.
-

Le réalisme

Le réalisme désigne avant tout une posture intellectuelle, artistique et philosophique qui postule la possibilité de (se) représenter le monde tel qu'il est, indépendamment des filtres idéologiques, des conventions esthétiques ou des aspirations subjectives. Au coeur de ce concept réside l'idée que la réalité possède une consistance propre, observable et descriptible par des méthodes rigoureuses, qu'elles soient empiriques, narratives ou analytiques. Cette démarche s'oppose aux approches qui privilégient l'imaginaire, le symbolique ou l'idéalisation, en affirmant que la vérité réside dans l'adhésion au concret, au factuel et au vérifiable. Le réalisme ne se réduit donc pas à un simple souci de fidélité mimétique; il implique une volonté de comprendre les mécanismes sous-jacents qui structurent l'existence humaine, sociale ou naturelle, et suppose que le monde existe indépendamment de nos représentations, même si celles-ci conditionnent nécessairement notre accès à lui.

Sur le plan philosophique, le réalisme s'ancre dans une tradition épistémologique qui remonte à l'Antiquité, mais qui s'est particulièrement structurée à partir de la modernité. Il repose sur la théorie de la correspondance entre le langage ou la représentation et le monde extérieur, selon laquelle une proposition est vraie si elle reflète adéquatement un état de fait objectif. Cette position s'oppose au nominalisme, à l'idéalisme, au constructivisme ou au relativisme, en défendant l'existence d'une réalité indépendante de l'esprit humain, accessible par l'observation, la raison ou l'expérience sensible. Des penseurs comme Aristote, Locke ou, plus récemment, les réalistes scientifiques contemporains ont contribué à affiner cette conception, en soulignant que la connaissance progresse lorsqu'elle se confronte aux résistances du réel plutôt qu'à ses propres projections. En métaphysique, le réalisme affirme également l'existence d'entités, de propriétés ou de lois qui ne dépendent pas de nos conceptualisations, ce qui fonde sa prétention à une description non arbitraire du monde.

Au fil du temps, le réalisme a donné naissance à de nombreuses déclinaisons qui en ont étendu le champ d'application. En philosophie des sciences, le réalisme scientifique affirme que les théories physiques ou biologiques décrivent véritablement des entités et des lois indépendantes de nos instruments de mesure, même lorsque celles-ci ne sont pas directement observables. En relations internationales, le réalisme politique postule que les États agissent principalement selon des calculs de puissance et de survie dans un système anarchique, rejetant les illusions moralisatrices ou idéalistes. Chaque variante conserve le noyau dur du concept : une méfiance envers les discours abstraits et une primauté accordée aux faits observables, tout en adaptant ses outils aux spécificités de son domaine.

Pourtant, le réalisme n'a cessé d'être contesté, notamment pour sa prétention à l'objectivité. Les théoriciens de la littérature, les sociologues de la connaissance et les philosophes postmodernes ont montré que toute représentation est nécessairement médiatisée par des cadres culturels, des choix formels et des rapports de pouvoir. Ce que l'on appelle le "réel" est toujours déjà interprété, sélectionné et organisé selon des conventions invisibles. L'idée d'un regard neutre a ainsi été déconstruite, révélant que le réalisme peut lui-même servir des idéologies en naturalisant des constructions sociales ou en figeant des rapports de domination sous l'apparence de l'évidence. De même, les anti-réalistes soulignent que nos théories ne reflètent pas le monde tel qu'il est, mais constituent des modèles utiles adaptés à nos besoins cognitifs ou pratiques. Ces critiques n'ont pas anéanti le réalisme, mais l'ont conduit à se complexifier, en intégrant la réflexivité et en reconnaissant les limites de toute tentative de capture intégrale du réel.

Malgré ces remises en question, le réalisme demeure une référence incontournable dans de nombreux domaines. Sur le plan épistémologique, le débat entre réalistes et anti-réalistes structure encore la réflexion sur la nature de la connaissance scientifique, la validité des modèles théoriques ou la possibilité d'un accès direct au monde. Le réalisme s'est transformé en une posture critique et méthodologique, qui interroge sans cesse les frontières entre représentation et réalité, entre observation et interprétation, entre fidélité au monde et responsabilité éthique de celui qui le décrit.

Les deux réalismes de la philosophie classique.
Dans la philosophie classique, le mot réalisme a deux sens distincts, selon qu'il s'oppose à nominalisme ou à idéalisme; dans le, premier sens, il est une réponse au problème de la nature des idées générales (universaux); dans le second, au problème de la valeur objective de nos perceptions.

Réalisme vs. Nominalisme.
Le réalisme, au premier sens du mot, est la doctrine qui, par opposition au nominalisme, affirme que des êtres réels correspondent, dans un monde extérieur, à nous-mêmes, à nos idées générales. Cette solution, pas plus que le problème auquel elle répond, n'appartient en propre au Moyen âge : si la philosophie moderne étudie surtout le problème des idées générales au point de vue de la psychologie ou de la théorie de la connaissance (Epistémologie), les philosophes de l'Antiquité, en particulier Platon et Aristote, avaient déjà examiné la question du réalisme, c.-à-d. le problème métaphysique des idées générales. Néanmoins, c'est surtout au Moyen âge que ce problème a été examiné avec le plus grand soin et aussi, il faut bien le dire, avec le plus de subtilité. Le problème des universaux, comme on l'a appelé, porte la marque des esprits qui l'ont examiné, de leurs aspirations et de leurs méthodes. La tache qu'ils s'étaient imposée était complexe (Scolastique). Il s'agissait d'abord et surtout de tirer de l'Ecriture, en l'éclairant par les innombrables commentaires qu'avaient laissés les apologistes et les Pères, la doctrine catholique telle que Dieu l'avait révélée, Mais il apparut que la révélation écrite n'était pas la seule que Dieu eût donnée aux humains; chacun possédait une révélation interne, virtuellement écrite dans son âme et qu'il pouvait actualiser par le droit usage de sa raison. Ces deux révélations, ayant le même auteur et le même objet, devaient être en harmonie complète et par suite s'éclairer mutuellement.

Mais, sous l'influence même du respect pour la lettre de la Bible, l'usage de la raison se trouva, en fait, ramené presque exclusivement à l'étude des découvertes faites au moyen de la raison par les grands philosophes de l'Antiquité, ces prophètes païens. De ce côté, les textes étaient rares; le monde latin, jusqu'au XIIIe siècle, n'eut à sa disposition que le Timée de Platon dans la traduction de Chalcidius, et une partie de l'Organon d'Aristote, avec l'Introduction de Porphyre, dans les commentaires de Boèce. C'est à étudier ces différents textes et à les concilier avec la doctrine révélée qu'a travaillé le Moyen âge. Or ces textes, et en particulier le fameux passage de  Porphyre cité par Boèce (Comment. in Porph.,I), amenaient les penseurs à se poser le problème philosophique sous la forme du problème des universaux, et en même temps la doctrine de l'Église les amenait à le résoudre dans le sens réaliste.

Les solutions possibles de ce problème qu'indiquait Porphyre, en se refusant à choisir entre elles, se ramenaient à deux principales : ou les genres et les espèces, tels qu'ils se présentent dans l'esprit comme matériaux des opérations logiques, n'ont d'existence que dans l'esprit (solution nominaliste), ou ils ont une existence séparée, objective (solution réaliste). La première solution, qui semble cependant la plus naturelle, la plus conforme au sens commun, ne pouvait être acceptée par l'Église, pour des raisons à la fois politiques et théologiques. L'Église en effet, même réduite au pouvoir spirituel - ce qui n'est pas le cas au moins au Moyen âge - est un État; et par suite elle devait, dans sa conception des rapports de l'individu et de l'État, considérer l'État comme ayant une réalité propre, indépendante de celle des individus. N'être pas réaliste équivalait pour l'Église à avouer que non seulement les différentes Églises, mais même les différents fidèles des diverses Églises, avec leurs credo individuels, avaient seuls une réalité; l'Église n'était plus qu'un nom collectif sans réalité, et, par suite, sans puissance; le dogme n'était plus qu'un cadre pour les convictions personnelles. L'Église catholique, c.-à-d. universelle, ne pouvait résoudre que dans le sens réaliste le problème des universaux; l'étymologie est ici un argument.

