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Cortez
à la Conquête du Mexique
Depuis quelques années,
les Espagnols établis à Cuba
et dans les autres Antilles avaient déjà eu quelques échos de l'existence
de grandes constructions sur le continent, Ã l'Ouest.
Juan
de Grijalva avait abordé les côte du Yucatan
en 1518.
Cela décida, Diego Velazquez, le gouverneur de Cuba à monter une nouvelle
expédition à destination des côtes mexicaines. C'est ainsi que Hernan
Cortez fut mis en 1519
à la tête de onze embarcations ayant un équipage de cent dix hommes,
portaient plus de cinq cents soldats, trente-deux artilleurs avec dix pièces
de bronze, deux cent cinquante Indiens, dix-sept chevaux et quantité de
munitions. Il aborda au cap Cotoche situé à 200 kilomètres de là , sur
le littoral opposé du Yucatan.
Comme témoignage
de ses sentiments religieux qui lui concilièrent l'affection du clergé,Cortez
avait fait broder sur le pavillon de sa capitane une croix rouge pour indiquer
que sa tâche consistait autant à évangéliser qu'à soumettre les Indiens.
La flotte dispersée par une tempête se rallia devant l'île de Cozumel
où se présenta Géronimo de Aguilar qui, étant depuis longtemps captif
dans le Yucatan, en parlait la langue. Il put servir d'interprète, non
seulement dans les relations avec les Mayas,
mais encore dans celles avec les peuples Nahuas, par l'intermédiaire de
Malintzin (la célèbre Marina). Celle-ci, que les Espagnols eurent la
bonne fortune de rencontrer dans le Tabasco,
s'attacha à leur cause et put les renseigner exactement sur tout ce qui
concernait les indigènes, d'autant plus qu'à sa connaissance du maya
et du nahua elle joignit bientôt celle du castillan; elle joua un grand
rôle dans la conquête, à tel point que son son nom transformé en Malinche,
servit chez les Mexicains à désigner Cortez dont elle eut un fils. Après
avoir côtoyé le Yucatan, les explorateurs, débarqués sur le littoral
du Tabasco, furent assaillis par des milliers d'indigènes et ils ne l'emportèrent
qu'à cause de la terreur inspirée par leurs chevaux alors inconnus des
Indiens. Arrivé à San Juan de Ulua (pour Culua) le jeudi saint, 21 avril
1519,
Cortez reçut des présents de Montezuma II, roi de Mexico (Tenochtichtlan)
et empereur de la confédération culua; on le prenait pour un avatar
de Quetzalcoatl ,
à la fois dieu
et évangélisateur du IXe
siècle, venu d'au delà de l'océan Atlantique
et qui avait annoncé aux Mexicains l'arrivée de dominateurs blancs et
barbus. Cortez se garda bien de redresser cette erreur qui lui donna un
prestige dont il avait bien besoin, n'ayant que quelques centaines d'hommes
à opposer à toutes les forces d'un grand empire.
Sur la route de
Mexico.
Pour s'affranchir
de toute subordination à l'égard de Diego Velasquez, il se démit de
tous les emplois qu'il avait reçus et se fit élire capitaine général
et grand juge de la Villa Rica, fondée près Puerto de Bernal, à 84 kilomètres
au Nord de l'emplacement actuel de la Vera Cruz. En envoyant à Charles-Quint
tout l'or qu'il avait recueilli, il lui demanda la confirmation de ses
titres. Les partisans de Velasquez eurent beau protester, il poussa jusqu'Ã
la cruauté l'énergie qu'il mit à les réprimer; il tenta de s'emparer
des navires de Francisco de Garay, qui venait lui disputer ses conquêtes,
et il fit échouer ses propres embarcations tant pour ôter aux mécontents
les moyens de retourner à Cuba ,
que pour rendre l'équipage disponible et pouvoir l'employer à terre.
II ne montra pas moins d'habileté et de vigueur dans sa politique étrangère:
il se concilia les Totonaques en promettant de les délivrer du joug des
Mexicains, mais quoiqu'il eût besoin de leur concours, il ne craignit
pas de renverser leurs idoles et de les remplacer par des emblèmes chrétiens.
