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Les temps
sauvages
« D'abord,
les loups rôdèrent autour de la carcasse, avec cette prudence excessive
qui ne laisse rien au hasard. Enfin, les impatients se risquèrent. Ils
portèrent leurs gueules près de la tête du tigre, près du grand mufle
entr'ouvert, par où soufflait naguère une vie empestée et formidable;
explorant le corps, ils léchèrent les plaies rouges. Toutefois, aucun
ne se décidait à porter la dent sur cette chair âpre, pleine de poison,
pour qui seuls les estomacs du vautour et de l'hyène ont assez de véhémence.
Une clameur accrut
leur incertitude - des plaintes, des hurlées, des ricanements. Six hyènes
surgirent au clair de lune. Elles progressaient d'une allure équivoque,
avec leurs avant-trains robustes, leurs torses qui s'abaissent et s'effilent
pour finir par des pattes grêles. Cagneuses, le museau court et d'une
puissance à broyer les os des lions, la prunelle triangulaire, l'oreille
pointue et la crinière rude, elles viraient, biaisaient, ou sautelaient
comme des locustes. Les loups sentirent s'accroître la puanteur affreuse
de leurs glandes.
C'étaient des rôdeuses
de haute stature qui, par la force énorme de leurs mâchoires, eussent
tenu tête aux tigres. Mais elles ne faisaient face qu'acculées, ce qui
n'arrivait guère, aucun rôdeur ne recherchant leur chair fétide et les
autres mangeurs de charogne étant plus faibles qu'elles. Quoiqu'elles
connussent leur supériorité sur les loups, elles hésitaient, elles tournaient
dans la lueur nocturne, approchant et reculant, enflant, par intervalles,
des clameurs déchirantes. A la fin, elles montèrent à l'assaut toutes
ensemble.
Les loups ne tentèrent
aucune résistance, mais, sûrs d'être les plus agiles, ils demeuraient
à courte distance. Parce qu'elle leur échappait, ils regrettèrent la
proie dédaignée. Ils rôdaient autour des hyènes avec des hurlements
soudains, avec des feintes d'attaque, avec des gestes malicieux, contents
d'inquiéter les ennemies.
Elles, sombres et
grondantes, attaquaient la carcasse : elles l'eussent voulue putride, grouillante,
mais leurs derniers repas avaient été pauvres, et la présence des loups
excitait leur voracité! Elles savourèrent d'abord les entrailles; broyant
les côtes de leurs dents indestructibles, elles extirpèrent le coeur,
les poumons, le foie et la langue râpeuse, que l'agonie avait fait saillir.
C'était tout de même la volupté de refaire la chair vive avec la chair
morte, la douceur de se repaître au lieu de rôder le ventre vide et la
tête inquiète. Les loups le comprenaient bien, eux qui pourchassaient
en vain, depuis le crépuscule, les émanations de l'air et du sol.
Dans leur fureur
déçue, plusieurs allèrent flairer les blocs erratiques. L'un d'eux glissa
sa tête par une ouverture; Naoh, avec dédain, lui allongea un coup d'épieu.
Atteinte à l'épaule, la bête sautillait sur trois pattes, avec un hurlement
lamentable. Alors, tous clamèrent, de façon éclatante et farouche, où
la menace était un simulacre. Leurs corps roux oscillaient dans le clair
de lune, leurs yeux reluisaient de l'ardeur et de la crainte de vivre,
leurs dents jetaient des lueurs d'écume, tandis que leurs pattes fines
rasaient le sol, avec un petit bruit frissonnant, ou se roidissaient dans
l'attente : le désir de se repaître devenait insupportable. Mais sachant
que, derrière le basalte, gîtaient des êtres astucieux et solides, qui
ne succomberaient que par surprise, ils cessèrent leur rôderie. Agglomérés
en conseil de chasse, ils échangèrent des rumeurs et des gestes, plusieurs
assis sur leur train d'arrière, la gueule en attente, certains agités,
s'entre-frottant les échines. Les vieux appelaient l'attention, surtout
un grand loup au pelage blême, aux dents d'ocre on l'écoutait, on le
regardait, on le flairait avec déférence.
Naoh ne doutait pas
qu'ils eussent un langage : ils s'entendent pour dresser des embuscades,
cerner la proie, se relayer pendant les poursuites, partager le butin.
Il les considérait avec curiosité, comme il eût considéré des hommes;
il cherchait à deviner leur projet.
Une troupe passa
la rivière à la nage ; les autres s'éparpillèrent sous le couvert.
On n'entendit plus que les hyènes acharnées sur le cadavre du tigre.
La lune, moins vaste
et plus lumineuse, alanguissait les étoiles; les plus faibles demeuraient
invisibles, les brillantes semblaient mal allumées et comme noyées sous
une onde; une torpeur équivoque couvrait la forêt et la savane. Parfois
une effraie sillonnait l'atmosphère bleue, extraordinairement silencieuse
sur ses ailes d'ouate, parfois les raines clapotaient en bandes, posées
sur les feuilles des nymphéas ou hissées sur les ragots; les noctuelles,
s'élançant en courses tremblotantes, se heurtaient à quelque chauve-souris
soubresautant à travers les pénombres.
