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| Les langues > langues amérindiennes |
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et la littérature quechua |
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donne le nom de quechua (quichua ou runa simi) à
la cinquantaine de langues ou de dialectes qui forment, au sein des langues
andines de la famille amérindienne,
le groupe quechuan. Le quechua, avec ses diverses variétés, est l'une
des langues indigènes les plus largement parlées en Amérique du Sud Le quechua classique,
ou quechua inca, sert de référence pour les autres variétés et a joué
un rôle central dans la communication administrative et religieuse de
l'empire inca. Avec l'arrivée des conquistadors
espagnols, le quechua a été maintenu comme langue officielle dans certaines
régions pour faciliter la gestion coloniale, mais il a également subi
l'influence du castillan, notamment dans le vocabulaire. Aujourd'hui, bien
que le castillan soit la langue officielle du Pérou La grammaire quechua.
La morphologie nominale repose sur un ensemble de marques casuelles. Les systèmes varient, mais on retrouve couramment des cas pour le sujet, l'objet, la direction, la localisation, la provenance, la cause, ainsi que des marques possessives. Le nom lui-même est invariable en nombre : le pluriel s'exprime par un suffixe qui s'ajoute après le radical et avant les marques casuelles. Le possesseur est marqué sur le possédé, avec des suffixes distincts selon la personne et le nombre. Les démonstratifs et les pronoms personnels existent, mais leur emploi est souvent facultatif grâce aux marques verbales qui identifient les personnes impliquées. Le verbe porte des indications de sujet et d'objet, ce qui permet d'exprimer en un seul mot des relations comme « je te vois » ou « ils nous ont compris ». Les langues quechua distinguent souvent des séries actives et neutres, parfois avec des nuances aspectuelles ou valentielles exprimées par des suffixes dérivationnels : causatif, réciproque, reflétif, désidératif, fréquentatif, etc. Le temps et l'aspect sont marqués par des suffixes spécifiques (passé, futur, progressif, perfectif), auxquels peuvent s'ajouter des suffixes de modalité exprimant l'obligation, la possibilité, l'intention ou la condition. Le système inclut aussi des marques evidentielles indiquant la source de l'information : affirmation directe, information rapportée, inférence. Ces marques, très caractéristiques, colorent la phrase d'une nuance épistémique essentielle à l'interprétation du discours. La syntaxe privilégie l'ordre Sujet-Objet-Verbe (SOV), mais la structure de la phrase est flexible grâce à la richesse morphologique. Les postpositions inexistantes sont remplacées par les suffixes casuels, ce qui permet de placer les constituants en fonction de l'emphase ou du rythme du discours. L'accord interne à la phrase repose surtout sur le verbe, qui constitue le noyau informationnel, tandis que les groupes nominaux restent relativement simples. Les subordonnées s'obtiennent par nominalisation ou par des suffixes de subordination, souvent plus proches de constructions participiales que de conjonctions indépendantes. Les adverbes et particules modales sont peu nombreux; les nuances sont généralement prises en charge par les suffixes dérivationnels ou évidentielles. L'ensemble donne une langue fortement centrée sur le verbe, où la relation entre interlocuteurs, la source de l'information et l'attitude du locuteur sont exprimées avec une précision remarquable, tandis que la syntaxe, allégée par l'agglutination, offre une grande liberté d'organisation discursive. Phonologie et
lexique quechua.
Le système consonantique oppose en général des occlusives simples, aspirées et éjectives, surtout dans les variétés influencées par les langues aymaras ou par les langues régionales préhispaniques. Certaines variétés présentent une distinction entre vélaires et uvulaires, créant des oppositions comme /k/, /kʰ/, /kʼ/ face à /q/, /qʰ/, /qʼ/. Les fricatives sont peu nombreuses, avec typiquement /s/ et /h/, mais certains dialectes conservent des contrastes entre /s/ apical et laminal. Les affriquées sont fréquentes, notamment /t͡ʃ/ et parfois ses variantes aspirée ou éjective. La nasale /m/ et la latérale /l/ se maintiennent dans l'ensemble de la famille, et la vibrante unique /r/ peut avoir des variantes battues ou roulées selon la position. L'accent est généralement régulier, souvent sur la dernière syllabe, bien qu'il ne soit pas phonologique dans la plupart des variétés. Lexique.
La polysémie est
courante : une racine peut exprimer plusieurs sens liés, et le contexte
discursive ou les affixes dérivationnels orientent l'interprétation.
Les couleurs, les termes de parenté et les expressions liées au paysage
illustrent particulièrement bien la richesse lexicale interne, souvent
en lien avec la vision andine du monde et les pratiques culturelles locales.