Après avoir laissé une garnison à la Villa Rica pour assurer ses communications
avec le littoral qui était sa base d'opération, où il recevait de temps
à autre quelques petits renforts, il se mit en route pour México (16
août 1519),
malgré la défense de Montezuma. Grâce à la supériorité de ses armes,
il mit en déroute les belliqueux Tlaxcaltèques qui voulaient l'empêcher
de passer par leur territoire, et il finit par s'allier avec eux contre
les Culuas, leurs ennemis communs (22 septembre
1519).
Avec un renfort de six mille de leurs meilleurs guerriers, il marcha contre
la ville de Cholula ,
république théocratique soumise à l'empire. Malgré le brillant accueil
qui lui fut fait dans cette grande et splendide cité, il la mit à sac
et fit massacrer trois mille de ses habitants, soit pour les punir d'un
complot, soit pour terroriser ses ennemis. Montezuma ne s'opposa plus Ã
sa marche et le reçut pacifiquement dans sa capitale le 8 novembre 1519.
Sept jours après, Cortez le fit arrêter sous le futile prétexte que
la garnison de la Villa Rica avait été attaquée par Quauhpopoca, fonctionnaire
de l'empire, et, tout en le traitant honorablement, il lui fit verser une
somme énorme en reconnaissance de la suzeraineté de Charles-Quint.
Une nouvelle alarmante
lui parvint au milieu de ces succès inespérés : Panfilo de Narvaez,
chargé par Velasquez de gouverner la Nouvelle-Espagne, comme on appelait
la partie soumise du Mexique, était arrivé devant San Juan de Ulua avec
dix-huit navires portant mille quatre cents Espagnols, mille indigènes
de Cuba ,
quatre-vingts chevaux (23 avril 1520).
Hernan
Cortez avec des forces moitié moins nombreuses (si toutefois l'on
n'y comprend pas les auxiliaires Totonaques, Tlaxcaltèques et Cholultèques),
avait à faire face à ce nouvel ennemi, tout en tenant en respect les
Mexicains indignés de la destruction de leurs idoles et exaspérés de
la tyrannie de quelques centaines d'étrangers. Il conjura le péril avec
une résolution et une habileté merveilleuses : laissant Mexico à la
garde du gros de ses troupes sous le commandement de Pedro
de Alvarado, il parut avec un détachement de quatre-vingts fantassins
qu'il quadrupla en route, gagna par des présents les gens qui étaient
chargés de l'arrêter, déploya toutes les ressources d'un juriste consommé
pour infirmer les documents qu'on lui opposait et, par une nuit obscure,
il surprit à Cempoallan Narvaez qui perdit un oeil dans la lutte et fut
fait prisonnier (29 mai). II prit à son service les troupes du vaincu,
fit désarmer sa flotte et rentra, le 24 juin, à México dont les habitants
s'étaient soulevés à la suite du massacre de six cents prêtres et nobles
dans une grande fête (10 mai). Les vivres manquant aux Espagnols dans
la citadelle où ils étaient enfermés avec Montezuma, il fallut rendre
la liberté au prince Cuitlahuac qui, au lieu de pourvoir à l'approvisionnement
des assiégés, se mit à la tête des insurgés. Le roi, qui jusqu'alors,
malgré sa captivité, avait été respecté de ses sujets, ne put plus
se faire obéir; son cousin Cuauhtemoc lui
lança des projectiles; ce fut un arrêt de mort : le trop faible et malheureux
monarque fut étranglé (30 juin 1520)
par les Espagnols qui ne pouvaient plus se couvrir de son autorité et
qui ne voulaient pas s'embarrasser de lui dans leur fuite. Ils opérèrent
leur sortie par une nuit pluvieuse (la noche triste) du 30 juin
au 1er juillet; l'obscurité leur fut plus
nuisible qu'utile : elle les mit dans l'impossibilité d'utiliser les armes
à feu et les chevaux; ils perdirent non seulement les trésors dont ils
étaient chargés, mais encore six cents Européens et quatre mille auxiliaires
indiens, tués par les Mexicains ou noyés dans les coupures de la chaussée
de Tacuba, sans parler de deux à trois cents chrétiens restés dans la
ville où ils furent immolés dans les temples.
