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Le
napolitain
(napulitano) est une langue romane
parlée principalement dans la région de Campanie,
en Italie
méridionale, avec Naples comme coeur géographique
et culturel, mais s'étendant également en Basilicate, dans le nord de
la Calabre, dans certaines zones des Pouilles
et des Abruzzes, ainsi que dans les communautés de la diaspora, notamment
en Argentine ,
aux États-Unis ,
au Canada
et en Australie .
Bien qu'elle soit souvent perçue à tort comme un simple dialecte de l'italien,
la linguistique moderne la reconnaît comme une langue à part entière,
dotée d'une histoire autonome, d'une grammaire cohérente, d'un lexique
riche et spécifique, et d'une littérature ancienne et prestigieuse. Son
statut est confirmé par l'Unesco, qui la classe
comme langue vulnérable, et par l'Union
européenne, qui l'inclut parmi les langues minoritaires historiques
protégées, bien que son usage institutionnel reste limité en Italie,
où la Constitution ne reconnaît officiellement que l'italien.
Le napolitain descend
directement du latin vulgaire parlé dans
le sud de la péninsule italienne, mais son évolution a été profondément
marquée par des strates successives de contact linguistique. Dès l'Antiquité,
le substrat osque (langue italique parlée par les Samnites
et autres populations préromaines) a laissé des traces dans la phonétique
(comme la tendance à la palatalisation ou certains schémas prosodiques)
et dans le vocabulaire rural (par exemple
scià « aller », apparenté
à l'osque sak). Puis vinrent les superstrats grecs
byzantins, qui ont enrichi le lexique en termes religieux, maritimes et
culinaires (lampà ra « lampe à huile », marenna « collation
du matin », grieco « Grec » mais aussi « chose bizarre »);
les influences arabes, surtout via la Sicile
et la domination musulmane en Méditerranée
(mots comme zabbara « figue de Barbarie », mesà ta « moitié
», ‘nnammurato « amoureux », dérivé d'un mot arabe
pour « enivré »); les apports normands, angevins, aragonais et
espagnols, particulièrement intenses entre les XIe
et XVIIe siècles, période durant laquelle
Naples fut l'une des plus grandes villes d'Europe et capitale d'un royaume
indépendant. Ces contacts hispaniques ont laissé une empreinte profonde
: on retrouve des centaines de mots (guaglione « garçon », du
castillan galán; sciummo
« stupide », de zumo déformé;
fesso « idiot », du castillan
hecho
dans un emploi argotique), des tournures syntaxiques (comme l'emploi fréquent
du gérondif), et même des intonations caractéristiques, notamment dans
les interrogatives montantes.
Sur le plan phonétique,
le napolitain se distingue nettement de l'italien standard par plusieurs
traits saillants. Il connaît une chute systématique des voyelles finales
atones, sauf -a : ainsi porte devient puorta (plutôt que
porta),
mais porte au pluriel donne puort (et non porte). Les occlusives
sourdes intervocaliques tendent à se sonoriser (casa → casa,
presque caza), et les consonnes doubles sont souvent simplifiées
(bello → bello, mais prononcé bèll avec une seule
l
longue). Une particularité emblématique est la métathèse de
r
: croce ( = croix) devient cruce, puis curce;
perdere
( = perdre) → prùr ou prurde. Le napolitain possède aussi
des sons absents en italien, comme la fricative alvéolaire sourde /ʃ/
(écrite sc ou sci, comme dans scià « aller »),
ou la nasale palatale /ɲ/ très marquée (gnà « aller » dans
certaines zones rurales). L'intonation y joue un rôle essentiel, presque
lexical : une même phrase peut exprimer l'affirmation, le doute, l'ironie
ou l'agacement selon le contour mélodique, avec des montées soudaines,
des paliers prolongés et des chutes expressives qui donnent à la langue
une expressivité théâtrale immédiatement reconnaissable.
La morphologie du
napolitain conserve des archaïsmes romans perdus ailleurs, tout en développant
des innovations propres. Le système pronominal est particulièrement riche
: outre les pronoms sujets (souvent omis),
il existe des formes clitiques renforcées (mé, té, éssu, nuje, vuje,
issi), des pronoms objets doubles (ex. me
l'ha ditt « il me l'a dit »), et surtout un ensemble de particules
énonciatives qui structurent la phrase et expriment
l'attitude du locuteur, comme ce, 'o, ne, m', qui peuvent s'enchâsser
(ce m'ha ditt'o « il me l'a bien dit, tiens »). Les verbes
présentent des désinences spécifiques : à la 1re
personne du pluriel, -mme remplace -iamo (cantà mme
« nous chantons »); au subjonctif imparfait, la terminaison -esse
est généralisée (che iéssesse « qu'il fût »). Le participe
passé des verbes du premier groupe en -Ã
se termine souvent en -uto (chiammà → chiammuto
« appelé »), par analogie avec les verbes latins en -Äre. Le
napolitain a aussi conservé un futur périphrastique hérité du latin
tardif, formé avec à vere au présent + infinitif (aggio à magnÃ
« je vais manger »), parallèlement à un futur
simple en déclin (magnarò).