Enfin, des hurlements
retentirent. Ils se répondaient le long de la rivière et dans les profondeurs
des fourrés; Naoh sut que les loups avaient cerné une proie. Il n'attendit
pas longtemps pour en avoir la certitude. Une bête jaillit sur la plaine.
On eût dit un cheval au poitrail étroit; une raie brune soulignait son
échine. Elle s'élançait, avec la vélocité des élaphes, suivie de
trois loups, qui, moins lestes qu'elle, n'auraient pu compter que sur leur
endurance, ou sur un accident, pour la rattraper. D'ailleurs, ils ne donnaient
pas toute leur vitesse, ils continuaient à répondre aux hurlements de
leurs compagnons embûchés. - Bientôt, ceux-ci surgirent; l'hémione
se vit investi. Il s'arrêta, tremblant sur ses jarrets, explorant l'horizon
avant de prendre un parti. Toutes les issues étaient barrées, sauf au
nord où l'on n'apercevait qu'un vieux loup gris. La bête traquée choisit
cette voie. Le vieux loup, impassible, la laissa venir. Quand elle fut
proche et qu'elle se disposa à filer en oblique, il poussa un hurlement
grave. Alors, sur un tertre, trois autres loups se montrèrent.
L'hémione s'arrêta
avec un long gémissement. Il sentit tout autour de lui la mort et la douleur.
L'étendue était close, où son corps agile avait su déjouer tant de
convoitises : sa ruse, ses pieds légers, sa force, défaillaient ensemble.
Il tourna plusieurs fois la tête vers ces êtres qui ne vivent ni des
herbes ni des feuilles, mais de la chair vivante; il les implora obscurément.
Eux, échangeant des clameurs, resserraient le cercle; leurs yeux dardaient
trente foyers de meurtre : ils affolaient la proie, craignant ses durs
sabots de corne; ceux de face mimaient des attaques, afin qu'elle cessât
de surveiller ses flancs... Les plus proches furent à quelques coudées.
Alors, dans un sursaut, recourant une fois encore aux pattes libératrices,
la bête vaincue se lança éperdument pour rompre l'étreinte et la dépasser.
Elle renversa le premier loup, fit trébucher le deuxième : l'enivrant
espace fut ouvert devant elle. Un nouveau fauve, survenant à l'improviste,
bondit aux flancs de la fugitive; d'autres enfoncèrent leurs dents tranchantes.
Désespérément, elle rua ; un loup, la mâchoire rompue, roula parmi
les herbes; mais la gorge de l'hémione s'ouvrit, ses flancs s'empourprèrent,
deux jarrets claquèrent au choc des canines il s'abattit sous une grappe
de gueules, qui le dévoraient vivant.
Quelque temps, Naoh
contempla ce corps d'où jaillissaient encore des souffles, des plaintes,
la révolte contre la mort. Avec des grondements de joie, les loups happaient
la chair tiède et buvaient le sang chaud ; la vie entrait sans arrêt
dans les ventres insatiables. Parfois, avec inquiétude, quelque vieux
se tournait vers la troupe des hyènes : elles eussent préféré cette
proie plus tendre et moins vénéneuse, mais elles savaient que les bêtes
timides deviennent braves pour défendre ce qu'elles doivent à leur effort
; elles n'avaient pas ignoré la poursuite de l'hémione et la victoire
des loups. Elles se résignèrent à la dure carcasse du tigre.
La lune fut à mi-route
du zénith. Naoh s'étant assoupi, Gaw avait pris la veille; on entrevoyait
confusément la rivière coulant dans le vaste silence. Le trouble revint;
les futaies rugirent, les arbustes craquèrent, les loups et les hyènes
levèrent tous ensemble leurs gueules sanglantes, et Gaw, avançant sa
tête dans l'ombre des pierres, darda son ouïe, sa vue et son flair...
Un cri d'agonie, un grondement bref, puis des branches s'écartèrent.
Le Lion Géant sortit de la forêt, avec un daim aux mâchoires. Près
de lui, humble encore, mais déjà familière, la tigresse se coulait comme
un gigantesque reptile. Tous deux s'avancèrent vers le refuge des hommes.
Saisi de crainte,
Gaw toucha l'épaule de Naoh. Les nomades épièrent longtemps les deux
fauves : le lion-tigre déchirait la proie d'un geste continu et large,
la tigresse avait des incertitudes, des peurs subites, des regards obliques
vers celui qui avait terrassé son mâle. Et Naoh sentit une grande appréhension
resserrer sa poitrine et ralentir son souffle. ».
(J.-H.
Rosny Aîné, extrait de La Guerre du feu).
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