L'ensemble forme un lexique à la fois stable dans son noyau fondamental
et dynamique dans ses emprunts et extensions sémantiques.
Classification interne des langues quechuaLe quechua peut être divisé en deux grandes branches principales (Quechua I (ou Quechua Central) et Quechua II) selon la classification la plus largement adoptée, proposée par Alfredo Torero (1964, 1974) et largement validée depuis, notamment par Parker (1963), Adelaar (2004) et Cerrón-Palomino (2003, 2008). Cette classification repose sur des critères phonologiques, morphologiques, lexicaux et géographiques. Il convient cependant de noter que les frontières entre ces variétés sont fluides, avec des zones de transition (ex. entre Ancash et Huánuco, entre Ayacucho et Cusco) où les traits se mélangent. De plus, les politiques linguistiques nationales (standardisation en Bolivie, normalisation graphique au Pérou ou en Équateur) ont parfois masqué la diversité interne en promouvant des formes « unifiées » qui ne rendent pas compte de la variation dialectale réelle.Quechua I (Quechua
central).
• Quechua I-A (Ancash). - Inclut les variétés d'Ancash (par exemple, Huaylas, Conchucos, Huari), caractérisées notamment par le maintien de la consonne pharyngale /q̣/ (écrite q ou qh), la palatalisation fréquente de /tʃ/ en [ʃ] ou [ʂ], et une morphologie verbale riche en aspectualité (ex. -chuk-, -naya-).Quechua II. Le quechua II est subdivisé en trois sous-branches : II-A, II-B et II-C, géographiquement dispersées et plus influencées par des langues voisines (aymara, castillan). • Quechua II-A (Yunkay Quechua / Norteño). - Parlé dans le nord du Pérou (départements de Cajamarca, Lambayeque, Ferreñafe, et certaines zones de San Martín et Amazonas). Il présente des innovations comme la diptongaison de */a/ en [ɛ] ou [e] en contexte palatal (pacha → pache), la perte généralisée de la voyelle finale en position non accentuée (wasi → was'), et l'emploi fréquent de -sh- comme marque causative (vs -chi- dans d'autres variétés). Le quechua de Cajamarca montre des archaïsmes phonologiques (ex. conservation de */ʂ/ vs s ou sh), tandis que celui de Ferreñafe (ou Inkawasi-Kañaris) possède des traits mixtes avec le quechua central.Variétés hybrides/mixtes et variétés éteintes. Certaines populations présentent des systèmes linguistiques intermédiaires ou créolisés : • Media lengua (Équateur, Pérou). - Structure grammaticale entièrement quechua (morphosyntaxe, ordre des constituants), mais plus de 90 % du lexique d'origine espagnole. Deux variétés principales : celle d'Imbabura (Équateur) et celle de Saraguro, ainsi qu'une forme péruvienne à Huánuco (Kichwa Media Lengua).Enfin, il existe des variétés éteintes ou très fragmentaires : • Quechua de Santiago (Chili central). - Attesté dans des documents coloniaux, très différent des variétés actuelles du nord du Chili, probablement une branche isolée du Quechua II. La littérature quechuaLa littérature dans les langues quechua s'étend sur plus de quatre siècles. Elle traverse des périodes profondément contrastées (coloniale, républicaine, moderne et contemporaine), et se déploie dans des registres allant du sacré au profane, du rituel à l'engagé, de l'oral à l'écrit, avec une résilience remarquable malgré les politiques de marginalisation linguistique. Elle constitue un ensemble pluriel, fragmenté géographiquement et socialement, où les formes, les genres et les fonctions varient selon les époques, les régions et les contextes de production (communautaire, scolaire, intellectuel, militant).Dès la fin du XVIe siècle, émerge une littérature coloniale en quechua, principalement religieuse, produite sous l'égide de l'Église catholique mais souvent co-créée avec des informateurs et scribes indigènes (ladinos, kurakas alphabétisés). Le Manuscrit de Huarochirí (vers 1598-1608), recueilli par Francisco de Ávila mais rédigé par un ou plusieurs informateurs anonymes originaires de la province de Huarochirí (région de Lima), constitue la pièce maîtresse de cette période : non seulement le premier texte étendu en quechua connu, mais aussi la seule compilation systématique de mythes, rituels et cosmogonies préhispaniques réinterprétés dans un cadre post-conquête. Son style narratif, rythmé, dialogué, riche en formules performatives (¡Ima saykusunchik!), en marqueurs d'évidentialité et en parallélismes, en fait un modèle de prose orale transcrite. À peu près contemporaines sont les oeuvres dramatiques : Ollantay, d'un auteur anonyme (probablement un