Le dogme ne conduisait pas moins inévitablement l'Église à rejeter la solution nominaliste, qui favorisait deux hérésies capitales, sur le péché originel et sur la Trinité. Si les individus seuls étaient réels : d'une part, le péché originel ne serait qu'un mot, le péché personnel seul serait réel; de l'autre, il n'y aurait de réel en Dieu que les trois personnes; au concept général qui exprime leur commune essence ne correspondrait aucune réalité. 

Pour ces diverses raisons, le réalisme s'imposa dès le début de la scolastique, et reconnut aux universaux une existence réelle en dehors de l'esprit. Mais une nouvelle question se posait, déjà énoncée dans le passage de Porphyre. On admet que les universaux existent hors de l'esprit, mais dans ce monde objectif où ils doivent avoir une réalité, existent-ils en dehors des individus, ou seulement en eux? On rejette la thèse nominaliste de l'universel post rem; mais il reste à choisir entre l'universel in re et l'universel a parte rei. Pour la Trinité, cela signifie, non plus : y a-t-il trois dieux, ou un, mais : y a-t-il trois dieux, ou quatre. Les réalistes semblaient réduits à en admettre quatre, sous peine, comme le leur reprochait Roscelin, qu'ils accusaient d'hérésie trithéiste, de tomber eux-mêmes dans l'hérésie patripassianiste, qui, ne voyant qu'un seul Dieu dans les trois personnes, concluait logiquement qu'en Jésus, Dieu, et en conséquence le Père, est devenu homme en même temps que le Fils.

Un concile vengea l'orthodoxie de l'audace de Roscelin, coupable d'avoir révélé une difficulté dans le dogme, et le réalisme, armé des foudres de l'Église, persista comme doctrine orthodoxe jusqu'au XIVe siècle. Mais il dut tenir compte, non seulement de la difficulté signalée par Roscelin, mais d'une difficulté qu'il aperçut lui-même. Le réalisme tel que l'avaient énoncé saint Anselme et Guillaume de Champeaux affirmait l'identité fondamentale de tous les individus, et ne reconnaissait entre eux d'autres différences que des modifications accidentelles, sinon purement illusoires, de leur essence commune. C'était d'abord, en voulant sauver l'unité essentielle des personnes divines, leur refuser la réalité personnelle et retourner à l'arianisme d'Eunomius; mais c'était aussi, danger non moins mortel pour l'orthodoxie catholique, aller tout droit au panthéisme. Albert le Grand et saint Thomas lui-même, l'incarnation de l'orthodoxie, auront grand-peine à éviter cette conséquence. Si l'universel seul a une réalité, il faudra remonter comme à l'unique réalité à l'ens generalissimum, et considérer, non pas seulement les individus, mais même les espèces et les genres, comme étant simplement des parties intégrantes, des modifications fugitives de cet être généralissime, sans existence hors de lui. Spinoza pourra accepter cette conséquence, l'Église ne le pouvait pas.

Pour répondre à ces difficultés, le réalisme énonça sous une forme nouvelle le problème qu'il avait à résoudre. Renonçant à l'universel a parte rei, transcription des Idées de Platon, il s'attacha à l'universel in re, à la manière d'Aristote, et le problème des universaux devint le problème du principe d'individuation. Cette forme du problème, la seule qui subsistât à la fin du XIIIe siècle, commença à se dégager dès le XIIe, et c'est à la solution de ce problème modifié que s'attaqua Abélard
Tenons-nous à l'individu, et, avec le réalisme modifié, reconnaissons en lui deux éléments juxtaposés : l'élément universel et l'élément individuel, la forme et la matière, l'espèce et le propre; en Socrate, l'humanité et la socratité. Comment expliquer cette limitation mystérieuse de l'essence universelle par la détermination individuelle? Le réalisme accorde que l'espèce n'existe que dans l'individu, mais prétend qu'elle y existe tota sui quantitate. Or l'essence de l'espèce est d'envelopper les contraires, tandis que l'essence de l'individu est de posséder l'un des contraires à l'exclusion de l'autre. L'espèce animal embrasse les deux contraires raisonnable et non raisonnable; elle doit donc conserver ce caractère dans l'humain, alors que par définition l'humain est exclusivement raisonnable. A cette difficulté, qui se trouve déjà développée de mille et mille manières par Abélard, le réalisme, mène sous sa nouvelle forme, ne pouvait fournir de réponse.

Il suffit, pour s'en apercevoir, d'examiner la doctrine de celui que les franciscains appellent leur colonne, leur flambeau, leur soleil, de ce Duns Scot qui, mort à trente-quatre ans, a mérité dans ses nombreux ouvrages le titre de Docteur subtil, et qui, développant les théories d'Alexandre de Hales, saint Bonaventure et Raymond Lulle, fournit l'expression la plus complète du réalisme à la fin du XIIIe siècle.

Pour lui, les intentions secondes, c.-à-d. les idées générales, ont comme les intentions premières, c.-à-d. les idées d'êtres particuliers, un correspondant réel dans la nature objective. Le général étant considéré comme un tout dont les individus sont les parties, ce tout a une réalité propre; il est aliud ens a partibus suis, qu'on le considère comme joint à ces parties ou comme séparé d'elles, coniunctim et seiunctim. Cette thèse est plus ardue à démontrer qu'à énoncer; le Docteur subtil a beau répéter à chaque instant sa formule : Oportet hic ponere aliquod agens, parler de matière premièrement première, secondement première, et troisièmement première, il ne peut arriver à rendre compte de l'individualité, de l'haecceitas (mot qui d'ailleurs ne se trouve pas plus chez lui que, dans un autre ordre d'idées, l'expression de nous poiètikos chez Aristote.) Comme Platon, il identifie la logique avec la physique et la métaphysique- c'est là le sens profond de cette formule qui semble oiseuse et qu'il défend avec opiniâtreté : la logique n'est pas un art, mais une science -; mais, comme Platon aussi, il se heurte à la difficulté inévitable que ce monde logique ou intelligible, si bien coordonné, n'a plus aucun rapport avec le monde donné de la réalité sensihle : dans ce système, Socrate et Callias n'ont pas plus de valeur que le centaure ou l'hircocervus. La doctrine de Duns Scot, comparable à une flamme qui, au moment de s'éteindre, jette pour quelques instants un éclat plus vif, est, dans les deux sens du mot, la dernière expression du réalisme.

Avec Guillaume d'Occam, franciscain comme Duns Scot, et qui l'avait eu comme professeur, le nominalisme devient la doctrine universelle. Rabelais n'est pas le premier à railler les barbouillamenta Scoti; dès le XIVe siècle, les réalistes sont qualifiés de fantastici; et, alors que tous leurs efforts, toutes leurs subtilités, tous leurs défis au sens commun n'avaient eu en vue que la défense de l'orthodoxie, c'est un pape qui les appelle ainsi. 

