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Le limousin
ou la langue lémousine, souvent appelée aussi
lemozi (Ã
ne pas confondre avec le lomousin ou limousin d'oïl
), est l'un des dialectes historiques majeurs de l'occitan.
Il est parlée traditionnellement dans la plus grande partie de l'ancienne
province du Limousin (Haute-Vienne, Creuse,
nord et est de la Corrèze) ainsi que dans certaines zones limitrophes
du Périgord et du Poitou.
Langue
romane issue du latin populaire introduit
en Gaule par les colons et les légionnaires,
elle a évolué de façon à peu près autonome grâce à l'isolement relatif
du plateau limousin et à la persistance d'une culture rurale forte. Le
limousin fait partie du groupe nord-occitan, qui présente certaines convergences
avec l'auvergnat et le gascon tout en conservant des traits distinctifs.
Parmi ses caractéristiques phonétiques les plus notables, on observe
la conservation du -d final dans certains mots où d'autres dialectes
occitans l'ont perdu, une tendance à réduire certaines voyelles finales,
ainsi qu'une prosodie plus abrupte que dans les variétés méridionales.
Le lexique témoigne d'une forte empreinte du substrat gaulois,
perceptible dans des termes liés au relief, à la végétation et à la
vie pastorale, ainsi que d'emprunts plus récents au français,
inévitables depuis la centralisation linguistique engagée à partir du
XVIIe
siècle.
La grammaire lémousine.
La grammaire
du limousin appartient au système occitan général tout en présentant
des formes propres. Le nom ne marque pas le genre
de manière morphologique systématique : la plupart des masculins se terminent
par une consonne ou une voyelle pleine, tandis que les féminins ont fréquemment
un -a final, issu du latin, mais ce -a peut être affaibli
ou fermé selon la zone, ce qui fait qu'à l'oral la distinction se fait
autant par l'article que par la terminaison.
Le pluriel se forme généralement par l'ajout d'un -s, prononcé
ou non selon le contexte phonétique; certaines variétés marquent la
pluralité par allongement vocalique ou par chute de la consonne finale,
mais l'écrit garde en général le -s.
Les articles définis
présentent des formes singulières lo / la et plurielles los
/ las, avec quelques variantes régionales (lu, lei, las). Les
articles indéfinis sont un / una; l'article partitif se construit
à l'aide de de, parfois contracté avec l'article défini (del, da,
dels, das). Les pronoms personnels sujets
existent mais peuvent être omis dans la phrase,
puisque la flexion verbale suffit souvent à les identifier. On trouve
eu
(je), tu (tu), el/ela (il/elle), nos (nous),
vos
(vous), els/elas (ils/elles). Les pronoms compléments varient selon
la place dans la phrase : me, te, se, lo/la, nos, vos, los/las en
position proclitique, et -m, -t, -s, -lu/-la, -ns, -us, -los/-las
en position enclitique, cette dernière étant fréquente dans la langue
traditionnelle, notamment après l'impératif ou avec les verbes pronominaux.
Les démonstratifs utilisent aquel / aquela / aquels / aquelas pour
la deixis éloignée, et queu / quella (ce, cette) dans certaines
zones.
Le verbe
se conjugue en trois grands groupes hérités du latin : verbes en -ar,
en -ir et en -re/-er (ce dernier groupe très varié). Au
présent, les terminaisons du premier groupe sont généralement -e,
-as, -a, -am, -atz, -an. Les verbes en -ir peuvent suivre deux
modèles : ceux à maintien du -iss- (comme en français -ir
régulier), et ceux plus simples qui n'en ont pas. Le passé
simple (préterit) reste présent dans la tradition littéraire mais s'emploie
peu à l'oral, remplacé par le passé composé formé avec aver
ou parfois esser selon le verbe. Le futur
peut prendre la forme simple héritée du latin, mais dans l'usage vivant
on utilise souvent une périphrase avec anar + infinitif. Les particules
négatives utilisent principalement pas ou mie selon les
zones, souvent précédées de ne proclitique (ne vau pas, ne
sabi mie). Les formes interrogatives peuvent être directes (ordre
sans inversion) ou introduites par esque ou par des particules régionales
comme beu.
Les adjectifs
s'accordent en genre et en nombre avec le nom, généralement par ajout
d'un -a au féminin et d'un -s au pluriel; certains masculins
terminés par -iu ou -ós présentent des féminins irréguliers.
Les adverbes se forment soit à partir de l'adjectif
au féminin suivi de -ament, soit par le maintien d'adverbes hérités
du latin (ben, mal, fòrça). La syntaxe
du limousin reste proche des autres parlers occitans : ordre SVO, mais
place flexible des compléments, surtout dans la prose traditionnelle;
présence fréquente de particules énonciatives comme be, plan, tot,
qui nuancent le sens ou renforcent l'énoncé. Les prépositions
de base (a, de, dins, sus, jos, per, contra, après) conservent
leur valeur latine, mais certaines prennent des formes contractées selon
les articles.