L'ennemi ne poursuivit
pas vigoureusement les fugitifs et ne leur livra bataille qu'Ã Otumba.
Cortez donna de sa personne, fut grièvement blessé à la tête, mais
remporta une brillante victoire (7 juillet 1520)
et put gagner Tlaxcala qui lui resta fidèle dans l'adversité. Il y passa
le reste de l'année à se remettre et à reformer son armée, en y incorporant
ceux même que Velasquez et Garay envoyèrent à plusieurs reprises pour
l'attaquer, et en y joignant cent cinquante mille auxiliaires indiens.
Les combats d'Acatzinco, Tepeyacac, Quecholac, Tecamachalco, Tecalco, Quauhquechollan,
Itzocan, qu'il gagna personnellement ou par ses lieutenants, le rendirent
maître de tout le territoire situé au Sud de la république de Tlaxcala
et assurèrent les communications de Mexico à Vera Cruz par Orizaba. Après
avoir loyalement partagé le butin avec ses alliés et donné congé aux
Espagnols désireux de regagner Cuba ,
il partit à la fin de décembre 1520,
de la ville de Segura de la Frontera, fondée par lui à Tepeyacac, pour
aller assiéger Mexico avec cinq cent cinquante soldats espagnols, neuf
pièces d'artillerie, quarante chevaux et plus de cent mille auxiliaires
Tlaxcaltèques et autres, qui mirent à sac la magnifique ville de Tezcuco
dont le roi et les principaux habitants s'étaient réfugiés à Mexico.
Pendant que l'on construisait à Tlaxcala et que l'on transportait par
pièces treize brigantins pour les lancer sur le lac de Tezcuco, il soutint
les Chalques ses alliés, opprimés de langue date par les Mexicains, il
s'empara de Xaltocan, de Tlacopan, une des trois capitales de la confédération,
de Cuernavaca, de Xochimilco, où il aurait été tué si l'ennemi n'eût
pas plutôt cherché à le prendre vivant pour le sacrifier selon les rites.
En rentrant à Tezcuco il découvrit une conspiration formée par Antonio
de Villafaña et de nombreux partisans de Velasquez qui furent pendus.
Quelques arrivages des Antilles avaient notablement augmenté l'effectif
espagnol, et le nombre des auxiliaires indigènes avait été triplé;
tous les alentours des lacs étaient soumis; Tezcuco ayant fait défection,
ainsi que les autres villes et tribus culuas du voisinage, l'autorité
de Cuauhtemoc, second successeur de Montezuma,
ne s'étendait plus au delà des limites de sa capitale et des têtes de
chaussées. Herna Cortez aurait pu réduire Mexico par la famine, mais
il tenait à s'en emparer le plus tôt possible, de peur d'être devancé
par quelque compétiteur et surtout pour ne pas laisser débander ses troupes
et ses auxiliaires que l'appât du butin seul retenait sous ses drapeaux.
Les préparatifs
achevés, le premier combat aux avant-postes eut lieu le 31 mai 1521.
Pendant des semaines on continua de s'attaquer par eau ou sur les chaussées,
dont les Espagnols s'emparaient pendant le jour, pénétrant jusqu'aux
murs de la cité, mais qu'ils devaient abandonner la nuit pour prendre
un peu de repos; ils perdirent beaucoup des leurs et éprouvèrent parfois
de si grands échecs que les alliés les abandonnèrent pour quelque temps.