Réalisme vs. Idéalisme.
Le réalisme, au second sens de ce mot, est une réponse au problème métaphysique de la réalité objective de monde extérieur, problème dont l'origine psychologique est le caractère d'objectivité que s'arrogent toutes nos perceptions. Toutes en effet impliquent ce caractère essentiel de comporter la croyance à la réalité d'un objet extérieur qui leur corresponde en dehors de l'esprit, croyance aussi forte chez un idéaliste que chez un réaliste, et dont l'absence sert à caractériser une maladie mentale, la folie du doute. Tandis que la sensation nous apparaît comme une simple modification du moi, n'ayant qu'une valeur individuelle, la perception implique un jugement affirmant l'existence d'un objet extérieur, réel pour les autres comme pour moi. C'est la distinction qu'établit Kant (Prolég., Il, § 18) entre les jugements de perception et les jugements d'expérience. La psychologie tente de rendre compte de ce caractère de la perception, la croyance à la réalité d'objets extérieurs; la métaphysique cherche si cette croyance est fondée ou si ce n'est pas une illusion du sens intime; et toutes les solutions de ce problème métaphysique qui supposent au démontrent la légitimité de cette croyance méritent la qualification de réalistes. 

Le caractère d'objectivité enveloppé dans la perception donnait naturellement naissance à une première sorte de réalisme, qu'on pourrait appeler réalisme spontané et qui consiste à supposer résolu le problème métaphysique de l'existence du monde extérieur. Ç'a été l'attitude générale de la philosophie ancienne. Elle suppose d'un côté la nature, de l'autre l'esprit, et la seule question qu'elle examine est celle de savoir si la nature et l'esprit sont constitués de telle sorte que la nature soit pour l'esprit objet de connaissance, et quelle valeur représentative peut avoir la connaissance. A ce réalisme se rattachent, toutes les doctrines dites intermédiaristes ou de la perception médiate, qui, posant d'une part les choses, de l'autre l'esprit, font de la perception l'intermédiaire entre ces deux réalités, la résultante de leur action réciproque. Telles sont la théorie des simulacres (eidôola) de Démocrite et des épicuriens, la théorie des espèces sensibles que le Moyen âge défendait en l'attribuant à Aristote, et qui reposent toutes deux sur le postulat inconscient de l'existence d'objets extérieurs; la théorie de la vision en Dieu de Malebranche, qui ne postule pas l'univers matériel, mais est obligée d'en tenir compte, puisque son existence nous est affirmée par la Bible. Toutes ces théories succombaient à une objection commune : les choses, qui existent par hypothèse en dehors de nous, ne nous sont pas connues en elles-mêmes; nous ne les connaissons que par l'intermédiaire qu'invoquent toutes ces théories, la perception, la représentation des choses en nous. Comment alors vérifier la similitude entre cette représentation, seule donnée en nous, et les choses, qui restent isolées dans un monde transcendant ? Qui nous garantit la fidélité de cette traduction, pour nous, d'un texte qui nous demeure inaccessible, et l'existence même de ce texte, de la soidisant réalité objective?

En présence de cette difficulté, inhérente à toutes les doctrines intermédiaristes, et mise en lumière par les arguments des sceptiques; la philosophie moderne, à partir de Descartes, et d'une manière tout à fait nette avec Kant, qui compare lui-même sa révolution à celle de Copernic, s'est orientée du côte du sujet; elle a reconnu que la seule réalité donnée par l'expérience est ta représentation enveloppée dans la perception, et, elle a cherché à expliquer non plus la représentation par l'objet, mais l'objet par la représentation. Esse est percipi, affirme Berkeley ; et Schopenhauer répète : le monde est ma représentation. La philosophie ancienne postulait le monde et cherchait la vérité dans une conformité, plus ou moins facile à réaliser, de l'esprit avec la nature; l'esprit atteint la vérité quand il réfléchit comme un miroir sans défaut l'objet extérieur, qui existe, connu ou non. La philosophie moderne, au contraire, partant des données de la conscience, pose uniquement la perception avec son caractère essentiel, l'objectivité, et demande à cette croyance en l'existence d'objets extérieurs de produire ses titres. Dès lors, au réalisme naïf dont nous venons de parler devait se substituer un réalisme plus philosophique, qui cherche à tenir compte des critiques adressées par la doctrine opposée, l'idéalisme, à la croyance spontanée à l'objectivité de nos perceptions.

La forme la plus simple de ce réalisme, la plus voisine du réalisme spontané, consistera dans la simple transposition en langage subjectif de l'objectivisme confiant des anciens, dans la confusion voulue entre le fait et le droit, dans l'érection en axiome de ce qui n'était chez les anciens qu'un postulat inconscient (ou implicite), dans la transformation en solution de l'énoncé du problème. Les choses existent hors de noms parce que notre perception nous montre des choses existant hors de nous. Nous connaissons directement les choses telles quelles soit en elles-mêmes, sans intermédiaire, par une pénétration mutuelle; nous entrons en elles sans cesser d'être nous. La parenté de cette doctrine avec le réalisme spontané explique le recours constant de ses défenseurs au sens commun, procédé dont Kant a fait justice dans la préface des Prolégomènes

Cette doctrine de la perception immédiate ou perceptionniste a pour principaux défenseurs les philosophes de L'école écossaise, Reid, Hamilton et, en France, les éclectiques, ainsi que Maine de Biran.

La théorie de Hamilton, supérieure à celle de Reid, donne lieu à deux graves objections, comme elle, développées par Stuart Mill. D'abord, le mot de conscience ne s'applique rigoureusement qu'à la propre existence du sujet, et c'est 
par une extension illégitime du sens de ce mot que Hamilton parle d'une conscience des objets extérieurs donnée dans la perception : ce mot, appliqué à la perception d'une réalité objective, ne saurait être une explication, puisqu'il n'a de sens qu'en supposant résolu le problème qu'il prétend résoudre.  En outre, le témoignage de la conscience, qui est l'argument essentiel de Hamilton, ne saurait être accepté sans examen, car il n'est pas infaillible. Une foule de phénomènes psychiques (la localisation des sensations par exemple), qui nous semblent des données immédiates de la conscience, contiennent des éléments acquis, fondus avec les données immédiates par la mémoire et l'habitude. Qui nous dit que le sentiment d'objectivité enveloppé dans la perception n'est pas une de ces fausses données immédiates?

Maine de Biran donne à la théorie perceptionniste une forme psychologiquement, plus satisfaisante. Pour lui, la synthèse du sujet et de l'objet n'est pas donnée dans toutes les perceptions indistinctement, ruais dans un fait de conscience qu'il appelle la sensation primitive, le phénomène de l'effort musculaire, de la volonté qui se traduit par un mouvement. Je m'unis, dit-il, au mouvement que j'opère parce que je m'en sens cause, mais en même temps je m'en sépare parce que je sens qu'il se réalise hors de moi; le fait de l'effort me révèle comme unis, mais comme différents, le sujet actif, représenté par ma volonté, et l'objet passif, représenté par mon corps.

Cette théorie, plus précise que celle de Hamilton, rencontre, au point de vue psychologique même, une première difficulté. Elle prétend reposer, sur un fait psychique, à savoir le sentiment de l'effort; or la réalité de ce sentiment est contestable. Ce qui fait de lui pour M. de Biran une sensation privilégiée, c'est qu'elle serait efférente, tandis que les autres sensations sont afférentes. Or, W. James, par exemple, soutient, avec des arguments  très forts, que cette sensation est afférente comme les autres, qu'elle n'est que l'ensemble des sensations musculaires résultant du mouvement accompli. La base psychologique de la théorie de M. de Biran est donc ébranlée. 

En outre, même en admettant la réalité psychologique du sentiment de l'effort, la théorie à laquelle il sert de fondement se trouve en présence d'une nouvelle difficulté, d'ordre à la fois psychologique et métaphysique. M. de Biran se représente l'âme comme un principe actif qui produit un mouvement et a conscience de le produire. Mais cette causalité transitive de l'âme est, comme le développe avec force Renouvier, exposée à la critique adressée par Hume à l'idée de causalité. Ni l'expérience externe, ni l'expérience interne ne nous révèlent cette causalité dont parle M. de Biran. L'expérience nous montre deux faits, d'une part notre décision de produire certains mouvements, de l'autre l'exécution de ces mouvements; mais elle ne nous explique pas et ne saurait nous expliquer la liaison entre ces deux ordres de phénomènes; elle constate une connexion, mais non une causalité transitive.

