècle.
Le ruthène présente
des caractéristiques qui l'éloignent du russe ancien tout en annonçant
certaines particularités de l'ukrainien et du biélorusse modernes. Sa
phonétique montre l'apparition du i issu de y ancien, la palatalisation
de nombreuses consonnes et des évolutions vocaliques régionales. La chute
des voyelles finales faibles y est plus avancée qu'en russe, mais moins
qu'en ukrainien. On y note aussi l'usage fréquent de la voyelle e à la
place du o non accentué, phénomène qui se retrouvera dans les dialectes
ukrainiens occidentaux. La morphologie conserve les grandes structures
de l'ancien slave oriental, mais avec des simplifications dans les déclinaisons
et la conjugaison. La syntaxe devient plus analytique, marquant une tendance
vers les structures des langues modernes.
Le lexique du ruthène
reflète les contacts politiques et culturels avec ses voisins occidentaux.
De nombreux emprunts proviennent du polonais,
du latin et du vieux tchèque, notamment
dans le vocabulaire administratif, religieux et juridique. Cette influence
occidentale fut particulièrement forte dans les régions intégrées Ã
la République des Deux Nations. En revanche, les régions plus orientales,
sous influence moscovite, conservèrent des traits lexicaux plus archaïques.
Ainsi, dès le XVIᵉ siècle, on observe une différenciation progressive
entre un ruthène occidental, polonisé, et un ruthène oriental, plus
proche du russe ecclésiastique.
Le ruthène fut également
une langue de culture religieuse. L'Église uniate (grecque-catholique),
née de l'union de Brest en 1596, utilisa le ruthène aux côtés du slavon
d'église pour la prédication et la littérature religieuse. Cela permit
à la langue de conserver une fonction littéraire et identitaire même
après la perte de son statut administratif. Des écrivains et prédicateurs
comme Meletij Smotryc'kyj ou Ivan Vyšens'kyj contribuèrent à la stabilisation
de formes littéraires ruthènes et à la défense de cette langue face
à la latinisation et à la polonisation croissante des élites.
C'était autrefois
une langue écrite, comme on le voit par une traduction de la Bible
imprimée à Ostrog en 1581. On se contenta de la parler depuis qu'au XVIIe
siècle les Russniaks furent soumis aux Lituaniens et aux Polonais; mais,
au XIXe siècle, on a recommencé à imprimer
en russniaque. Le ruthène s'écrivait principalement en alphabet
cyrillique, mais des influences latines se manifestèrent, surtout dans
les territoires sous domination polonaise, où certains textes furent transcrits
en caractères latins ou hybrides. Cette coexistence graphique témoigne
du bilinguisme culturel qui caractérisait les élites ruthènes des XVIe
et XVIIe siècles.
À partir du XVIIe
siècle, la langue ruthène décline en tant que norme écrite unifiée.
Dans les territoires orientaux, la langue administrative et littéraire
est remplacée par le russe ecclésiastique, tandis que dans les régions
occidentales, les dialectes locaux évoluent vers ce qui deviendra l'ukrainien
moderne. En Biélorussie, le ruthène a donné naissance à la langue biélorusse
ancienne, utilisée dans les chroniques et les textes religieux des XVIIe
et XVIIIe siècles. Ainsi, le ruthène
constitue la matrice commune des deux langues modernes ukrainienne et biélorusse. |
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