Le lexique napolitain
est d'une densité expressive remarquable. Il est caractérisé, par la
concision, la métaphore vive, l'humour noir
et une tendance à la dramatisation affective. Des concepts entiers se
condensent en un seul mot : scetammo désigne celui qui fait semblant
de dormir pour ne pas participer; cunzegnare signifie « préparer,
arranger », mais aussi « maquiller la vérité »; ‘o ffesso n'est
pas seulement un sot, c'est celui qui se laisse berner par excès de confiance
ou de naïveté. La langue regorge d'expressions figées, souvent poétiques
ou grotesques : tènere ‘o core ‘ncopp''a mano ( = avoir le
coeur sur la main), comme en français, pour dire la générosité;
fà ‘a scarpetta ( = faire la petite chaussure) pour racler
la sauce avec du pain; stà comme ‘o cane ‘e cucùzaro ( = être
comme le chien du cordonnier), c'est-Ã -dire manquer de ce qu'on produit
soi-même. Cette richesse lexicale puise aussi dans la culture populaire,
le théâtre de rue, la chanson et les proverbes — véritables réservoirs
de sagesse pratique et de vision du monde.
La littérature en
napolitain remonte au XIIIe siècle, avec
les poètes de la Scuola Siciliana, dont certains, comme Giacomo da Lentini,
écrivaient dans un koinè méridionale proche du napolitain ancien.
Mais c'est à partir du XVIe siècle que
la langue s'affirme pleinement comme medium littéraire, notamment avec
l'oeuvre de Giambattista Basile, auteur du Lo cunto de li cunti
( = Le Conte des contes), publié en 1634 -1636. Ce recueil de cinquante
contes en prose et en vers, écrit en un napolitain savant et baroque,
est bien antérieur aux contes de Perrault ou
des frères Grimm et contient les versions les
plus anciennes connues de récits comme Cendrillon,
Peau d'Âne
ou La Belle au bois dormant. Basile y déploie une langue foisonnante,
pleine de néologismes, d'archaïsmes raffinés et de jeux linguistiques
audacieux, établissant une norme littéraire exigeante. Au XVIIIe
siècle, le théâtre dialectal s'épanouit avec des auteurs comme Antonio
Petito, puis surtout Eduardo Scarpetta, dont les comédies satiriques sur
la petite bourgeoisie napolitaine préfigurent le réalisme. Mais c'est
la dynastie des De Filippo (Eduardo, Peppino et Titina) qui élève le
napolitain au rang de langue théâtrale moderne au XXe
siècle. Eduardo De Filippo en particulier, dramaturge, acteur, poète
et sénateur à vie, compose des pièces comme Filumena Marturano
ou Napoli milionaria! où la langue n'est pas un ornement folklorique,
mais le véhicule d'une éthique populaire, d'une critique sociale subtile
et d'une humanité sans concession. Ses monologues, denses et musicaux,
sont des chefs-d'oeuvre de construction dramatique et linguistique.
La chanson napolitaine
classique (canzone napoletana), née au XIXe
siècle, constitue un autre pilier de la culture linguistique. Des airs
comme 'O sole mio, Torna a Surriento, Santa Lucia Luntana ou ‘O
surdato ‘nnammurato ont connu une diffusion mondiale, souvent chantés
en napolitain même par des interprètes non italiens, preuve de la puissance
évocatrice de la langue. Ce répertoire mêle mélancolie (malincunia),
amour passionnel, nostalgie de l'exil et célébration de la beauté méditerranéenne,
avec une syntaxe poétique qui respecte les contraintes musicales tout
en restant fidèle à l'idiome populaire. Aujourd'hui, le rap, le rock
et la chanson engagée continuent d'alimenter la vitalité du napolitain
: des groupes comme 99 Posse, La Municipà l, ou des artistes comme James
Senese, Alessandro De Siano ou Clementino utilisent la langue pour parler
des banlieues, de la mafia, de la résistance civile ou de la fierté identitaire,
souvent en la mélangeant à l'italien, à l'anglais ou à d'autres dialectes,
créant ainsi une hybridation dynamique.
Malgré cette richesse,
le napolitain traverse une phase de contraction intergénérationnelle.
Longtemps stigmatisé comme « langue du peuple », symbole de sous-développement
dans l'imaginaire italien unitaire, il a été marginalisé par l'école,
les médias nationaux et les politiques linguistiques centralisatrices.
Beaucoup de jeunes Napolitains le comprennent mais ne le parlent pas couramment,
le réservant à quelques expressions affectives ou humoristiques, tandis
que la variété urbaine évolue vers un italnapoletano, mélange
instable d'italien standard et de traits napolitains. Pourtant, depuis
les années 2000, un mouvement de revitalisation gagne du terrain : associations
culturelles, cours bénévoles, publications en ligne, dictionnaires numériques
(comme celui de Napizia), traductions de bandes dessinées ou de livres
pour enfants, et même des initiatives de documentation linguistique participative
via des applications mobiles. En 2008, la Région Campanie a adopté une
loi de promotion du napolitain, bien que son application reste modeste.
Des intellectuels, des enseignants, des artistes défendent désormais
la langue non comme un folklore, mais comme un droit culturel, un outil
de pensée spécifique, et une clé pour comprendre l'histoire complexe
du Mezzogiorno. |
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