Ainsi, le caractère commun de toutes les formes du réalisme examinées jusqu'ici consiste en ce que toutes ces doctrines admettent comme un fait irréductible le sentiment d'objectivité enveloppé dans la perception, et accordent à cette croyance une valeur représentative. L'idéalisme, au contraire, analysant ce sentiment, montre que la solution réaliste ne signifie rien, parce qu'elle est une réponse à ce problème : y a-t-il des corps, dont l'énoncé même, si l'on tente de le préciser, apparaît comme vide de sens.

Qu'entendent, en effet, les réalistes en parlant de corps, d'objets extérieurs, que nous révèle la perception? Il ne peut s'agir d'être, qui existeraient même si nous ne les connaissions pas; car, admit-on même l'hypothèse métaphysique d'un inconnaissable, qui semble bien se détruire en s'énonçant - puisque spéculer sur un être, c'est implicitement le déclarer connaissable en quelque manière - cette hypothèse n'a rien à voir dans la question actuelle, qui part de la représentation donnée dans la conscience. Parler de choses, c'est dire que notre perception actuelle correspond à un objet qui existait avant d'être perçu par nous, qui existera encore quand nous ne le percevrons plus, c.-à-d. qu'elle contient, comme dit Kant, un élément de perdurabilité; c'est dire, en un mot, que notre perception actuelle enveloppe la représentation de perceptions identiques possibles, soit pour nous-même à un autre moment, soit pour d'autres humains.

La notion de l'objectivité, telle que nous la fournit la conscience, se réduit à l'idée de ce que Suart Mill appelle une possibilité permanente de sensations, idée qu'évoque toute perception actuelle par le jeu de la mémoire et de l'habitude, on, d'un seul mot, par le jeu de l'association des idées. Deux raisons principales nous poussent invinciblement, par une opération que nous prenons à tort pour une intuition immédiate, à objectiver ainsi ces groupes de sensations possibles. La première est, par opposition au caractère fugitif des sensations isolées, la permanence de ces groupes, le fait que dans des circonstances identiques à la circonstance actuelle ces groupes se représentent à nous sous une forme identique : si je rentre dans ma chambre, je revois ma table comme je la voyais avant de sortir. La seconde est que ces groupes semblent agir les uns sur les autres suivant des lois constantes, et qui m'apparaissent comme indépendantes de ma volonté, quand ce ne serait que pour cette raison que je les ignore tant que l'expérience ne me les a pas révélées. Mais ces deux raisons se ramènent à une seule; des deux côtés, ce qui me fait croire à l'objectivité de ces groupes de sensations possibles, c'est la constance de leurs rapports et des lois qui les expriment, soit en tant que chaque groupe m'est donné isolément, soit en tant que je perçois ces groupes dans des relations réciproques. Ainsi l'analyse du caractère d'objectivité, telle que l'a opérée Stuart Mill après Berkeley, a pour résultat de donner comme soutien à ce qu'on appelle la réalité matérielle, non plus l'idée de substance, mais l'idée de loi.

Le problème dont le réalisme et l'idéalisme, proposent deux solutions antithétiques se pose donc maintenant sous cette forme précise : comment rendre compte de la constance, de la stabilité incontestable, d'une part de certains groupements de sensations, de l'autre des relations entre ces groupements? Le réalisme, au second sens de ce mot, est donc la solution d'un problème qui ne s'est posé que faute d'une analyse suffisante du fait psychologique de la perception qui lui fournit sa matière, et l'on peut dire qu'il ne saurait plus avoir actuellement d'existence qu'en se posant sous une forme tellement différente qu'elle équivaut à sa suppression. (G.-H. Luquet).
-

Le réalisme non occidental

• En Inde, l'école NyÄya (du IIIe siècle avant notre ère environ) défend un réalisme naïf et direct : les objets du monde extérieur sont réels, autonomes, et perçus tels quels par les sens. Ses traités logiques soutiennent que le réel est structuré par des catégories objectives (substance, qualité, action, universel, particularité, inhérence, non-être) que l'esprit ne fait qu'enregistrer. Face à l'idéalisme bouddhique du YogÄcÄra, le NyÄya argumente que la conscience est toujours conscience de quelque chose d'extérieur à elle-même, et que la perception de l'altérité (par exemple la différence entre un pot et la lumière qui l'éclaire) prouve la réalité du monde matériel. De son côté, l'école VaiÅ›eá¹£ika, souvent couplée au NyÄya, pousse cette ontologie réaliste jusqu'à l'atomisme : l'univers se compose d'atomes éternels, imperceptibles et en mouvement, dont les combinaisons forment tous les corps. Même l'école MÄ«mÄṃsÄ, bien que tournée vers l'interprétation des Védas, adopte un réalisme linguistique et cosmique : les mots renvoient à des objets réels et à des actions rituelles qui ont une efficacité propre, indépendamment des croyances des agents.

• Dans le monde bouddhique, les écoles dites SautrÄntika (IIe siècle de notre ère) développent un réalisme modéré. Contre l'idéalisme du YogÄcÄra, elles affirment que la réalité extérieure (les "supports sensibles", comme la couleur ou le son) existe objectivement, mais qu'elle n'est jamais perçue directement : nous n'atteignons qu'une "image" ou "représentation" engendrée par l'objet réel. C'est un réalisme représentationaliste, parfois comparé au réalisme indirect de Locke. Plus tard, au Tibet, les débats entre les écoles du Chemin du Milieu (Madhyamaka) et du Rien qu'esprit (CittamÄtra) maintiennent vivace cette tension : les partisans du Madhyamaka prasangika, comme CandrakÄ«rti, tout en déconstruisant la nature substantielle des phénomènes, ne nient pas l'efficacité causale des objets conventionnels, ce qui autorise une forme de réalisme au niveau de la vérité mondaine.

• En Chine, le réalisme s'exprime puissamment au sein du néo-confucianisme de l'École du Principe (li xue), notamment sous les Sung avec Zhu Xi (XIIe siècle). Pour Zhu Xi, le monde est constitué de deux dimensions inséparables : le Principe (li), rationnel et transcendant, et la Matière-énergie (qi), concrète et changeante. Si le Principe est parfois interprété comme une norme idéelle, Zhu Xi insiste sur le fait que les choses physiques (un arbre, une pierre, un cheval) possèdent une réalité objective indépendante de l'esprit qui les connaît. L'esprit humain ne fait que "s'éveiller" à ce Principe immanent au monde réel par l'étude des choses (gewu). Ce réalisme modéré rejette à la fois l'idéalisme radical de l'École de l'Esprit (Wang Yangming) et le subjectivisme bouddhique. De même, en Chine ancienne, le moïsme (école de Mozi, Ve siècle avant notre ère) défend un réalisme sémantique et éthique : les jugements sur le bien et le mal sont objectifs, car fondés sur le bénéfice réel du peuple et sur des critères vérifiables (les trois canons : l'autorité des anciens sages, l'évidence des sens du peuple, et l'utilité pratique). Le mot "fantôme" pour les moïstes, n'est pas vide de référence : il renvoie à des entités réelles dont l'existence peut être démontrée par les témoignages.

