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L'individualisme

L'individualisme est une doctrine philosophique ou un faisceau de doctrines qui placent l'individu au centre de toute réflexion morale, politique et sociale, en le considérant comme la valeur première face au groupe, à la communauté ou à l'État. Il postule que la personne singulière possède une dignité et des droits qui ne dépendent pas de son appartenance à un collectif, et que ce dernier n'a de légitimité que dans la mesure où il sert les intérêts, la liberté ou l'épanouissement des individus qui le composent.

Sur le plan métaphysique et anthropologique, l'individualisme suppose que l'individu est une réalité première, dotée d'une raison et d'une volonté propres, capable de se déterminer par lui-même plutôt que d'être simplement façonné ou absorbé par les structures sociales. Cela s'oppose aux conceptions holistes, comme celles qu'on trouve chez certains penseurs organicistes ou communautariens, pour qui la société ou la communauté précède et constitue l'individu, qui n'aurait de sens qu'à travers elle.

Sur le plan moral, l'individualisme affirme généralement que c'est l'individu, et non la collectivité, qui est la source et la fin des valeurs éthiques : chacun doit pouvoir juger par lui-même du bien et choisir sa propre conception de la vie bonne, pourvu qu'il respecte une liberté équivalente chez autrui. On retrouve cette idée chez des auteurs comme John Stuart Mill, pour qui la liberté individuelle ne doit être limitée que lorsque son exercice nuit à autrui.

Sur le plan politique et économique, l'individualisme a nourri le libéralisme classique, avec des penseurs comme John Locke, qui fondent les droits naturels (vie, liberté, propriété) sur l'individu antérieur à toute organisation politique, l'État n'étant qu'un instrument créé par contrat pour protéger ces droits. Cette tradition se retrouve aussi dans le libertarisme contemporain, chez des auteurs comme Robert Nozick, qui défend une conception minimale de l'État au nom de la souveraineté individuelle.

Philosophie classique.
Dans la philosophie classique, l'individualisme est simplement le contraire du collectivisme. Considéré du point de vue psychologique, c'est la tendance de l'individu à se prendre lui-même pour fin, à subordonner le bien des autres au sien propre. Politiquement, c'est le système ou le mode d'organisation sociale qui prend pour base théorique où réalise plus ou moins dans la pratique l'indépendance de l'individu à l'égard de la communauté, le libre épanouissement des aspirations personnelles. Il ne semble guère douteux que le progrès politique dans le passé n'ait eu lieu dans le sens de l'individualisme, s'il a consisté essentiellement dans l'affranchissement graduel des personnes, devenues de plus en plus maîtresse d'elles-mêmes et de leurs biens, de mieux en mieux garanties dans leurs droits.

La constitution anglaise, celle des États-Unis, la Révolution française avec sa Déclaration des droits de l'homme, la République, issue finalement de cette Révolution, ont été regardées comme les dernières étapes de ce progrès. Or, l'élément commun à toutes ces formes politiques, et mesure leur valeur comparative, n'est-ce pas précisément la part qu'elles font à la liberté; et cette liberté, qu'est-ce autre chose, en dernière analyse, que l'autonomie du citoyen dans la cité? On a peine à croire que les sociétés humaines aient fait fausse route en se développant dans ce sens. Pour l'admettre, il faudrait changer radicalement notre idée de la civilisation, renoncer, par exemple et avant tout, à la conception morale qui semble rallier le mieux tous les esprits éclairés de notre temps, la morale du respect des personnes et de l'autonomie des volontés.

