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| John Ruskin,
né à Londres le 6 février 1819; mort Ã
Brantwood, près du lac Coniston en 1900, est un des plus importants
écrivains
anglais du XIXesiècle.
Ses ouvrages traitent surtout, dans la première partie de sa vie, d'esthétique
et d'histoire de l'art, dans la seconde partie d'économie politique et
de réformes sociales. C'est surtout comme critique d'art et comme écrivain
que Ruskin est grand. Nul n'a senti, pénétré et célébré comme lui
l'art du Moyen âge Le critique d'art.
Ruskin fit de brillantes études à Oxford
et étudia la peinture Quatre autres volumes suivirent, dont le
dernier parut seulement en 1860. Dans I'intervalle, il était venu au secours
des préraphaélites, Millais, W. Hunt,
D.-G. Rossetti, que la critique tournait en dérision, et qu'il avait glorifiés,
parce qu'il croyait trouver chez eux la mise en pratique de ses principes
(Preraphaelisrn, 1851); il avait exposé ses idées dans des ouvrages
moins étendus et dans des conférences (Lectures on Architecture and
Painting, 1843; Giotto and his work,
1853-1860; Notes on the Royal Academy, 1855-1859; The Harbours
of England, 1856; The Elements of Drawing, 1857; The two
Paths, 1859); enfin il avait appliqué ses théories à l'architecture
John Ruskin (1819-1900). Chacun de ces livres est un enseignement et une action : il affirme et commande, attaque et glorifie, et vise à changer le goût du public et la manière des artistes; chacun déconcerte tour à tour par sa bizarrerie, retient par sa sincérité et séduit à la fois l'esprit, l'imagination et le coeur par la précision des analyses et les rapprochements imprévus des idées, par la splendeur des descriptions, par l'ardeur du sentiment. Jamais l'auteur ne nous laisse oublier la nature en présence de l'art, l'art en présence de la nature, la vie humaine devant les oeuvres des artistes et les spectacles naturels. Tout se pénètre et se mêle, les théories s'incarnent en images; les visions plastiques ou pittoresques se résolvent en idées, et les images comme les idées sont toutes frémissantes de passion. Le ton n'est pas d'une variété moins surprenante. A la fois fantaisiste et dogmatique, il passe sans cesse du sarcasme et de l'indignation à l'enthousiasme poétique et à une solennité religieuse. Le style se déroule en périodes, où l'ampleur et la somptuosité du rythme égalent la magnificence des images. D'après John Ruskin, « tout grand
art est adoration »; l'oubli de soi, l'amour de la nature, plus profonde
et plus belle qu'aucune oeuvre d'art, parce qu'elle est l'oeuvre de Dieu
et véritablement divine dans tous ses caractères et jusqu'en ses moindres
parties; voilà le sentiment qui a fait fleurir dans le passé les plus
nobles écoles d'art, celles du Moyen
âge « Tout art sain est l'expression du vrai plaisir pris dans une chose réelle qui est meilleure que l'art [...]. Vous pouvez peut-être penser qu'un nid d'oiseau, peint par William Hunt, est quelque chose de plus beau qu'un réel nid d'oiseau. Et il est vrai que nous payons une grosse somme pour l'un et qu'à peine nous regardons ou nous sauvegardons l'autre. Mais il vaudrait mieux pour nous, que tous les tableaux du Monde vinssent à périr, que si les oiseaux cessaient de bâtir des nids. »Le principe de toute beauté, c'est l'amour de la nature vierge, telle qu'elle est sortie des mains de Dieu « car ils étaient trop grands et trop humbles pour ne pas voir dans chaque face autour d'eux ce qui était au-dessus d'eux, et ce qu'aucune de leurs imaginations n'aurait pu égaler ni remplacer ».Il faut copier la nature comme on la voit, et non comment on sait qu'elle est. Toute la science de l'anatomie et de la perspective que les grands artistes de la Renaissance « Plus l'artiste est soigneux, en assignant l'exacte espèce de mousse à son tronc favori, et l'exacte espèce de mauvaise herbe à sa pierre nécessaire, en marquant dans chaque chose ce qui est définitif et caractéristique, dans sa feuille, sa fleur, sa semence, sa fracture, sa couleur, et son anatomie intérieure, plus son oeuvre devient vraiment idéale [...]