• Dans la philosophie arabo-musulmane, la tradition péripatéticienne (falsafa) est largement réaliste. Al-FÄrÄbÄ« (IXe siècle) et Avicenne (Ibn SÄ«nÄ, Xe-XIe siècle) soutiennent que les universaux existent dans les choses (et non seulement dans l'esprit), que le monde sensible est contingent mais réel, et que l'intellect humain abstrait ses formes à partir des objets extérieurs. Avicenne distingue soigneusement l'essence d'une chose (ce qu'elle est) de son existence (le fait qu'elle soit) : l'essence peut être pensée sans l'existence, mais l'existence des objets du monde n'est pas une projection mentale. Cette position réaliste est encore plus ferme chez Averroès (Ibn Rushd, XIIe siècle), qui polémique contre l'idéalisme d'Avicenne (accusé à tort d'un "séparatisme" des universaux) et plus encore contre le spiritualisme d'al-GhazÄlÄ«. Dans sa Destruction de la destruction, Averroès défend que les formes des choses sont réellement dans les choses, que le monde est éternel (contre la création ex nihilo), et que la connaissance humaine atteint effectivement les propriétés objectives du cosmos. Le réalisme d'Averroès, fondé sur une lecture renouvelée d'Aristote, influencera profondément la scolastique occidentale (notamment Siger de Brabant et Thomas d'Aquin), mais il reste une position exigeante dans le contexte islamique, souvent combattue par les théologiens ash'arites qui défendent une forme de nominalisme ou d'occasionalisme.

• Au Japon, le réalisme philosophique n'apparaît pas comme une école distincte avant l'introduction de la pensée occidentale au XIXe siècle. Toutefois, on peut discerner une forme de réalisme pratique dans le bushido et dans certaines lectures du confucianisme. Plus significativement, au XXe siècle, le philosophe Hajime Tanabe, bien que proche de l'idéalisme de l'École de Kyoto, introduit une critique réaliste de son maître Nishida : pour Tanabe, l'absolu n'est pas une expérience purement spirituelle, mais se manifeste à travers la médiation du monde objectif et des rapports sociaux réels, irréductibles à une simple construction de l'esprit. Certains interprètes y voient un tournant réaliste discret au sein même de l'idéalisme japonais.

Les réalismes contemporains.
Le réalisme philosophique au XXe siècle s'ouvre sur une réaction vigoureuse contre l'idéalisme dominant de la fin du XIXe siècle, notamment contre l'hégélianisme britannique incarné par Bradley et Bosanquet, pour qui la réalité n'était accessible qu'à travers les catégories de l'esprit. C'est Bertrand Russell et G. E. Moore qui, aux alentours de 1900-1903, déclenchent ce que l'on appelle parfois la "rébellion contre l'idéalisme". Moore, dans son célèbre article The Refutation of Idealism (1903), soutient que la conscience et son objet sont distincts, que percevoir quelque chose n'équivaut pas à le constituer mentalement. Russell, de son côté, développe un réalisme logique fondé sur l'idée que les propositions vraies correspondent à des faits dans le monde, indépendamment de tout sujet connaissant.

Ce premier élan donne naissance, aux États-Unis, au mouvement des nouveaux réalistes (New Realists), dont le manifeste collectif paraît en 1912. Des philosophes comme Ralph Barton Perry, Edwin Holt et William Pepperell Montague affirment que les objets de la connaissance existent indépendamment de l'acte de les connaître. Ils s'opposent à ce qu'ils nomment l'erreur égocentrique, c'est-à-dire la tendance à croire que ce que l'on connaît dépend nécessairement de la relation de connaissance elle-même. Mais ce premier réalisme américain se heurte rapidement à des difficultés : comment expliquer l'erreur, l'illusion, le rêve, si les objets sont directement présents à l'esprit tels qu'ils sont en réalité?

Ces difficultés conduisent à une seconde vague, celle des réalistes critiques (Critical Realists), dont le manifeste collectif paraît en 1920, avec des figures comme George Santayana, Roy Wood Sellars et Arthur Lovejoy. Ces penseurs maintiennent l'indépendance du monde extérieur tout en reconnaissant que la connaissance est médiatisée,  non pas par l'esprit au sens idéaliste, mais par des "données essentielles" ou des sense data (données de sens) qui servent d'intermédiaires entre le sujet et l'objet. Le monde existe bien en dehors de nous, mais nous n'y accédons pas sans une forme de représentation interne. Ce réalisme critique reste cependant divisé sur la nature exacte de ces intermédiaires, et la controverse interne finit par affaiblir le mouvement.

En Europe continentale, le réalisme emprunte une tout autre voie avec la phénoménologie. Husserl, bien que souvent rangé du côté de l'idéalisme transcendantal dans sa période tardive, introduit une méthode (la description de l'expérience dans son rapport intentionnel au monde) qui inspire des réalismes d'un genre nouveau. Des disciples comme Max Scheler et surtout les premiers membres du cercle de Munich et de Göttingen, comme Adolf Reinach et Alexander Pfänder, développent une phénoménologie réaliste : ils soutiennent que les essences et les valeurs sont des objets idéaux réels, accessibles à une intuition directe, et que la conscience ne les constitue pas mais les découvre. Cette tradition phénoménologique réaliste, souvent négligée au profit de Heidegger et Sartre, représente un courant continu jusqu'à aujourd'hui.

Heidegger lui-même complique singulièrement le paysage. Dans Être et Temps (1927), il déplace la question du réalisme : ce n'est pas la conscience face au monde qui est le problème fondamental, mais l'être-au-monde (In-der-Welt-sein) comme structure originaire. Le Dasein n'est pas d'abord un sujet enfermé dans ses représentations qui devrait ensuite "prouver" le monde extérieur : il est toujours déjà dans le monde, engagé avec lui. Cette critique de la formulation classique du problème réalisme/idéalisme aura une influence considérable sur la philosophie analytique ultérieure, notamment via Wittgenstein.

Dans le monde anglophone, le développement de la philosophie analytique redistribue les cartes. Le premier Wittgenstein du Tractatus (1921) esquisse un réalisme logique : le monde est la totalité des faits, les propositions sont des images logiques des faits. Mais le second Wittgenstein des Investigations philosophiques (publiées en 1953) ébranle cet édifice en montrant que le langage est une pratique sociale et que la question de savoir si nos mots "correspondent" à une réalité indépendante est elle-même une confusion grammaticale. Ce tournant sceptique ne conduit pas Wittgenstein à l'idéalisme, mais à une forme de pragmatisme grammatical qui rend suspecte la prétention réaliste classique.

C'est dans ce contexte que le réalisme scientifique s'impose comme le champ de bataille central à partir des années 1960-1970. La question n'est plus seulement de savoir si le monde extérieur existe, mais si les entités théoriques postulées par les sciences (électrons, quarks, gènes) existent réellement ou ne sont que des constructions instrumentales utiles. Grover Maxwell, dans un article remarqué de 1962, défend le réalisme scientifique en attaquant la distinction entre observable et inobservable : cette distinction est de degré, pas de nature, et rien ne justifie d'accorder un statut ontologique différent aux deux catégories. Hilary Putnam, dans les années 1970, formule l'argument dit du miracle (no-miracles argument) : si les théories scientifiques ne décrivaient pas approximativement la réalité, le succès prédictif de la science serait un miracle inexplicable. Le réalisme scientifique est la seule philosophie qui ne fasse pas de la science un miracle.
-
Mais le réalisme scientifique est attaqué de toutes parts. Thomas Kuhn, dans La Structure des révolutions scientifiques (1962), introduit l'idée d'incommensurabilité entre paradigmes : si la révolution copernicienne n'est pas simplement un progrès vers la vérité mais un changement de cadre conceptuel global, comment maintenir que la science converge vers une description vraie du monde? Larry Laudan systématise cette critique avec son argument de la méta-induction pessimiste (pessimistic meta-induction, 1981) : l'histoire de la science est remplie de théories empiriquement très réussies qui se sont révélées fausses dans leurs posits ontologiques (l'éther, le phlogistique, le calorique). Pourquoi croire que nos théories actuelles font exception?