Mais la longueur du siège tint moins aux prodiges de valeur faits par
les Mexicains qu'au désir de Cortez de sauver les richesses renfermées
dans la ville; pour éviter que ses auxiliaires ne la missent à sac comme
Tezcuco, il eût mieux aimé qu'elle se rendit; aussi fit-il plusieurs
fois des propositions de paix à Cuauhtemoc
qui les repoussa imperturbablement, même lorsque toute la ville eut été
détruite quartier par quartier et que le dernier refuge des assiégés
était un retranchement en bois sur un terrain marécageux et peu accessible;
et après que des centaines de milliers de Culuas eurent presque tous péri
de faim, de misère, par la peste ou dans les combats, l'empereur tenta
de gagner la terre dans une barque (13 août 1521),
mais il fut reconnu et mené à Hernan Cortez
qui le traita honorablement et qui le maintint sur le trône sous la suzeraineté
de Charles-Quint, mais le fit vainement
torturer quelques jours après pour lui faire révéler l'endroit où étaient
cachés ses trésors réels ou supposés; car la médiocrité du butin
faisait murmurer les vainqueurs qui soupçonnaient le général d'en avoir
détourné la meilleure part et d'avoir altéré l'or fondu. Pour les apaiser
il les envoya chercher fortune dans les provinces, qui continuaient d'obéir
à Cuauhtemoc, même captif. Cortez, maître de la confédération culua,
reçut aussi la soumission du royaume de Michoacan,
qui jusque-là était resté indépendant. Il fit occuper la Zapotèque
et la Mixtèque (1521)
par Francisco de Orozco, et il chargea Pedro de
Alvarado de conquérir le littoral de l'océan Pacifique (1522)
jusqu'au Guatemala (1523).
Ayant ainsi étendu les limites du plus grand empire du nouveau monde,
il put s'attribuer les palais de deux Montezuma, lorsqu'il répartit l'emplacement
de la capitale ruinée entre les conquistadores, avec charge de reconstruire
chacun dans son lot.
Cortez contesté
par les siens.
L'autorité de Cortez
toutefois était bien précaire puisqu'il la tenait d'un semblant d'élection
et non du régent d'Espagne, le cardinal
Adrien, qui au lieu de l'investir avait envoyé au Mexique Cristobal de
Tapia avec le titre de gouverneur. Mais lorsque celui-ci eut débarqué
à San Juan de Ulua (décembre 1521),
les procureurs des trois principales villes fondées par Cortez, tout dévoués
au conquérant le sommèrent de rester dans son camp, sous prétexte de
parer au soulèvement des indigènes, allèrent trouver le nouveau gouverneur,
contestèrent ses pouvoirs comme n'émanant pas de l'empereur, mais seulement
de S. de Fonseca, président du conseil des Indes, lui achetèrent des
chevaux et un navire au prix qu'il en voulut, lui offrirent des lingots
d'or et le forcèrent de se rembarquer (janvier 1522),
avec des papiers pour sa justification. Les grandes conquêtes que Cortez
avait faites, sans l'appui de ses supérieurs et même malgré eux, lui
procurèrent enfin l'avantage d'être nommé gouverneur et capitaine général
de la Nouvelle-Espagne (15 octobre 1522);
et affranchi de toute subordination envers Diego Velasquez et même envers
le président Fonseca, son ennemi; enfin de toute compétition à propos
de Panuco, de la part de Francisco de Garay qui, étant allé le trouver
à Mexico, y mourut subitement le 25 décembre
1523.
Mais l'exemple qu'il avait donné fut imité par un de ses lieutenants,
Cr. de Olid, qu'il avait envoyé à la conquête du Honduras (1523).
A la nouvelle du soulèvement de celui-ci, il chargea A. de Estrada, Albornoz
et Zuazo, de gouverner le Mexique en son absence. Il partit à la fin d'octobre
1524,
fit un pénible trajet de 500 lieues dans des pays inconnus, traînant
à sa suite Cuauhtemoc et les deux autres
rois de la confédération culua qu'il fit pendre comme conspirateurs Ã
Acallan dans le Tabasco (1525).
Arrivé au terme de son mémorable voyage, il apprit que le rebelle avait
été mis à mort par ses propres troupes. Ayant constaté que jusqu'au
Honduras il n'y avait pas de communication entre l'Atlantique et le Pacifique,
il songeait à chercher un passage, lorsqu'il apprit à Truxillo la révolte
de Salazar et de Chirinos, envoyés par lui à Mexico pour prendre la place
d'Estrada et d'Albornoz malade; retardé par des ouragans qui le firent
deux fois rentrer au port, il ne put regagner la Nouvelle-Espagne qu'au
bout d'un an (1526)
et en passant par la Havane. On l'avait cru mort, son retour donna lieu
à de grandes réjouissances. Il redevint tout-puissant jusqu'à l'arrivée
d'un commissaire-enquêteur (1527),
L. Ponce, qui mourut bientôt, désignant pour successeur M. de Aguilar,
qui, peu après, le suivit au tombeau et fut remplacé par A. de Estrada.