. Le vrai artiste est celui qui, non seulement affirme bravement ce qu'il voit, mais confesse honnêtement ce qu'il ne voit pas [...]. C'est en saisissant les lignes maîtresses, lorsque nous ne pouvons les saisir toutes, que la ressemblance et l'expression sont données au portrait, et la grâce et une sorte de vérité vitale au rendu de toute forme naturelle ».Il faut imiter le calme de la nature, ses transformations insensibles et continues; point de mouvements violents, de lignes agitées, comme chez Michel-Ange et chez le Bernin; point de contrastes brutaux entre les ombres et les lumières, comme chez Ribera et comme chez Rembrandt; mieux vaut cette sérénité magnifique des attitudes, des lignes et des tons qu'on rencontre chez un Bellini. Le culte de la nature enfin, amène John Ruskin au culte de la couleur. « Vous avez en art des provinces absolument séparées, quoique se touchant par les frontières, celles des dessinateurs, des clair-obscuristes et des coloristes. »Le plaisir donné aux yeux peut l'être surtout par les lignes, comme chez Raphaël et chez les Académiques; surtout par des modalités de lumière et d'ombre, par les valeurs, comme chez Rembrandt et chez les Hollandais; surtout par la couleur, comme chez les primitifs italiens et chez les grands Vénitiens; il y a, suivant une expression que Ruskin emploiera plus tard, les lois de Rome, les lois d'Amsterdam et les lois de Fiesole pour quiconque regarde les choses non dans un atelier, mais en plein air, telles que la nature nous les montre. Les lignes ne sont que les limites des couleurs, comme les ombres n'en sont que les degrés. Les objets ne sont que des « mosaïques de différentes couleurs qu'on doit imiter une à une en toute simplicité », sans s'occuper des lois prétendues du clair-obscur et de la perspective aérienne. Il faut peindre les paysages « jusqu'à la dernière touche en plein air » (1853) et « produire les teintes mixtes par l'entre croisement des touches des diverses couleurs crues dont ces teintes mixtes sont formées » (1856). C'est à l'impressionnisme et au pointillisme que John Ruskin se trouve ainsi conduit, au moins un temps, par son amour de la réalité. Les principes qui sont vrais de la peinture « l'hiver qui fut sans chaleur comme il était sans couleur [...]; ce jour-là fut consommée la condamnation du naturalisme, et avec lui de l'architecture du monde. »Ce sont encore ces qualités morales, cette patience et cette humilité qui nous expliquent comment les artistes gothiques ont pu créer du XIIIe au XVe siècle ces grands ensembles où concourent l'architecture Le réformateur social. C'est à partir de 1860 qu'il se produisit dans l'esprit de John Ruskin un changement profond et qu'il ne chercha plus seulement à réformer l'art « La solitude est très grande et cependant la paix dans laquelle je vis à présent est seulement semblable à celle où je me trouverais si j'étais enterré dans une touffe d'herbe sur un champ de bataille arrosé de sang, car si peu que je relève la tête, le cri de la terre est dans mes deux oreilles. »D'où vient en effet ce développement de l'industrie qui souille la nature, d'où vient cette distinction absolue de l'ouvrier et de l'artiste qui tue les arts plastiques, d'où vient l'abaissement moral de l'artiste et de son public et d'où vient enfin la souffrance de la classe ouvrière? C'est du machinisme, répond John Ruskin, du régime capitaliste, du libéralisme économique. La caractéristique de notre société, c'est « le pouvoir exercé sur ceux qui gagnent de l'argent par ceux qui le possèdent déjà et qui l'emploient uniquement pour en avoir davantage. »De là , la misère des uns, les ouvriers; et la richesse excessive des autres; de là , la disparition des artisans du Moyen âge « Les passants pauvres, le long des routes, souffrent autant aujourd'hui du baron du sac qu'autrefois du baron du roc. »Et ce n'est pas chez les ouvriers et chez les pauvres seulement que le capital détruit la vie, « la vie, comprenant toute sa puissance, d'amour, de joie et d'admiration », c'est chez les riches eux-mêmes, en flétrissant