La grammaire limousine
se distingue surtout par sa prosodie et son usage des clitiques. L'enclise
pronominale après verbe impératif ou infinitif complété (donam-la
= donne-la-moi) reste un trait très vivant dans les parlers traditionnels.
L'usage du datif double, avec un pronom et un nom répété, est fréquent
pour l'emphase (li ai dich a Jan). La présence de particules verbales
comme se ou ne renforce certaines nuances aspectuelles héritées du latin
et de l'évolution romane. L'ensemble de ces traits donne au limousin une
structure proche du reste de l'occitan mais reconnaissable par sa sobriété
morphologique, sa phonétique plus abrasive et un système pronominal très
actif.
La littérature
lémousine.
Les origines de
la littérature lémousine remontent à la grande floraison poétique médiévale
: plusieurs troubadours des XIIe
et XIIIe siècles, bien que considérés
comme « occitans » au sens large, écrivent dans une langue dont les
traits rappellent ceux du limousin. Le prestige de ces poètes et de leur
trobar
contribue à donner au Limousin une place de premier plan dans l'histoire
de la poésie romane, même si l'identification exacte de leur dialecte
demeure parfois difficile à établir. Après l'âge d'or troubadour, l'écrit
occitan décline sous la pression croissante du français administratif
et littéraire, mais le limousin reste un idiome de création orale : contes,
chants,
proverbes, récits légendaires se transmettent
dans les communautés rurales, maintenant une culture narrative extrêmement
vivante.
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Le Poème
sur Boèce
Le poème sur
Boèce est le plus ancien texte littéraire que possède la langue
limousine et aussi le groupe des langues d'Oc. Ce n'est qu'un fragment
de deux cent cinquante-sept vers décasyllabiques, tronqué à la fin,
sans grande valeur poétique-: l'auteur inconnu de ce poème s'est proposé
de raconter la vie et surtout la captivité de Boèce
en s'inspirant d'anciennes biographies latines consacrées à ce personnage
et en imitant parfois son traité De Consolatione.
Ce qui fait l'importance
de ce texte, c'est sa date, que l'on peut sans exagération faire remonter
jusqu'au Xe siècle, puisque le manuscrit
unique qui nous l'a conservé est du XIe
siècle. La langue du poème indique qu'il appartient à la partie septentrionale
des pays de langue d'oc : on peut l'attribuer au Limousin (on a aussi dit
à l'Auvergne).
Le poème sur
Boèce, signalé au XVIIIe par l'abbé
Lebeuf, a été publié pour la première fois en 1817 par Raynouard (Choix
des poésies originales des Troubadours). (A. Thomas). |
Entre les XVIIe
et XVIIIe siècles, on observe quelques
tentatives de production écrite, souvent dans des registres burlesques
ou satiriques. Ce sont des textes généralement courts, composés par
des lettrés locaux qui jouent de la langue populaire pour commenter la
vie quotidienne, la politique ou les moeurs villageoises. La véritable
renaissance littéraire arrive toutefois au XIXe
siècle, stimulée par le romantisme, l'intérêt
ethnographique et le mouvement félibréen. Dans cette période, des auteurs
collectent et transcrivent les récits oraux, tandis que d'autres rédigent
poèmes, fables, saynètes, parfois pièces de théâtre. Les écrivains
limousins cherchent souvent à fixer une orthographe cohérente et à donner
une dignité écrite à une langue encore très parlée dans les campagnes.
On trouve à la fois une littérature savante, destinée à célébrer
une identité régionale, et une littérature populaire, ancrée dans la
langue courante et les réalités paysannes.
Au XXe
siècle, la littérature limousine évolue entre fidélité à la tradition
et tentatives de modernisation. La diminution du nombre de locuteurs attire
l'attention d'érudits, de folkloristes et de linguistes, qui recueillent
contes, chansons, récits de vie, permettant de préserver une immense
matière narrative. Parallèlement, certains auteurs adoptent une écriture
plus contemporaine, intégrant le limousin dans des formes nouvelles :
poésie libre, nouvelles, théâtre engagé, chroniques humoristiques.
La langue devient parfois un moyen d'affirmer une résistance culturelle
face à l'uniformisation linguistique. Cette littérature moderne joue
souvent sur la musicalité du limousin, son humour particulier, ses images
issues du monde rural et forestier, et sur une vision du monde enracinée
dans la relation à la terre, au travail et à la mémoire.
À l'époque actuelle,
la littérature lémousine connaît un renouveau discret mais réel. Des
écrivains, collectifs et associations publient recueils, contes réécrits,
pièces de théâtre, bandes dessinées et poèmes en graphie occitane
moderne, parfois accompagnés de traductions françaises pour toucher un
public plus large. Les éditions régionales, les radios associatives et
les manifestations culturelles participent à la diffusion de ces œuvres.
Cette production contemporaine, souvent modeste en volume, se caractérise
par un attachement fort au territoire, un goût pour l'humour et la malice,
mais aussi par une volonté de montrer que le limousin n'est pas seulement
une langue du passé, mais un instrument de création littéraire capable
d'exprimer la sensibilité moderne. |
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