Cependant l'individualisme à outrance serait, à la limite, destructif de toute société et radicalement immoral. On s'en aperçoit aujourd'hui, ceux-là même qui ne s'en étaient pas d'abord avisés; d'où le juste discrédit des doctrines et, à la longue, des institutions qui abonderaient uniquement dans le sens de l'égoïsme individuel sans le corriger par le sentiment de ce que la partie doit au tout, le citoyen à la cité. L'analogie des sociétés naturelles avec les organismes, prisée par la sociologie du XIXe siècle, a fait apparaître la solidarité des individus comme aussi nécessaire au bien de la société que la solidarité des cellules est nécessaire au bien de l'organisme. L'esprit de solidarité, qui, s'il n'est pas le contraire de l'individualisme, en est au moins le correctif, apparaît dès lors comme le complément indispensable de l'esprit de liberté, lequel, faute d'être tempéré de la sorte, conduit en morale à l'égoïsme sans scrupule, en politique à l'anarchie, dans l'ordre économique à tous les effets de l'implacable concurrence, dans l'ordre social, à toutes les laideurs de la lutte sans merci des intérêts. De même que, pour les organismes, l'hypertrophie de quelques cellules aux dépens des autres est une sûre cause de destruction, de même l'est, pour les sociétés, l'hypertrophie monstrueuse de certains individus aux dépens des autres, ou, ce qui ne vaut pas mieux, l'exaltation furieuse de toutes les individualites au mépris du bien public. 

« Quand tous sont isolés par l'égoïsme, a dit Benjamin Constant, il n'y a que de la poussière, et dès qu'un orage arrive, c'est de la fange. »
Si donc l'individualisme garde ses droits en sociologie (car comment la société qui n'est faite, après tout, que d'individus atteindrait-elle ses fins en dehors du bien de ses membres?) ce n'est jamais qu'au même titre et dans la même mesure que la liberté même, laquelle n'est respectable qu'à la condition de respecter les autres, n'est sacrée moralement que comme sujette du devoir, et serait mortelle socialement si elle n'était, non seulement contenue par la justice, mais transfigurée par l'amour. La liberté ivre de son propre vin n'est qu'un dissolvant; l'individualisme sans frein est odieux. Point de société qui résiste à l'esprit de dispersion si l'esprit d'union n'était plus fort, c.-à-d. l'esprit de solidarité, de fraternité qui fait que l'individu s'oublie pour les autres, trouve son plus grand bonheur au besoin dans le sacrifice. (H. Marion).

Philosophie contemporaine.
Dans la philosophie contemporaine l'individualisme se présente comme un ensemble de positions théoriques et normatives qui se déploient dans des registres distincts, fréquemment en tension les uns avec les autres. 

L'individualisme méthodologique.
L'individualisme méthodologique, d'abord, est une thèse portant sur l'explication des phénomènes sociaux : il soutient que toute explication satisfaisante en sciences sociales doit ultimement se référer à des faits concernant des individus et leurs interactions, et non à des entités collectives conçues comme des agents autonomes. Cette tradition, dont Max Weber est présenté comme le pionnier en sociologie et que Karl Popper a reformulée après la Seconde Guerre mondiale, a connu un renouveau analytique considérable, notamment à travers les travaux de John Watkins dans les années 1950. La définition canonique en a été donnée dès 1909 par Joseph Schumpeter, qui forgea l'expression pour caractériser la méthode de Carl Menger, reprise ensuite par Weber. Dans sa version poppérienne, l'individualisme méthodologique s'articule à une critique du holisme, c'est-à-dire de toute conception selon laquelle le tout social serait premier et hiérarchiquement supérieur aux individus qui le composent. 

Toutefois, des auteurs analytiques postérieurs, parfois qualifiés de post-watkinsiens, ont retourné cette tradition contre elle-même en adressant à l'individualisme méthodologique des objections nourries, à la faveur de l'émergence parallèle de formes raffinées de néo-holisme. Ces critiques, minutieusement argumentées mais souvent peu soucieuses des débats effectifs en sciences sociales, introduisent selon certains commentateurs des confusions qui tiennent aux équivoques subsistant chez les représentants mêmes de l'individualisme méthodologique. Une distinction importante traverse cette littérature : celle entre un individualisme méthodologique réductionniste, qui tend à ramener le complexe au simple partout où cela paraît possible, et un individualisme méthodologique antiréductionniste, que Robert Nozick a contribué à mettre en évidence dans le contexte de la tradition autrichienne.

