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August
Schleicher
est un savant philologue né le 19 février 1821 à Meiningen, dans le
duché de Saxe-Meiningen, au sein d'un espace germanique encore fragmenté
politiquement mais intellectuellement très dynamique, et mort le 6 décembre
1868 à Iéna.
Il reçoit une formation
universitaire solide et éclectique, étudiant d'abord la théologie et
la philosophie avant de s'orienter résolument
vers la philologie et la linguistique comparée,
disciplines en plein essor au milieu du XIXe
siècle. Il poursuit ses études dans plusieurs universités allemandes
prestigieuses, notamment à Leipzig, Tübingen
et Bonn, où il est influencé par les travaux
de Franz Bopp et par la tradition comparatiste issue
du romantisme allemand.
Très tôt, Schleicher
se spécialise dans l'étude des langues
indo-européennes, avec un intérêt marqué pour leur histoire, leur
morphologie et leurs relations généalogiques. Il est particulièrement
attiré par les langues baltes et slaves,
alors relativement peu étudiées en Europe occidentale. Ses séjours prolongés
en Europe de l'Est, notamment en Bohême,
en Lituanie et en Russie,
lui permettent d'acquérir une connaissance directe et approfondie de ces
langues, y compris sous leurs formes dialectales et populaires. Cette approche
de terrain, encore rare à l'époque, renforce la dimension empirique de
ses travaux.
Sur le plan académique,
Schleicher mène une carrière rapide. Après avoir enseigné à l'université
de Prague, il est nommé en 1857 professeur
de linguistique comparée à l'université d'Iéna, poste qu'il occupe
jusqu'à sa mort. C'est durant cette période qu'il produit l'essentiel
de son œuvre scientifique et qu'il exerce une influence durable sur la
linguistique européenne. Son enseignement attire de nombreux étudiants,
séduits par la rigueur systématique de sa méthode et par l'ambition
théorique de ses synthèses.
Schleicher est surtout
connu pour avoir introduit de manière explicite le modèle généalogique
dans l'étude des langues. Inspiré par les sciences naturelles et notamment
par la biologie, il conçoit les langues comme
des organismes vivants, soumis à des lois naturelles de naissance, de
développement, de différenciation et de déclin. Cette conception culmine
dans l'usage célèbre de l'arbre généalogique (Stammbaumtheorie),
destiné à représenter les relations historiques entre les langues indo-européennes.
Bien que ce modèle ait ensuite été nuancé, voire critiqué, notamment
par les néogrammairiens et par les partisans des théories de l'aire linguistique,
il constitue une étape fondatrice dans la formalisation de la linguistique
historique.
Dans cette perspective,
Schleicher tente également une reconstruction systématique de la langue
indo-européenne commune. Il est l'un des premiers à proposer une grammaire
et un lexique cohérents de cette langue hypothétique, et il va jusqu'Ã
composer une courte fable en indo-européen reconstruit, connue sous le
nom de Fable de Schleicher. Cette démarche, audacieuse pour
son époque, témoigne de sa volonté de traiter la linguistique comme
une science explicative et non comme une simple érudition descriptive.
Ses travaux sur les
langues
baltes, en particulier le lituanien,
occupent une place centrale dans son oeuvre. Schleicher reconnaît très
tôt le caractère archaïque de cette langue et son importance exceptionnelle
pour la reconstruction indo-européenne. Il publie des descriptions grammaticales
détaillées et contribue à faire du lituanien une langue de référence
dans les études comparatives, statut qu'elle conserve encore aujourd'hui.
Schleicher est profondément
marqué par le positivisme scientifique et
par les idées évolutionnistes qui circulent dans l'Europe du XIXe
siècle. Il entretient un dialogue explicite avec les thèses de Charles
Darwin, qu'il applique analogiquement au domaine linguistique, tout
en affirmant l'autonomie des lois du langage par rapport à la volonté
humaine. Cette position, radicale pour certains de ses contemporains, suscite
à la fois admiration et controverse, notamment chez ceux qui insistent
davantage sur les facteurs sociaux et culturels du changement linguistique.
August Schleicher
meurt prématurément en 1868, à l'âge de quarante-sept ans. Malgré
la brièveté de sa vie, son influence sur la linguistique historique et
comparative est considérable. Il laisse l'image d'un savant systématique,
parfois dogmatique, mais animé par une ambition scientifique exceptionnelle,
dont les modèles et les intuitions ont profondément structuré le développement
ultérieur de la philologie et de la linguistique modernes. |
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