Quoique odieusement persécuté par celui-ci, Hernan Cortez refusa le concours
que lui offraient Espagnols et Indiens pour résister. Il fut pourtant
accusé de rébellion, de désobéissance aux ordres de l'empereur apportés
par Narvaez, Cr. de Tapia, Garay; de fraude au détriment du fisc; enfin
de la mort de sa femme, de Garay, de Ponce et d'Aguilar. Pour se disculper,
il se rendit en Espagne (décembre 1527),
fut reçu triomphalement, comblé d'honneurs, créé marquis de la vallée
d'Oaxaca
(1529),
confirmé dans les fonctions de capitaine général de la Nouvelle-Espagne,
et nommé gouverneur des pays qu'il découvrirait dans l'océan Pacifique.
Il obtint la légitimation des enfants qu'il avait eus de Malintzin et
de plusieurs autres concubines; et il se remaria avec Juana de Zuñiga,
fille du comte de Aguilar.
A son retour au Mexique
(1530),
il subit toutes sortes de vexations de la part de l'Audience présidée
par Nuño de Guzman, qui exerçait le pouvoir civil, et il dut tourner
son activité d'un autre côté. Dès
1527,
il avait envoyé des vaisseaux dans la direction des Moluques; il en expédia
d'autres en 1532
et 1533,
vers le nord, le long des côtes occidentales du Mexique, et il y conduisit
lui-même une flotte et fonda une colonie en Californie
(1534-35),
dont le golfe fut nommé d'après lui; la famine le força de revenir et,
comme le droit de coloniser au nord du Mexique lui était contesté par
le vice-roi Antonio de Mendoza, il lui fut interdit d'envoyer des renforts
à la flotte de Francisco de Ulloa, qui s'était avancée jusqu'au 30°
degré de latitude Nord. Pour faire trancher ces difficultés et d'autres
qu'il avait à propos de la manière de compter (par feu ou par tête)
les vingt-trois mille Indiens qui lui avaient été recommandés, il se
rendit à la cour (1540),
mais n'y trouva que froideur et indifférence. L'histoire du Mexique se
poursuivra désormais sans Cortez.
La
Nouvelle-Espagne
D'après les observations de Humboldt
et les estimations de H. Bancroft, il y avait au Mexique en 1803,
6 122 364 habitants. qui se divisaient ainsi : 1 097 918 Espagnols, 3 676
281 Indiens, 1 338 706 métis. Il y avait 4 229 prêtres, 3 112 moines,
2 098 religieuses et environ 6 000 soldats. La population était concentrée
surtout sur le plateau de l'Anahuac. La province de Mexico avait 269 habitants
par lieue carrée (lieue mexicaine), celle de Puebla,
301; celle de Guanajuato
633. Mais la province de Cohahuila et celle du Nouveau-Mexique n'avaient
que six habitants par lieue carrée. La moyenne pour toute la Nouvelle-Espagne
était de 52 habitants par lieue carrée. Nous n'avons pas de chiffres
pour les Noirs, mais nous savons qu'il y en avait très peu, car le Mexique
n'était pas un pays de plantation, et plusieurs fois des ordonnances avaient
défendu d'y transporter les Noirs, sans doute dans l'intention de ne pas
faire monter le prix des esclaves dans les colonies à plantations de l'Amérique
du Sud .
Il n'y avait que quelques Noirs affranchis ou esclaves autour des ports
de Veracruz et d'Acapulco. Les Indiens étaient principalement des
Aztèques,
des Zapotèques, des Chichimèques,
des Mayas. Dans le Nord, les Apaches
restaient toujours des pillards indépendants. Le nombre des Indiens soumis
avait diminué considérablement, puisque autrefois les franciscains seuls
prétendaient avoir converti 6 millions d'indigènes de 1524
à 1540; et alors la Nouvelle-Espagne
n'était pas aussi étendue qu'en
1803.