Face à ces objections, le réalisme scientifique se raffine. Stathis Psillos défend un réalisme sélectif : ce qui mérite d'être cru, ce ne sont pas toutes les entités postulées par une théorie, mais celles qui jouent un rôle causal indispensable dans ses succès prédictifs. Richard Boyd développe un réalisme fondé sur la convergence référentielle : même si les théories changent, leurs termes centraux peuvent continuer à référer aux mêmes entités sous des descriptions différentes. John Worrall propose le réalisme structural : ce qui se conserve à travers les révolutions scientifiques, ce n'est pas la nature intrinsèque des entités mais les relations mathématiques entre elles. C'est cette structure, et non le contenu qualitatif, qui correspond à la réalité.

Parallèlement, Bas van Fraassen élabore dans The Scientific Image (1980) l'anti-réalisme le plus rigoureux et le plus influent de la seconde moitié du siècle, l'empirisme constructif : le but de la science n'est pas la vérité mais l'adéquation empirique (empirical adequacy), c'est-à-dire que la théorie "sauve les phénomènes" observables. Ce que les théories disent des entités inobservables n'appelle ni croyance ni incroyance (l'attitude rationnelle est l'agnosticisme). Ce défi oblige les réalistes à préciser et durcir leurs positions pendant les décennies suivantes.

Du côté de la métaphysique analytique, les années 1970-1980 voient un retour en force du réalisme modal sous l'impulsion de David Lewis. Dans On the Plurality of Worlds (1986), Lewis défend le réalisme modal extrême : les mondes possibles existent au même titre que le monde actuel, simplement séparés de lui spatio-temporellement. Ce réalisme radical permet de traiter les propositions modales (sur ce qui est possible ou nécessaire) avec la même rigueur extensionnelle que les propositions sur le monde actuel. Peu de philosophes ont suivi Lewis dans cette direction, mais sa position a forcé la discussion sur la nature des modalités à un niveau de précision et d'exigence inédit.

Saul Kripke, dans La Logique des noms propres (Naming and Necessity, 1980), contribue différemment au réalisme. Sa théorie de la référence directe, selon laquelle les noms propres et les termes d'espèces naturelles réfèrent directement à leurs objets, sans passer par des descriptions, implique que certaines vérités sont nécessaires mais connues a posteriori (l'eau est H2O, la chaleur est le mouvement moléculaire). Cela réhabilite un essentialisme des espèces naturelles compatible avec le réalisme scientifique.

Le réalisme moral suit une trajectoire parallèle mais distincte. Contre l'émotivisme d'Ayer et le prescriptivisme de Hare, qui réduisaient les jugements moraux à des expressions d'attitudes ou à des prescriptions, des philosophes comme G. E. Moore avaient déjà affirmé au début du siècle l'existence de propriétés morales objectives (le bien comme propriété non naturelle indéfinissable). Cette tradition est relancée dans les années 1970-1980 par des penseurs comme Derek Parfit, Russ Shafer-Landau et David Enoch, qui défendent des formes de réalisme moral non naturel : il existe des faits moraux objectifs, irréductibles aux faits naturels, que la raison peut découvrir. D'autres, comme Peter Railton ou Frank Jackson, optent pour un réalisme moral naturaliste : les faits moraux sont identifiables à des faits naturels complexes, relatifs aux intérêts et au bien-être des individus.

À partir des années 2000, la scène philosophique est marquée par l'émergence du nouveau réalisme et du réalisme spéculatif (speculative realism). Ce mouvement, né d'un atelier à Goldsmiths (Londres) en 2007, rassemble des penseurs très différents (Quentin Meillassoux, Graham Harman, Ray Brassier, Iain Hamilton Grant) autour d'un seul point commun : la critique de ce que Meillassoux appelle le corrélationisme. Le corrélationisme désigne la thèse, commune à Kant et à une grande partie de la philosophie moderne, selon laquelle nous n'avons accès qu'à la corrélation entre pensée et être, jamais à l'être en lui-même. Meillassoux, dans Après la finitude (2006), attaque cette position en faisant valoir les énoncés ancestraux (les affirmations scientifiques sur un monde antérieur à toute conscience humaine) comme preuve que la pensée peut atteindre l'absolu. Il défend un réalisme qu'il nomme matérialisme spéculatif, fondé sur la contingence absolue des lois de la nature.

Graham Harman, de son côté, développe une ontologie orientée vers les objets (Object-Oriented Ontology, OOO) : toutes les entités (humaines ou non, réelles ou fictives) ont une réalité propre qui se retire de toute relation et de toute connaissance. Aucun objet n'est épuisé par ses relations ou ses effets; il y a toujours un "excès" ontologique inaccessible. Cette position rompt non seulement avec le corrélationisme, mais avec tout relationnisme ontologique.

En France, Maurizio Ferraris propose indépendamment un nouveau réalisme (Manifeste du nouveau réalisme, 2012), insistant sur l'idée que le monde résiste à nos conceptualisations : cette résistance du réel est le critère fondamental du réalisme. Markus Gabriel, influencé à la fois par l'idéalisme allemand et par la phénoménologie, développe une position originale dans Pourquoi le monde n'existe pas (2013) : il défend un réalisme des champs de sens selon lequel des objets existent dans des champs de sens variés, sans qu'il y ait un monde unique qui les englobe tous.

Aujourd'hui, le réalisme reste l'un des problèmes les plus vifs de la philosophie. Le débat entre réalisme scientifique et ses adversaires n'est pas clos. La question de savoir si les propriétés mentales, morales, mathématiques ou esthétiques ont une existence objective continue d'alimenter des positions contrastées. Et la critique du corrélationisme lancée par les réalistes spéculatifs a relancé des questions que beaucoup croyaient dépassées sur la possibilité d'une métaphysique qui pense le monde indépendamment de nous. Ce qui unit toutes ces formes de réalisme, à travers leur diversité, c'est une même conviction fondamentale : la réalité ne se réduit pas à ce que nous en pensons, ne se dissout pas dans le langage, la culture ou la subjectivité. Elle résiste, elle déborde, elle surprend.

Le réalisme mathématique.
La question du réalisme en mathématiques se pose avec une acuité singulière qui tient à la nature même de ses objets. Nombres, ensembles, fonctions, espaces de dimension infinie : ces entités ne se laissent ni voir ni toucher, et pourtant le mathématicien en parle avec une assurance d'artisan, comme s'il explorait un territoire préexistant. L'attitude spontanée de la plupart des chercheurs est un réalisme de travail, une conviction que l'on découvre plutôt qu'on invente, qu'une conjecture bien formulée est soit vraie soit fausse avant même qu'une preuve ne soit trouvée. Ce réalisme naïf, si l'on ose dire, entre cependant en tension avec la conscience aiguë que la mathématique contemporaine a développée de la multiplicité de ses fondements et de la liberté de ses constructions.

Le platonisme mathématique constitue la forme la plus classique de ce réalisme. Selon cette vision, dont Kurt Gödel fut le défenseur le plus illustre au XXe siècle, les objets mathématiques existent indépendamment de l'esprit humain, dans un monde intelligible auquel nous avons accès par une forme d'intuition analogue à la perception sensible. Gödel n'hésitait pas à parler d'une perception des concepts, et il justifiait ainsi la possibilité de décider des axiomes de la théorie des ensembles en "voyant" leur vérité. Le réalisme gödelien a trouvé un écho dans la recherche contemporaine sur les grands cardinaux, où des mathématiciens comme Hugh Woodin défendent l'idée qu'il existe une vérité objective sur l'hypothèse du continu, que les extensions de ZFC par des axiomes de grands cardinaux nous rapprochent de cette vérité, et que le programme Ultimate L pourrait isoler un univers ensembliste canonique. On voit ici se déployer un réalisme fort, nourri par la pratique de pointe, où l'existence des ensembles se charge d'une densité ontologique presque palpable.

