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Schlegel

Johann Elias Schlegel est un poète né à Meissen (Allemagne) le 17 janvier 1719, mort à Sorö le 13 août 1749. Il fit ses études à l'école de Pforta, puis à Leipzig où il suivit les cours de Gottsched avec lequel il se lia. En 1743, secrétaire privé de l'ambassadeur de Saxe, il accompagna celui-ci à Copenhague; cinq ans plus tard, il fut nommé professeur à l'Académie de Sorö nouvellement fondée, et mourut dans cette ville danoise. Un des premiers partisans de Shakespeare en Allemagne, Johann-Elias publia, en 1841, son poème Hermann, et un grand nombre de comédies : Der Triumph der Frauen, eine Stumme Schönheit, etc., qui lui valurent les éloges de Mendelssohn et de Lessing. Ses Oeuvres ont été réunies en cinq volumes (Leipzig, 1761-70).
Friedrich Schlegel, neveu du précédent, est un écrivain, linguiste et érudit né le 10 mars 1772 à Hanovre, dans une famille cultivée de la bourgeoisie protestante, et mort le 12 janvier 1829 à Dresde. Son oeuvre, complexe et contrastée,  incarne à la fois l'audace expérimentale du romantisme naissant et la quête ultérieure d'un ordre religieux et historique. Cette oeuvre se distingue  par son caractère expérimental et théorique. Qu'il écrive sous forme de fragments, de roman, d'essais philologiques ou de synthèses historiques, Schlegel cherche constamment à repenser les fondements de la littérature et de la culture. Son apport majeur réside moins dans un système achevé que dans une impulsion intellectuelle décisive, qui ouvre la voie à la critique moderne, au romantisme européen et à une conception dynamique de l'histoire des idées.

Il grandit dans un environnement intellectuel stimulant, marqué par l'influence de son frère aîné August Wilhelm Schlegel (ci-dessous). Cette proximité familiale joue un rôle décisif dans sa formation, en l'orientant vers la philologie, la philosophie et la littérature. Il étudie d'abord le droit à Göttingen puis à Leipzig, mais abandonne rapidement cette discipline, qu'il juge trop étroite, pour se consacrer entièrement aux lettres, à l'histoire et à la pensée philosophique.

À la fin des années 1790, Friedrich Schlegel s'impose comme l'une des figures centrales du premier romantisme allemand. Il s'installe à Iéna, où il fréquente un cercle intellectuel exceptionnel réunissant Novalis, Ludwig Tieck, Schelling et son frère August Wilhelm. Parmi ses premiers écrits majeurs figure Über das Studium der griechischen Poesie publié en 1797. Dans cet essai, Schlegel analyse la poésie grecque antique comme l'expression d'une unité perdue entre art, nature et culture. Il ne se contente pas d'un hommage érudit à l'Antiquité : il établit une comparaison critique entre la poésie ancienne et la poésie moderne, qu'il juge fragmentée et consciente de sa propre historicité. Cette réflexion fonde une vision dynamique de l'histoire littéraire, dans laquelle chaque époque développe ses formes propres sans pouvoir revenir à un idéal classique achevé.

À partir de 1798, Schlegel publie une grande partie de ses textes les plus importants sous forme de fragments, notamment dans la revue Athenaeum,  organe majeur du romantisme d'Iéna, qu'il dirige avec son frère August Wilhelm. Les Fragments de l'Athenaeum et les Fragments critiques constituent le coeur théorique du romantisme allemand. Ces textes brefs, volontiers aphoristiques, mêlent esthétique, philosophie et critique littéraire. Schlegel y développe l'idée de la "poésie universelle progressive", qui refuse les séparations traditionnelles entre poésie et prose, création et critique, art et réflexion philosophique.  Pour lui, l'oeuvre littéraire n'est jamais close : elle reste fragmentaire, ironique, en perpétuel devenir. L'inachèvement et la discontinuité deviennent des principes esthétiques assumés.

En 1799, il publie le roman Lucinde, oeuvre scandaleuse pour son époque. Le texte mêle autobiographie, fiction philosophique et réflexion sur l'amour, et défend une vision radicalement nouvelle des relations entre les sexes, fondée sur l'égalité, la réciprocité et la liberté affective et sexuelle. L'accueil est violemment critique, mais l'ouvrage devient rétrospectivement l'un des textes fondateurs du romantisme, tant par sa forme éclatée que par son contenu subversif. 

Parallèlement à son activité littéraire, Friedrich Schlegel s'affirme comme un penseur majeur de l'histoire et de la philologie. Il s'intéresse de près à la Grèce antique, qu'il considère comme un modèle d'unité culturelle, mais aussi aux langues et aux civilisations de l'Inde. Dans Über die Sprache und Weisheit der Indier publié en 1808, il s'intéresse aux textes sacrés indiens et au sanscrit. Il soutient l'idée d'une parenté profonde entre les langues indo-européennes et voit dans l'Inde ancienne une source essentielle de la culture européenne. Cet ouvrage joue un rôle pionnier dans le développement de la linguistique comparée et dans l'essor de l'indianisme en Europe, même si certaines de ses hypothèses relèvent davantage de l'intuition philosophique que de la méthode scientifique moderne.