ecclésiastique ou un indigène lettré du Cusco, vers la fin du XVIIIe s., bien que des strates plus anciennes soient décelables), est une tragédie en vers mêlant structures andines (dualité, circulation rituelle, rôle du tuki), personnages historiques mythifiés (Pachacuti, Túpac Yupanqui) et conventions baroques européennes (monologues, quatrains ABAB). Son authenticité fut longtemps débattue, mais les études philologiques (notamment de Rodolfo Cerrón-Palomino) ont confirmé son ancrage linguistique dans le quechua du Cusco ancien, avec des archaïsmes lexicaux et grammaticaux. Outre Ollantay, d'autres pièces religieuses circulaient dans les collèges de caciques ou lors des fêtes patronales : El Hijo Pródigo, Auto Sacramental del robo de Cristo, El milagro del rosario, souvent anonymes, mêlant allégories chrétiennes et référents locaux (ex. personnification de la Pachamama comme tentatrice). Le XVIIIe siècle voit aussi l'essor d'une poésie lyrique dite « populaire » ou « anonyme », transmise oralement puis transcrite par des folkloristes au XXe siècle : les harawi (chants d'amour, de deuil, de travail), les haylli (chants de triomphe, souvent guerriers ou agraires), les taki (chants festifs), et surtout les wayñu/wayno (couplets dialogués, généralement satiriques ou amoureux). Ces formes, organisées en distiques ou quatrains, privilégient la paronomase, l'assonance plutôt que la rime stricte, l'hyperbole et l'image zoomorphe ou végétale (faucon pour le messager, fleur de qantu pour la beauté, puma pour la force). Elles fonctionnent habituellement en couplets alternés (homme/femme), avec une forte composante performative (gestuelle, musicale, dansée) ce qui rend leur transcription écrite toujours partielle. Parmi les auteurs identifiés de l'époque coloniale tardive, on retient Juan de Castromonte (traducteur de sermons), et surtout Mariano Melgar (1790-1815), métis arequipègne, poète romantique bilingue qui composa des yaravíes (forme hybride hispano-quechua inspirée du harawi), où la langue quechua apparaît dans les refrains ou les interjections, créant un bilinguisme émotionnel poignant (“Yarawi, yarawi / Warmiguën takiy”). Le XIXe et le début du XXe siècle constituent une période de recul relatif de la littérature écrite en quechua, liée à l'indépendance des républiques andines, à l'exclusion des langues autochtones des institutions, et à l'idéologie hispaniste dominante. Pourtant, la littérature orale persiste vigoureusement dans les populations rurales : contes (pukllay, sukhaspa rimay), devinettes (watuchi), proverbes (siminchay, yuyaynin), chants de veillée funéraire (wakay taki), formules de guérison (hayway), chants de labour (atipanakuy taki), où la langue fonctionne comme vecteur de mémoire collective, de régulation sociale et de résistance symbolique. Les premiers recueils ethnographiques apparaissent à la fin du XIXe siècle (ex. les notes de Juan de Dios Morales, 1890), mais c'est surtout au XXe siècle, avec les travaux de José María Arguedas, Andrés Alencastre Gutiérrez (Kilku Warak'a, 1899-1949, poète bilingue d'Apurímac), Gamaliel Churata (qui théorise la néo-chronique andine), et surtout les folkloristes comme José María Arguedas lui-même, Emilio Soto, et plus tard, les linguistes de l'Instituto de Estudios Peruanos (José Uriel García, Cerrón-Palomino), que ces corpus oraux sont systématiquement collectés, transcrits (souvent dans des orthographes hispanisantes) et édités, bien que la plupart du temps décontextualisés ou « folklorisés ». À partir des années 1960-1970, s'amorce un tournant décisif : la littérature en quechua devient un acte politique, lié aux mouvements indigénistes, paysans et universitaires. José María Arguedas, bien que principalement écrivain en espagnol, intègre massivement le quechua dans ses romans (Todas las sangres, El zorro de arriba y el zorro de abajo) sous forme de dialogues, de chants et de monologues intérieurs, affirmant que « l'âme péruvienne » ne peut s'exprimer qu'en bilinguisme conflictuel mais créateur. Simultanément, surgissent les premiers écrivains qui choisissent le quechua comme langue première d'écriture littéraire autonome, non plus comme simple transcription d'oral ou comme support religieux. Parmi eux, Andrés Alencastre Gutiérrez (publication posthume), mais surtout Jorge Bravo Chavín (Cusco), Faustino Espinoza Navarro (Cusco, fondateur de la Academia Mayor de la Lengua Quechua, promoteur d'une norme « incaniste »), et plus radicalement, Pablo Landeo Muñoz (né en 