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Le
frison,
ou frisique, désigne un ensemble de variétés linguistiques parlées
principalement dans la province de Frise, au
nord des Pays-Bas ,
ainsi que dans certaines régions du nord-ouest de l'Allemagne
et sur les îles de la mer du Nord .
Il constitue, avec l'anglais et le scots,
l'une des trois seules langues vivantes du groupe anglo-frison au sein
de la branche germanique occidentale des langues indo-européennes. Cette
appartenance donne au frison une parenté historique particulièrement
étroite avec l'anglais : les deux langues partagent des innovations phonétiques
communes, comme la première mutation consonantique partielle (loi de la
spirantisation, notamment p > f, t > θ, k > x/h), et des racines lexicales
souvent plus proches entre elles qu'avec l'allemand
ou le néerlandais. Par exemple, le
mot frison ús ( = nous) correspond à l'anglais us, tandis
que le néerlandais dit ons et l'allemand uns; heit
( = chaud) rappelle l'anglais hot, contre néerlandais heet
(prononcé différemment) et allemand heiß.
On distingue traditionnellement
trois variétés principales, aujourd'hui largement mutuellement inintelligibles
: le frison occidental (frysk), le frison oriental (seeltersk ou oostfreesk),
et le frison septentrional (noardfreesk).
• Le
frison occidental est de loin la variante la plus pratiquée et la
mieux documentée. Parlé par environ 400 000 à 500 000 personnes (dont
environ 300 000 locuteurs natifs actifs, selon les estimations récentes),
le frison occidental est langue officielle, conjointement avec le néerlandais,
dans la province néerlandaise de Frise depuis 1995, et reconnu comme langue
minoritaire protégée par la Charte européenne des langues régionales
ou minoritaires. Il bénéficie d'un enseignement scolaire (bilingue néerlandais-frison
dès l'école primaire), d'une présence médiatique (radio, télévision,
presse), d'une littérature originale florissante, et d'institutions de
normalisation linguistique comme le Fryske Akademy (Académie frisonne),
fondée en 1938, qui joue un rôle central dans la recherche, la lexicographie
et la promotion de la langue.
• Le frison
oriental, quant à lui, est aujourd'hui représenté essentiellement
par le saterlandais (Seeltersk), parlé par seulement une centaine de personnes
âgées (environ 2000 personnes ayant une certaine compétence passive
ou fragmentaire) dans la région du Saterland, en Basse-Saxe (Allemagne).
Cette variété a survécu grâce à l'isolement géographique et confessionnel
(communauté catholique entourée de protestants) de ses locuteurs. Bien
que gravement menacée, elle fait l'objet d'efforts de revitalisation notables
: enseignement facultatif, dictionnaires modernes, publications littéraires,
et même une traduction partielle de la Bible .
Les autres dialectes du frison oriental, jadis parlés le long de la côte
est-allemande jusqu'à l'embouchure de l'Elbe ,
ont disparu vers le XVIIe-XVIIIe
siècle, remplacés par des variétés du bas-allemand.
• Le frison
septentrional est parlé dans le Schleswig-Holstein (Allemagne), principalement
sur la côte ouest de la péninsule du Jutland et sur les îles de Sylt,
Föhr, Amrum et Helgoland. Il se subdivise en une dizaine de dialectes
insulaires et continentaux, dont certains comptent moins de cinquante locuteurs
âgés (comme le dialecte de Hallig Hooge ou celui de Wiedingharde). Sur
l'île de Föhr et à Amrum, le nombre de locuteurs est plus élevé (quelques
milliers, surtout parmi les générations plus âgées), et la transmission
intergénérationnelle, bien qu'affaiblie, persiste dans certains foyers.
Le frison septentrional n'a pas de statut officiel, mais bénéficie d'un
enseignement facultatif dans certaines écoles et de soutien associatif.
Sa situation reste critique, avec une perte accélérée de locuteurs natifs,
bien que des initiatives de documentation numérique et de création artistique
(musique, théâtre en dialecte) tentent de freiner l'érosion.
Sur le plan phonologique,
le frison occidental se distingue par un système vocalique particulièrement
riche : il possède entre 18 et 24 phonèmes vocaliques (selon les analyses),
incluant des voyelles longues, courtes, nasalisées et des diphtongues
complexes, ce qui lui confère une sonorité chantante et nuancée. La
consonne /r/ est souvent réalisée comme une uvulaire roulée ou fricative,
influencée par le néerlandais, bien que des réalisations alvéolaires
persistent en milieu rural. Le frison présente aussi des phénomènes
morphophonologiques spécifiques, comme la breking (diphtongaison
sous l'influence d'une consonne suivante, par exemple fier « quatre
», issu de fēwer, apparenté à l'anglais four), ou l'ablaut
dans la flexion verbale, héritage des alternances indo-européennes.
Grammaticalement,
le frison occidental conserve encore des traces de cas
(nominatif, accusatif,
datif), bien que leur usage se soit largement réduit
au profit des prépositions et de l'ordre
des mots. Le système verbal distingue le présent,
le passé simple et le parfait composé, avec des
verbes forts (à alternance vocalique, comme nimme
- nam - nûm « prendre - prit - a pris ») et faibles. Le frison
utilise une forme pronominale spécifique pour la 3e
personne du pluriel neutre (jit),
absente des autres langues germaniques, probablement due à une influence
du bas-allemand ou du danois. La syntaxe
tend vers un ordre SVO (sujet-verbe-objet), mais tolère des inversions
dans les subordonnées ou à des fins stylistiques. La négation se construit
avec net ( = pas) ou nimmen ( = personne), et le frison occidental
a développé une double négation obligatoire dans certaines constructions
(Ik haw net sjoen « Je n'ai pas vu »), phénomène partagé avec
le néerlandais dialectal.