Au début du XIXe siècle, sa trajectoire intellectuelle connaît un tournant décisif. Installé à Paris puis à Cologne, il s'éloigne progressivement du romantisme d'Iéna. En 1808, il se convertit au catholicisme, choix qui surprend nombre de ses contemporains et marque une inflexion conservatrice de sa pensée. Dans ses Vorlesungen über die neuere Geschichte et ses écrits sur la philosophie de l'histoire, Schlegel développe une vision organique de la civilisation européenne, fondée sur le christianisme et la continuité des traditions. Il critique l'individualisme moderne et le rationalisme des Lumières, auxquels il oppose l'idée d'un ordre religieux et culturel hérité du Moyen Âge chrétien.

À partir de 1809, Friedrich Schlegel s'installe à Vienne et entre au service de l'Empire autrichien comme fonctionnaire et publiciste. Il participe activement à la lutte idéologique contre Napoléon et soutient la restauration des monarchies traditionnelles. Ses écrits politiques et historiques de cette période témoignent d'un engagement conservateur affirmé, qui tranche nettement avec l'esprit de révolte intellectuelle de sa jeunesse romantique.

Il continue néanmoins à produire une oeuvre érudite considérable, consacrée à l'histoire de la littérature, à la philosophie de l'histoire et à la culture européenne. Il publie notamment des essais consacrés à la littérature européenne, où il propose une lecture comparée des traditions nationales. La littérature n'y est jamais étudiée isolément, mais comme l'expression d'une vision du monde propre à chaque époque. Même dans ces travaux plus conservateurs, Schlegel conserve une approche historique novatrice, attentive aux ruptures, aux transformations et aux formes émergentes. Son influence demeure importante, même si sa réception devient plus controversée en raison de ses positions religieuses et politiques. Friedrich Schlegel meurt en 1829 à l'âge de 57 ans. 

Schlegel (August Wilhelm), frère du précédent, est né à Hanovre le 8 septembre 1767, mort à Bonn le 12 mai 1845. Il occupe une place centrale dans l'histoire du romantisme allemand par son activité de critique, de théoricien et surtout de traducteur, son oeuvre se distinguant par une recherche constante de médiation entre les littératures européennes. Contrairement à son frère Friedrich, davantage porté vers la spéculation philosophique, il a développé une pensée esthétique fondée sur l'analyse des formes et sur la comparaison historique des traditions littéraires.  L'ensemble de son oeuvre se caractérise par une fonction de passeur culturel. Par la traduction, la critique et l'enseignement, Schlegel a contribué à transformer en profondeur le paysage littéraire européen. en installant une approche historique et comparatiste de la littérature et une valorisation de la liberté créatrice comme principe fondamental de l'art.

Il étudia d'abord à Hanovre, puis à Göttingen (1796), publia, en 1798, des Dissertations sur la géographie homérique (Homère), et, la même année, un index pour le Virgile de Heyne; il donnait au Göttinger Musenalmanach plusieurs poésies et commençait à s'occuper à traduire Dante et Shakespeare. Des traductions, qui vont être à la fois des oeuvres littéraires et des actes théoriques. Sa traduction de l'oeuvre dramatique de Shakespeare, commencée à partir de 1797, marque ainsi un tournant décisif dans la réception de Shakespeare en Allemagne. Il parvient à restituer la richesse poétique, la variété des registres et la souplesse rythmique du théâtre shakespearien, tout en l'inscrivant dans la langue allemande moderne. Reprises et complétées plus tard par Ludwig Tieck, ces traduction deviendront longtemps la version de référence et contribuerontnt à faire de Shakespeare un modèle central du romantisme allemand. Schleger traduit également des oeuvres majeures de la littérature espagnole, notamment les pièces de Calderón de la Barca. Par ces traductions, il fait découvrir au public allemand le théâtre baroque espagnol, qu'il admire pour son imagination symbolique et sa dimension religieuse. Il met en avant la capacité de ces oeuvres à unir poésie, foi et dramaturgie, renforçant ainsi l'intérêt romantique pour les traditions littéraires non classiques.

Gouverneur de 1791 à 1795 chez le banquier Muilman, il suivait son employeur à Amsterdam, puis, après quelque temps passé auprès de sa mère à Hanovre, il allait à Iéna où il se maria avec Caroline Michaelis, fille de son professeur et veuve d'un certain Böhmer. Schlegel collabora aux Oeuvres de Schiller et au Musenalmanach comme poète, et comme critique à l'Allgemeine Litteratur-Zeitunq de Göttingen. Il traduisit alors Shakespeare (1797-1810), Calderon (Spanisches Theaters 1803-1809), Dante (1804), Guarini, Cervantes, Camoëns, etc., et contribua pour une forte part au mouvement romantique; à Iéna, il connut Goethe et Schiller; il y fut nommé professeur extraordinaire (1798), publia avec son frère Frédéric l'Athenaeum; il y publie de nombreux essais critiques, où il contribue à définir les principes du romantisme d'Iéna. Il y défend une conception historique de la littérature, selon laquelle chaque oeuvre et chaque genre doivent être compris dans leur contexte culturel et spirituel. Il s'oppose ainsi aux normes universelles du classicisme et valorise la diversité des formes poétiques, notamment celles issues du Moyen Âge et des littératures modernes.