Ce réalisme des objets bute pourtant sur des difficultés épistémologiques profondes, dont la plus célèbre est le dilemme de Paul Benacerraf. Comment des êtres humains, insérés dans le monde spatio-temporel et causal, pourraient-ils avoir une connaissance fiable d'objets abstraits, sans relation causale avec nous? La réponse gödelienne par l'intuition laisse beaucoup de philosophes insatisfaits, car elle semble remplacer un mystère par un autre. Benacerraf a également montré, par son argument de la pluralité des réductions, que l'identification des nombres à des ensembles particuliers est arbitraire : le nombre 3 peut être l'ensemble de von Neumann {,{},{,{}}} ou l'ensemble de Zermelo {{{}}}, et aucun argument mathématique ne permet de décider entre ces deux. Ce constat pousse à abandonner l'idée que les objets mathématiques possèdent une identité intrinsèque au profit de ce qui importe réellement dans la pratique : les relations structurales qu'ils entretiennent.

De là est né le réalisme structuraliste, qui s'est imposé comme l'une des positions majeures des dernières décennies. Initié par Michael Resnik et Stewart Shapiro, il affirme que les mathématiques ne portent pas sur des objets dotés d'une nature interne, mais sur des structures : la suite des nombres naturels n'est rien d'autre qu'une structure d'ordre discret avec un premier élément et sans dernier, un ensemble de places liées par des relations. Ce qui existe, dans une version dite ante rem, c'est la structure elle-même, universel abstrait dont les réalisations concrètes ne sont que des instances. Dans une version in re, plus aristotélicienne, les structures existent incarnées dans le monde physique ou dans d'autres systèmes, sans former un troisième règne. Ce structuralisme permet de dissoudre le problème de l'identification des nombres : le 3 n'est pas un objet, c'est une position dans la structure des entiers naturels, et peu importe comment on la représente ensemblistement. Il entre en résonance profonde avec le développement des mathématiques contemporaines, qui ont largement cessé de considérer les objets comme essentiels pour se concentrer sur les morphismes, les catégories et les relations. La théorie des catégories elle-même, en faisant de la notion de flèche le concept primitif, fournit un langage où l'on ne parle presque plus d'éléments, mais uniquement de relations. Certains y ont vu un argument supplémentaire en faveur d'un réalisme relationnel, où la substance s'efface derrière la connexion.

Parallèlement à ce courant structuraliste, l'argument d'indispensabilité de Willard Van Orman Quine et Hilary Putnam a fourni une puissante motivation empiriste au réalisme. Les mathématiques sont massivement et indispensablement utilisées dans les sciences de la nature. Or, pour Quine, nous devons croire à l'existence des entités sur lesquelles nos meilleures théories scientifiques quantifient. Si la physique quantifie sur les espaces de Hilbert ou les groupes de symétrie, un engagement ontologique envers ces structures mathématiques est rationnellement obligatoire. Ce réalisme naturalisé ne requiert aucune intuition mystérieuse : il fait des mathématiques un constituant abstrait mais réel du monde, dont nous postulons l'existence par inférence à la meilleure explication, exactement comme les électrons ou les trous noirs. Une variante plus modérée, le réalisme des théories scientifiques, est souvent adoptée par les physiciens sans qu'ils se posent la question métaphysique : les entités mathématiques existent au sens où elles sont des éléments inéliminables de la description du réel, sans qu'il soit nécessaire de les hypostasier.

Face à ces réalismes pluriels, des positions anti-réalistes ou déflationnistes ont gagné en sophistication. Le fictionalisme de Hartry Field, par exemple, cherche à montrer que les mathématiques sont une fiction utile que l'on pourrait, en principe, éliminer. Field a tenté de reconstruire la physique newtonienne sans quantifier sur des entités mathématiques, en utilisant une géométrie substantielle où les points de l'espace-temps sont concrets. L'application des mathématiques ne serait alors qu'un raccourci commode, un jeu d'écriture conservateur qui ne nous engagerait pas ontologiquement. Si le programme de Field n'a pas tenu toutes ses promesses face à la complexité de la physique quantique contemporaine, il a contraint les réalistes à affiner leurs arguments. Les structuralistes lui objectent que l'espace-temps substantiel est lui-même une structure, de sorte que l'on n'élimine pas la structure, on la déplace. Le débat est ainsi devenu plus subtil : il ne porte pas tant sur l'existence que sur la nature ultime de ce qu'on appelle existence mathématique.

Le développement de l'informatique théorique et des mathématiques expérimentales a, lui aussi, modifié les approches. La possibilité d'étudier des structures finies mais immenses, de tester des conjectures sur des millions de cas, donne aux mathématiciens un sentiment de découverte empirique qui renforce le réalisme spontané. On parle de "paysage mathématique" avec ses régularités constatées, ses accidents, ses singularités imprévues, comme si l'on cartographiait un continent. Cela nourrit un réalisme de l'exploration, qui n'a certes pas la pureté des arguments métaphysiques, mais qui constitue le sol nourricier de la recherche. L'impression qu'il existe une réalité mathématique objective est renforcée par les connexions inattendues entre domaines éloignés : le fait que la fonction zêta de Riemann surgisse à la fois de la théorie des nombres et des systèmes quantiques chaotiques donne le sentiment d'une structure sous-jacente qui ne dépend pas des caprices de l'esprit.

Le constructivisme et l'intuitionnisme proposent une conception alternative de la réalité mathématique. Pour un intuitionniste à la manière de Brouwer, le mathématicien ne découvre pas un monde extérieur mais déploie les constructions de son esprit. Pourtant, même dans ce cadre, il existe une forme de résistance : toute construction n'est pas valide, et l'activité reste normée par des lois internes que l'on découvre progressivement. Plus récemment, le réalisme de la logique, porté par les travaux en théorie de la démonstration et en théorie des types, voit dans les systèmes de règles non de simples conventions, mais l'expression d'une structure logique objective. La correspondance de Curry-Howard, qui identifie preuves et programmes, a suscité un réalisme computationnel où les types sont vus comme des propositions et les programmes comme des preuves, constituant un univers objectif de constructions possibles.

L'unité du réalisme mathématique contemporain est donc introuvable, mais sa persistance est un fait massif. Très rares sont les mathématiciens qui adhèrent à un formalisme strict selon lequel les mathématiques ne seraient qu'un jeu de manipulation de symboles sans signification. La pratique la plus ordinaire, l'intuition la plus quotidienne, la dynamique de la découverte et la confiance dans le verdict du temps plaident pour un rapport réaliste au monde mathématique. Simplement, ce réalisme s'est affiné : il n'est plus nécessairement un réalisme d'objets, il peut être un réalisme de structures, de relations, de vérités, de modalités. Il n'exige plus un royaume platonicien figé; il peut se satisfaire d'une objectivité émergeant de la pratique collective ou de la nécessité rationnelle. La leçon des mathématiques contemporaines est donc qu'elles nous obligent à penser un réalisme sans naïveté, qui assume la médiation du langage, de la logique et de l'histoire, tout en maintenant que quelque chose, dans cette activité, résiste et s'impose à nous avec la force de ce qui ne dépend pas de notre arbitraire.

Le réalisme en physique.
La question du réalisme traverse la physique contemporaine comme un fil à la fois conducteur et perturbateur. Il s'agit, au fond, de savoir si les théories que nous élaborons décrivent une réalité indépendante de nos instruments et de nos concepts, ou si elles ne constituent que des outils prédictifs, des constructions commodes dénuées de prétention ontologique. Le succès de la physique classique avait ancré l'idée d'un monde extérieur objectif, régi par des lois déterministes, où les objets possèdent des propriétés bien définies qu'un observateur idéal peut dévoiler sans les altérer. Ce réalisme spontané, presque naïf, s'est trouvé profondément ébranlé par les deux grandes révolutions du début du XXe siècle, la relativité et la mécanique quantique, non parce qu'elles invalideraient toute forme de réalisme, mais parce qu'elles en redessinent radicalement les conditions.