autour d'eux la beauté de l'univers, et en tarissant dans leur âme, avec le désintéressement et l'amour, la source des joies les plus profondes et les plus pures. C'est chez tous que la force inhumaine du capitalisme moderne anéantit, avec le pouvoir de produire et de goûter la beauté, la noblesse morale, la paix intérieure et le bonheur lui-même. Le problème esthétique, pour Ruskin, avait toujours été un problème moral; et le problème moral à son tour, en même temps qu'il lui apparaissait de plus en plus comme un problème social, lui apparaissait de moins en moins comme un problème religieux : il voyait de plus en plus distinctement l'étroitesse des idées presbytériennes, la beauté du catholicisme du Moyen âge; il raillait la précision dogmatique de toutes les Eglises constituées, il combattait l'inaction du mystique qui dédaigne le monde réel où nous vivons, et, après des années de doute, il ne trouvait le repos que dans un christianisme très vague, fait surtout de sentiments et d'espérances. L'action sociale, la lutte non plus seulement contre l'art académique, mais contre l'économie politique classique, lui semblèrent désormais le plus impérieux des devoirs; l'influence de Carlyle, qui était son ami, contribua pour une grande part à cette transformation, et, comme celle de Thomas Carlyle, l'action de John Ruskin s'exerça en dehors des partis politiques constitués, parce que les questions qu'il abordait étaient plus profondes que les questions débattues entre libéraux et conservateurs, et parce que les conservateurs comme les libéraux mettaient en dehors de toute discussion le maintien des privilèges économiques de la classe possédant. Unto this Last (1860); Munera Pulveris (1862-1863); The Crown of Wild Olive (1866); Time and Tide by weare and Tyne (1867); Fors Clavigera (en 8 vol., 1871-1884), traitent surtout d'économie politique. Le style de Ruskin, à la même époque, se transforme comme sa pensée; il abandonne les longues périodes solennelles dans la manière du XVIIIe siècle, pour des phrases, courtes, simples, directes; son humour devient de plus en plus familier et de plus en plus âpre, maintenant qu'il ne s'indigne plus seulement contre les erreurs des artistes morts, mais contre, la cruauté et la folie des hommes vivants. Son enthousiasme est de plus en plus pénétré de tendresse et de pitié, maintenant qu'il écrit pour l'amour de l'humanité souffrante et non plus seulement pour l'amour des rochers, des nuages et des fleurs. Toute espèce de plan disparaît de ses livres et quel que soit le sujet qu'il aborde, il revient presque toujours, invinciblement, à la pensée douloureuse qui l'obsède. « Un de mes amis me reproche le caractère décousu de ma Fors Clavigera et insiste pour que j'écrive à la place un livre ordonné, mais il aurait aussi bien fait d'insister auprès d'un bouleau croissant dans la fente d'un rocher, afin qu'il fixât d'avance la direction de ses branches. Les vents et les torrents les arrangeront selon leurs fantaisies sauvages; tout ce que l'arbre peut faire, c'est de croître, gaiement s'il est possible, tristement si la gaieté est impossible et de laisser les dents noires et les cicatrices mordre le blanc rosé de son tronc là où le voudra la destinée. »Ruskin travaille tout ensemble à la réforme artistique, à la réforme morale, à la réforme sociale. Il s'adresse à la fois aux ouvriers, dans des lettres mensuelles dont la réunion, constitue sa Fors Clavigera, et à l'élite intellectuelle de l'Angleterre La propagande artistique, la propagande
morale, la philanthropie lui semblent encore insuffisantes. John Ruskin
entreprend de créer des communautés de travailleurs, où l'on ne fera
pas usage du machinisme moderne, de la vapeur, et qui, échapperont Ã
la tyrannie du grand capital; il fonde dans ce but la Saint George's
Guild; il rétablit dans le Westmoreland, à Langdalo et à Keswick,
le filage et le tissage de la toile à la main; dans l'île de Man Dans cette lutte inégale contre toute
la société moderne, où des rêveries sur le Moyen âge
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