En 1801, il alla à Berlin où il fit des conférences sur la littérature et l'art. En mai 1803, il quittait sa femme, et, à partir de l'année suivante, vivait avec Mme de Staël, il la suivit de Coppet en Italie, en France, en Suède et en Angleterre, en 1806 à Auxerre et à Rouen, en 1807 à Aubergenville (près de Paris) au château d'Acosta. Pendant ce temps, il publiait ses Considérations sur la civilisation en général et sur l'origine de la décadence des religions (1805) et sa Comparaison de la Phèdre de Racine et de celle d'Euripide. En 1807, toujours avec Mme de Staël, il retrouve sa femme Caroline avec Schelling à Munich. Dans toutes les villes où il passe, à Dresde, à Weimar, à Vienne, il continue ses conférences, qui lui sont l'occasion de développer une oeuvre théorique structurée.  Les Vorlesungen über dramatische Kunst und Literatur, prononcées à Vienne entre 1808 et 1809 et publiées peu après, constitueront d'ailleurs son ouvrage le plus important. 

Dans ces conférences, il propose une vaste synthèse de l'histoire du théâtre et de la littérature dramatique, depuis l'Antiquité jusqu'aux formes modernes. Il y oppose le théâtre classique français, fondé sur la règle et la raison, au théâtre romantique, incarné notamment par Shakespeare et Calderón, qui privilégie la liberté créatrice, la pluralité des tons et l'expression de l'individualité. Dans ces mêmes conférences, Schlegel élabore une distinction devenue célèbre entre art classique et art romantique. L'art classique se caractérise selon lui par l'harmonie, la clarté et l'achèvement formel, tandis que l'art romantique se définit par l'infini, l'inachevé et la subjectivité. Cette opposition, bien que schématique, exerce une influence considérable sur la critique littéraire européenne et contribue à structurer durablement la compréhension des mouvements esthétiques.

Expulsé, en 1811, de Suisse et de tout l'empire français, sur la dénonciation du préfet de Genève, Capelle, il s'installe avec Mme de Staël, dans le voisinage de Rome mais tous deux repartent bientôt pour la Russie et la Suède A Stockholm, Schlegel connaît Bernadotte, devient son secrétaire pendant les campagnes de 1813-14. Il écrit alors Sur le système continental et sur ses rapports avec la Suède, et son Tableau de l'Empire français en 1813. 

En avril 1814, il est anobli par l'empereur Ferdinand III après les adieux de Fontainebleau, il rentre en France par l'Angleterre; mais après le retour de l'île d'Elbe, il revient à Coppet; il accompagne en Italie (octobre 1815) Mme de Staël et son nouveau mari, Jean de Rocca, écrit à Florence sa Lettre sur les chevaux de bronze de la basilique de Saint-Marc à Venise (1816, tiré à 100 exemplaires) et revient à Coppet dans l'été de 1816. Il passe l'hiver suivant à Paris. Le 14 juillet 1817 meurt Mme de Staël. Schlegel se remarie avec Sophie Paulus, et vit dès lors à Bonn (1818) ou il s'occupe d'orientalisme; ces études le conduisent en France et en Angleterre (1823);

Schlegel s'intéresse également aux langues et aux cultures orientales. Depuis les années 1810, il se consacre à l'étude du sanscrit et devient l'un des fondateurs de l'indianisme en Allemagne. En 1820, il fonde l'Indische Bibliothek de Bonn, publie ensuite le Bhagavad-Gîta (1823), le Ramayana (1829) et les Réflexions sur l'étude des langues asiatiques (1832) et plusieurs autres écrits en français.  Ces travaux témoignent d'un souci philologique rigoureux et d'un désir d'élargir le canon littéraire européen à des traditions extra-occidentales, dans une perspective comparatiste.

Dans ses dernières années, Schlegel renia plus ou moins les théories de sa jeunesse et finit par combattre ses amis de jadis, Schiller, Goethe et son propre frère même. Appelé à Berlin après l'avènement de Guillaume IV (1841), il resta quelque temps dans la capitale prussienne, puis revint à Bonn où il mourut. Ses oeuvres ont été publiées par Böeking en 12 vol. (Leipzig, 1846-47). Ses oeuvres écrites en français forment 3 vol. (Leipzig, 1816) ainsi que ses opuscula latina, 1 vol. (ibid. 1848). (J. -G. Prod'homme).

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