L'individualisme politique et moral.
L'individualisme politique et moral constitue un second registre, normatif celui-là. Il désigne une conception politique, sociale et morale qui tend à privilégier les droits, les intérêts et la valeur de l'individu par rapport à ceux du groupe et de la communauté, en prônant l'indépendance de l'individu et en valorisant l'action et la réflexion personnelles. Cette définition large permet de comprendre pourquoi l'individualisme politique n'est pas nécessairement incompatible avec une figure du sujet politique responsable ou du citoyen : l'affirmation de l'individu n'équivaut pas à la négation de toute dimension collective. Dans la philosophie politique contemporaine, cette veine individualiste se décline selon des modalités très diverses. Le libertarisme de Robert Nozick, exposé notamment dans Anarchie, État et utopie, en représente une version radicale : chaque individu mérite de mener sa vie comme il l'entend, de façon autonome, et l'État doit s'arrêter là où commencent les droits individuels, le groupe social n'étant rien de plus que la somme de ses composantes individuelles. 

La théorie de la justice de John Rawls, bien que parfois critiquée pour son "individualisme de principe", se situe dans un rapport plus complexe à cette tradition : Rawls affirme que la société humaine est véritablement composée d'individus autonomes, qu'elle est un "système de coopération", mais il se détache progressivement de l'individualisme moral de Kant et de Mill en reconnaissant que le libéralisme individualiste de ces auteurs constitue une doctrine morale s'appuyant sur une théorie compréhensive de la personne. Friedrich Hayek, de son côté, articule un individualisme qu'il rattache aux Lumières écossaises et qu'il place au fondement de son libéralisme : il s'agit d'un individualisme relationnel et méthodologique, fondé sur la croyance en la faillibilité de la raison humaine et en sa correction dans le cadre de l'ordre spontané du marché. Chez Hayek, l'individualisme méthodologique se convertit en une vision politique où la société libre n'est pas fondée sur le bien-être social ou l'égalité, mais sur des normes spontanées émergeant de l'ordre du marché, cet ensemble impersonnel de règles et de procédures qui maximise les libertés individuelles.

Les critiques de l'individualisme.
Un troisième pôle est constitué par les critiques de l'individualisme, qui émanent de traditions philosophiques variées et qui ont profondément marqué le débat contemporain. La critique communautarienne, d'abord, s'en prend à l'individualisme libéral en lui reprochant d'ignorer la dimension constitutive des appartenances et des liens sociaux dans la formation de l'identité personnelle. Charles Taylor, figure majeure de ce courant, ne se contente pas de condamner l'individualisme : il en propose une redéfinition à travers l'idéal d'authenticité, qu'il voit à la source de l'individualisme moderne, et il soutient que cet idéal, bien compris, recèle une aspiration dont les présupposés sont incompatibles avec l'instrumentalisme et l'égoïsme possessif. La critique taylorienne de l'individualisme révèle ainsi qu'il existe un idéal moral inhérent à la subjectivité moderne, et que la reconstruction de cet idéal réside dans la recherche d'une authenticité dont les sources sont celles du sentiment moderne de l'identité personnelle. 

À côté de cette critique communautarienne, une veine critique plus sociologique et anthropologique s'est attachée à diagnostiquer les pathologies de l'individualisme contemporain. Gilles Lipovetsky, dans L'ère du vide, décrit le passage à une société post-moderne où l'universel, l'idéologie et la politique laissent place à l'individuel, au psychologique et à la diversité, et où la séduction, la communication et la flexibilité remplacent la coercition. Pour Lipovetsky, cet individualisme n'est pas nécessairement nihiliste : il se veut porteur d'un idéal moral, même s'il s'accompagne d'un individualisme irresponsable qu'il décrit avec acuité. 

D'autres auteurs, comme Richard Sennett et Christopher Lasch, mettent l'accent sur le narcissisme et la "fatigue d'être soi" qu'engendre cet individualisme, tandis qu'Alain Ehrenberg théorise cette dernière notion pour rendre compte des souffrances psychiques liées à l'injonction contemporaine à l'autonomie. 