1957, Ayacucho), considéré comme le premier romancier en quechua sans traduction espagnole simultanée : Aqpampa (2016), épopée contemporaine sur la guerre interne péruvienne, écrite en quechua chanca, avec une syntaxe complexe, des néologismes critiques, et une voix narrative polyphonique. Landeo compose aussi des nouvelles (Warmi kancha, Kurkuchu) et du théâtre, refusant toute « domestication » de la langue pour le lecteur hispanophone. En Bolivie, l'essor est parallèle mais distinct : des poètes comme Pablo Claros Yujra (1930-2015), Jacinto Nogales Mollinedo, ou Jaime Martínez Núñez (auteur du roman Yanakuna, 2000), écrivent dans le quechua bolivien (avec éjectives, aspirées, et lexique local), fréquemment édités par des maisons comme Muela del Diablo ou PILA. Le théâtre militant se développe dans les teatros campesinos, avec des pièces comme Ukamau (de Jorge Sanjinés, mais jouées en quechua ou aymara), ou La ch'aska q'ente (Luciano Tapia). En Équateur, la littérature en kichwa prend son essor dans les années 1980-1990, portée par le mouvement indigène CONAIE et des intellectuels comme Luis Macas, Delfín Tenesaca, Segundo Béja (poète, auteur de Ñaupa shimi), Ati Quigua (poétesse, Umi shimi, umi pachamanta), ou Humberto Muenala (romancier, Kawsay ukukta, 2023). Les revues Warmichik, Shuk Shimi, Yachakuna deviennent des espaces de diffusion. Le kichwa équatorien, dépourvu de consonnes uvulaires ou éjectives, développe une poésie très visuelle, axée sur la nature amazonienne, la religion sumak kawsay, et la critique néocoloniale. La poésie contemporaine aborde des registres très divers : la tradition orale revisitée (Ricardo Rojas Alcón, Pérou), l'expérimentation graphique et sonore (Julián Palacio, Colombie; Irma Paredes, Pérou), la poésie féministe et corporelle (Dina Ananco, Pérou; ou encore Elena Burga, Pérou, avec Warmi rimay, 2021), ou la poésie urbaine, qui intègre les réalités migratoires, le bilinguisme conflictuel, la discrimination (“Ñuqanchikqa wasikunapi ka-kunanchik, icha kallampakunapi...”, Nous sommes dans les maisons, ou dans les abattoirs…). Des collectifs comme Warmichik (Pérou), Tinkuy (Bolivie), Kamuk (Équateur) organisent des ateliers d'écriture, des festivals (ex. Tarpuy à Cusco, Waman Puma à Quito), et publient des anthologies bilingues ou monolingues. La traduction occupe une place croissante, à la fois comme acte de légitimation (traduire Don Quichotte, Antigone, García Márquez, Neruda, Galeano en quechua - un projet de la Biblioteca Quechua), et comme réappropriation (traduire des mythes andins en langues étrangères à partir des versions quechua, non espagnoles). L'auto-traduction est aussi fréquente : beaucoup d'écrivains (ex. Pablo Landeo, Dina Ananco) rédigent d'abord en quechua, puis traduisent (ou refusent de traduire) en espagnol, revendiquant l'autonomie sémiotique de leur langue. Les genres se diversifient : au-delà de la poésie et du théâtre, on observe désormais des romans polyphoniques (Kurkuchu), des nouvelles réalistes ou fantastiques (Segundo Béja, Irma Paredes), des essais littéraires (Cerrón-Palomino, Lingüística quechua contient des analyses stylistiques fines), des bandes dessinées en quechua (Amaru, Qoyllur Rit'i), des podcasts littéraires (Qhari Warmi), et une forte présence sur les réseaux sociaux (Instagram, TikTok), où de jeunes créateurs produisent des micro-fictions, des spoken words, des adaptations de contes en format vidéo. Malgré ces avancées, des défis persistent : la fragmentation dialectale limite la circulation des oeuvres (un roman en quechua bolivien est difficilement lisible au Pérou sans adaptation), l'absence de marché éditorial stable (les tirages sont faibles, les subventions rares), la marginalisation académique (peu d'universités offrent des cursus de création littéraire en quechua), et la tension entre standardisation (pour la diffusion) et respect de la variation locale (pour l'authenticité). Pourtant, la littérature en quechua aujourd'hui ne se définit plus comme « survivance », mais comme re-existence : une affirmation créative, critique et joyeuse de la langue comme espace de pensée autonome, de mémoire vivante, et d'imaginaire en expansion. Elle ne viisent plus seulement à « traduire le monde en quechua », mais aussi à « penser le monde depuis le quechua », avec ses catégories temporelles non linéaires, ses relations non anthropocentriques, sa conception du langage comme force agissante (rimayqa kamaymi). |
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