La mécanique quantique a porté le trouble le plus profond. L'étrangeté du formalisme (superpositions d'états, principe d'incertitude, intrication) a conduit certains de ses fondateurs, comme Niels Bohr et Werner Heisenberg, à défendre une position épistémologique que l'on qualifiera plus tard d'antiréaliste ou d'instrumentaliste. Dans l'interprétation dite de Copenhague, la physique ne décrit pas une réalité en soi, mais seulement ce que l'on peut dire des phénomènes dans des conditions expérimentales données. Le vecteur d'état ne représenterait pas une propriété objective d'un système, mais un condensé d'information, un outil de calcul pour prédire des résultats de mesure. La notion de mesure elle-même y occupe une place irréductible et non analysée, introduisant une coupure inexpliquée entre le monde microscopique et le monde classique, entre le domaine quantique et l'observateur. Cette coupure, profondément anti-réaliste dans l'esprit, a été vigoureusement combattue par des physiciens comme Albert Einstein, pour qui la physique devait continuer à parler d'un monde extérieur doté d'une existence autonome. Ses objections, cristallisées dans le célèbre paradoxe EPR, visaient à montrer que la mécanique quantique était incomplète, qu'elle ne rendait pas compte de tous les éléments de réalité. L'idée de variable cachée locale s'inscrivait dans une quête de réalisme classique élargi, où chaque particule posséderait des propriétés intrinsèques, même lorsque la théorie n'en donne qu'une description statistique.

L'expérience a fini par trancher de manière partielle mais spectaculaire. Les inégalités de Bell et les tests successifs, depuis les expériences d'Alain Aspect jusqu'aux dispositifs contemporains, ont montré qu'un réalisme local (celui qui conjugue l'existence de propriétés définies et l'impossibilité d'influences instantanées à distance) est incompatible avec les prévisions quantiques. La nature viole les inégalités de Bell : elle se comporte de manière non locale selon le réalisme, ou bien elle abandonne le réalisme des valeurs prédéterminées. Cette réfutation du réalisme local ne signifie pas la fin de tout réalisme. Elle oblige seulement à le redéfinir en renonçant soit à la localité, soit à une conception classique de l'existence des propriétés avant la mesure. Une pluralité d'interprétations réalistes a émergé de ce constat, chacune acceptant de payer un prix ontologique élevé.

La mécanique de Bohm, par exemple, restaure un réalisme de trajectoire en postulant l'existence de positions bien définies pour les particules, pilotées par une onde pilote non locale. Ici, la réalité est constituée de corpuscules et d'une onde physique agissant dans l'espace de configuration, un être mathématique au statut ontologique élargi. L'image du monde est déterministe et indépendante de l'observateur, mais elle exige une non-localité fondamentale, acceptée comme un fait brut. Les théories à effondrement spontané, comme le modèle GRW, modifient la dynamique quantique elle-même pour que les superpositions d'objets macroscopiques s'effondrent objectivement, sans intervention d'un observateur. Elles aussi défendent un réalisme physique : la fonction d'onde décrit un champ ou une densité de réalité dans l'espace ordinaire, et ses localisations aléatoires sont des processus physiques authentiques. La position la plus radicale est peut-être celle des mondes multiples d'Everett, où l'on prend le formalisme quantique au pied de la lettre sans y ajouter d'effondrement. Le vecteur d'état universel, qui ne cesse d'évoluer de façon unitaire, décrit une réalité ramifiée en d'innombrables branches également réelles. La difficulté, dans ce cadre, n'est pas l'absence de réalisme mais au contraire un excès de réalité, qui semble diluer l'individualité des observateurs et pose le problème du fondement des probabilités dans un univers où tout ce qui peut arriver arrive. Le réalisme everettien est un réalisme du vecteur d'état comme entité fondamentale, au prix d'une ontologie proliférante.

Ces développements montrent que la physique contemporaine n'est pas un monolithe anti-réaliste; elle abrite des réalismes concurrents, parfois profondément divergents. Une autre voie, moins engagée dans l'interprétation fine des formalismes, est celle du réalisme structurel. Selon cette perspective, ce que nos théories réussissent à saisir n'est pas la nature intrinsèque des objets inobservables, mais la structure des relations qu'ils entretiennent. Les équations de la physique survivent aux changements de paradigmes, de Fresnel à Maxwell, de Newton à Einstein, parce qu'elles encodent des invariants structurels, alors que les images concrètes que l'on se fait des entités changent radicalement. Le réalisme structurel épistémique affirme que nous ne pouvons connaître que les relations; sa version ontique, plus audacieuse, avance que la réalité elle-même n'est faite que de structures. Une telle position trouve un écho dans les théories de jauge et les symétries de la physique des particules, où les entités paraissent moins fondamentales que les transformations qui les relient, où le concret s'efface derrière le réseau mathématique.

La cosmologie contemporaine pousse encore plus loin la tension réaliste. L'inflation éternelle et la théorie des cordes conduisent à des scénarios de multivers, des régions immenses et probablement déconnectées causalement de la nôtre, où les constantes de la physique peuvent prendre d'autres valeurs. Sommes-nous en droit d'affirmer l'existence réelle de ces autres univers, qui par construction échappent à toute vérification observationnelle directe? Certains y voient une fuite hors du réalisme, un abandon de la testabilité poppérienne au profit d'un principe anthropique aux allures de tautologie. D'autres, comme David Deutsch ou Max Tegmark, assument un réalisme encore plus englobant où l'existence mathématique suffit à fonder l'existence physique. Le principe du plénitude ontologique est poussé à l'extrême : est réel tout ce qui est mathématiquement possible. Mais cette forme de réalisme, qui dissout la physique dans la logique, risque de perdre le contact avec ce qui faisait la force du réalisme scientifique classique, à savoir l'ancrage empirique et la distinction entre le possible et l'actuel.

Le tableau contemporain se caractérise donc par une fragmentation du réalisme plus que par son abandon. La physique des champs effectifs, qui domine la pratique de la physique des hautes énergies et de la matière condensée, a par ailleurs acclimaté les chercheurs à une forme de pragmatisme épistémologique : nos théories à basse énergie sont des approximations valides dans un certain domaine, indépendamment de ce qui se passe aux échelles plus fondamentales. L'autonomie des niveaux descriptifs rend possible un réalisme local et contextuel, un réalisme de domaine qui accepte que la réalité puisse se dire de multiples façons selon l'échelle et le point de vue. Cela ne signifie pas renoncer à l'idée qu'il y ait une étoffe du monde, mais reconnaître que notre accès à cette étoffe passe toujours par des médiations théoriques et instrumentales, et que la notion même de réalité se pluralise sans se dissoudre.

Ainsi, le réalisme dans la physique contemporaine survit, mais sous des formes transformées et disputées. L'exigence de rendre compte de la cohérence des phénomènes et de la stabilité des prédictions continue d'orienter le questionnement vers une extériorité qui résiste et surprend. Si l'idéal classique d'une représentation imageable et indépendante de l'observateur a volé en éclats, l'enquête sur la nature de ce qui est ne s'est pas pour autant éteinte; elle s'est déplacée vers des interrogations plus fines sur ce que pourrait signifier "être réel" quand l'espace-temps, la causalité et même l'individualité des objets perdent leur évidence. 

.


Dictionnaire Idées et méthodes
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
[Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2004 - 2026. - Reproduction interdite.