Un pôle critique identifie ainsi deux grands versants de l'individualisme contemporain : la légitimation du plaisir et la volonté d'autonomie, mais aussi l'individualisation exacerbée des êtres, la rétraction et le refus de la vie publique.

Le paradoxe de l'individualisme.
Un paradoxe traverse cependant l'individualisme contemporain, qui empêche de le réduire à une simple célébration du moi ou à une pure pathologie sociale. L'individu contemporain, observe-t-on, ne peut avoir pleinement libre cours qu'à partir du moment où il présuppose non plus une relation idéelle avec les autres, comme dans l'individualisme philosophique des Lumières, mais une relation factuelle : il n'existe que par l'autre, que par la relation qu'il entretient ici et maintenant avec lui. Contrairement à ce qui est parfois trop vite affirmé, l'individu contemporain ne se constitue pas contre l'institution, mais bien plutôt grâce à elle. Ce paradoxe d'un individu qui ne peut emprunter les voies de l'auto-ipséité et céder au mirage de la totale clôture du Moi conduit à comprendre pourquoi l'analyse sociologique a si souvent mis l'accent sur les tiraillements de l'individu d'aujourd'hui, sur les écarts qu'il doit combler entre les attentes de rôle qu'il avait pu intégrer et les valeurs et conditions sociales d'effectuation qu'il rencontre. Jean-Claude Kaufmann, dans une perspective simmélienne, situe l'individu à l'intersection de différents cercles d'appartenance et de définition de soi qui, parfois, le tirent à hue et à dia et le maintiennent dans une sorte d'hétéronomie radicale quand il se pensait source absolue de lui-même. 

Le principe de cohérence dont l'individu contemporain ne peut se passer peut alors être recherché du côté du collectif, du communautaire ou du sociétaire, sans qu'il soit nécessaire de retrouver les anciennes transcendances. C'est dans cet espace de tension entre l'affirmation de soi et la dépendance à l'égard des supports collectifs que se joue une grande partie du débat philosophique contemporain sur l'individualisme. Fabienne Brugère distingue ainsi plusieurs formes d'individualisme : l'individualisme néolibéral fondé sur l'image de l'individu performant et riche, l'individualisme moral qui pose le soi comme valeur indépendante des relations sociales, et un troisième qui consacre le culte de soi, le narcissisme théorisé par Christopher Lasch. 

Alain Renaut, de son côté, a analysé l'irrésistible assomption de l'individualisme contemporain, cet individualisme "absolu" dont il voit les premières prémisses chez Hegel et Nietzsche et dans lequel il discerne l'un des fondements du néolibéralisme et de ses excès. Renaut reproche à Louis Dumont d'avoir bloqué la réflexion sur la question de l'individualisme en opposant de manière trop rigide les sociétés holistes et les sociétés individualistes, et d'avoir fait du holisme une "catégorie repoussoir" sans établir la distinction nécessaire entre l'affirmation de l'individu et celle du sujet. Pour Renaut, il n'y a rien dans l'affirmation individualiste des droits et de la valeur de l'individu qui s'oppose au fait de voir dans cet individu une figure du sujet politique responsable ou du citoyen; mais on peut aussi placer l'accent sur la dimension d'hétéronomie que recèle un individualisme qui, en libérant l'affirmation de l'individu de son ancrage rationaliste et métaphysique, le soumet dans le même temps à l'universel.

La question qui se pose alors est celle de savoir si l'individualisme contemporain est "sériel" ou "singulier" : s'il inscrit les individus dans la société telle qu'elle est, dans une société sérielle, ou s'il ouvre la voie à une singularisation authentique. C'est autour de cette alternative que se partagent aujourd'hui les philosophies de l'individu, entre les défenseurs d'un individualisme positif, où le sujet s'exprime dans des cadres adéquats lui permettant de se valoriser et de s'épanouir, et les analystes d'un individualisme négatif, où le sujet ne peut s'investir subjectivement par défaut de protections.

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