Le lexique frison
oscille entre héritage germanique ancien, emprunts massifs au néerlandais
(et, dans les variétés allemandes, au bas-allemand ou à l'allemand standard),
et quelques substrats pré-germaniques encore mal compris. Malgré ces
influences, de nombreux mots de base restent proches de l'anglais ancien
ou moyen : brea ( = pain), tsiis ( = fromage), skip
(= bateau »), doar ( = porte), do ( = faire), fis
( = cinq), bern ( = enfant). Une particularité remarquable est
la persistance de termes très anciens liés à la navigation, à l'agriculture
côtière ou à la faune marine, reflet d'un mode de vie inséparable de
la mer. Par exemple, le frison occidental possède une dizaine de mots
différents pour désigner des types de digues, selon leur fonction, leur
construction ou leur localisation.
L'écriture
du frison occidental utilise l'alphabet latin, avec quelques digrammes
et lettres supplémentaires : û et ú pour distinguer deux sons /yː/
différents, â, ê, ô pour des voyelles longues spécifiques, y pour
/y/, sj pour /ʃ/, tsj pour /tʃ/, ch pour /x/ ou /ç/. L'orthographe a
été normalisée progressivement au XXe
siècle, notamment grâce aux travaux de l'Académie frisonne, bien que
certaines variations dialectales persistent dans la pratique informelle.
Le frison septentrional, en revanche, n'a pas de norme unique : chaque
dialecte (insulaire ou continental) possède souvent son propre système
d'écriture, élaboré par des militants locaux ou des linguistes, ce qui
complique la production de matériel pédagogique unifié.
C'est dans les textes
du droit que le frison apparaît avec ses caractères
les plus anciens ces textes sont : les Jugements d'Ems, de 1300
ou 1312; la Lettre de Brokmer, de la seconde moitié du XIIIe
siècle; le Droit des Rustrings, de la 1re,
moitié du XIVe; le Livre d'Aséga,
rédigé vers l'an 1200. Les Sources du Droit frison par Richtoven
(Goettingen, 1840) contiennent à peu près tout ce qui s'en est conservé.
L'ancien frison est
presque éteint aujourd'hui : on ne le retrouve, comme langue parlée,
et avec plus ou moins d'altérations, que dans les villages de Molkveren
et de Hindelopen, les îles de Heligoland, de Sylt, de Wangeroge, et quelques
contrées marécageuses du comté d'Oldenbourg. Dans la Frise orientale,
le frison a été absorbé par le saxon; du côté des Pays-Bas, il a commencé
à se mêler au hollandais des le XIVe
siècle, ce qui a formé le Moyen frison, et il a cessé d'être employé
comme langue officielle a la fin du XVe.
Le moyen frison est encore parlé dans les campagnes.
Au XVIIe
siècle, un certain Gysbert Japix composa en frison des poésies qui ne
sont pas sans mérite. Un recueil d'autres poésies a été publié par
J. Althuyzen à Leeuwarden en 1755. C'est surtout à partir du XIXe
siècle, dans le sillage du romantisme et
des mouvements de réveil national, que se développe une littérature
originale (poésie patriotique, contes populaires recueillis, chansons).
Le XXe siècle voit l'émergence de figures
majeures comme les poètes Douwe Kalma, Rink van der Velde, ou Abe de Vries,
et des romanciers comme Eeltsje Hiddes Halbertsma, dont les Rimen en
Teltsjes ( = Rimes et contes), publiés à partir de 1822 avec
ses frères, sont considérés comme fondateurs de la prose moderne en
frison. Aujourd'hui, la littérature frisonne est diversifiée : romans,
théâtre, poésie expérimentale, bandes dessinées, traductions de classiques
mondiaux (Shakespeare, García
Márquez, Tolkien), et même de la science-fiction.
Des maisons d'édition spécialisées, comme Uitgeverij Afûk ou Friese
Pers, assurent une production régulière, soutenue par des subventions
publiques.
Malgré cette vitalité
relative du frison occidental, la langue fait face à des défis persistants.
La pression du néerlandais, langue dominante de l'administration, de l'enseignement
supérieur, des médias nationaux et de la sphère économique, tend à
limiter l'usage du frison aux contextes informels, familiaux ou culturels.
Beaucoup de jeunes Frisons comprennent la langue mais ne la parlent pas
couramment, ou la réservent à des situations très spécifiques. Les
variétés orientale et septentrionale, quant à elles, sont classées
comme « gravement en danger » ou « moribondes » par l'Unesco.
Néanmoins, des signes d'espoir persistent : l'enseignement bilingue gagne
en qualité et en reconnaissance, les réseaux sociaux permettent à des
créateurs jeunes de produire du contenu en frison, et un sentiment d'identité
linguistique forte, associé à une fierté régionale pacifique mais affirmée,
continue de mobiliser des communautés actives. |
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