Cette diminution avait été causée surtout par les massacres faits pendant
la conquête et après les révoltes qui l'avaient, suivies.
Créoles et Gachupines.
On racontait qu'en 1576,
deux millions d'Indiens avaient été massacrés, et on rapportait plusieurs
circonstances où des districts entiers avaient été dépeuplés. Le nombre
des Indiens à la fin du XVIIIe
siècle semblait en augmentation. Les indigènes étaient employés comme
domestiques, comme ouvriers des champs ou des mines, comme porteurs. Il
n'y avait pas de petits propriétaires : les conquérants s'étaient partagé
la terre en grands domaines (haciendas); les Indiens et les métis
s'engageaient à leur service pour garder leurs troupeaux, moyennant la
nourriture et le vêtement, Les gens dans cette condition s'appelait peones.
Ils étaient presque serfs, car le propriétaire les gardait sous prétexte
qu'ils n'avaient pas rempli leur engagement. Les Indiens étaient assujettis
à payer une taxe spéciale qui était comme la marque de leur infériorité.
Ils ne pouvaient occuper aucune espèce de charges. Ils étaient tous chrétiens,
souvent fanatiques et entièrement dans la main des curés de campagne.
Les métis étaient tenus à l'écart par les blancs, quelle qu'ont été
la situation de leurs ascendants européens; la plupart d'entre eux étaient
aussi misérables que les Indiens et se confondaient avec eux. Mais un
certain nombre étaient entrepreneurs, commerçants; beaucoup habitaient
les villes. Cette minorité, tenue à l'écart par les Blancs, souffrait
impatiemment d'être reléguée à l'écart des placés et de la société.
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Les
anciennes fortifications du port de Veracruz, au Mexique. Photo
: © Serge Jodra.
Les Blancs eux-mêmes se divisaient en
deux classes rivales, les Créoles ou Blancs nés au Mexique, et les Espagnols
venus d'Europe qu'on appelait Chapetones ou Gachupines. C'était
une maxime de gouvernement de réserver aux Espagnols toutes les places
importantes. Eux seuls étaient vice-rois, conseillers, officiers de terre
et de mer, évêques, abbés. Ces charges étaient réservées aux cadets
des grandes familles européennes. Les nobles castillans disaient à leurs
fils :
"Choisis
l'Église, la mer, ou la maison du roi ! »
Les Créoles étaient riches, ils possédaient
les concessions minières ou les territoires donnés à leurs ancêtres.
Ils auraient voulu avoir part au gouvernement. De là leurs rivalités
continuelles avec les Chapetones. Créoles et Chapetones vivaient noblement,
c.-à -d. sans rien faire, dans les villes agréables de l'Anahuac, entourés
de domestiques et d'esclaves - et au milieu d'un luxe très grand dans
les mines et dans les campagnes, il n'y avait guère que des Indiens ou
des métis. La population ne s'accroissait pas par l'immigration européenne,
car le gouvernement espagnol l'enrayait loin de l'encourager. Il fallait
pour aller dans les colonies donner les raisons de son départ et recevoir
une autorisation. En somme, il ne venait d'Espagne que quelques grands
fonctionnaires. La colonie était faite pour enrichir le roi, pour donner
des places à ses nobles, enfin pour être conquise à la religion catholique.
Les franciscains étaient arrivés aussitôt après la conquête, et ils
avaient converti les indigènes de l'Anahuac; les dominicains
avaient établi leurs missions au Sud dans la province d'Oaxaca et les
pays voisins. Les augustins
s'étaient installés à côté des franciscains. Enfin au XVIIe
siècle les jésuites
avaient converti les indigènes de la Californie
: ces derniers venaient d'être expulsés du Mexique comme de l'Espagne.
Ces ordres avaient obtenu de grandes concessions de terrains. Ils s'étaient
disputé les générosités des conquérants et des rois d'Espagne. De
là de longues querelles entre eux; dans le sein de chaque ordre, il y
avait eu des disputes entre religieux créoles et religieux espagnols,
le pape avait essayé de les accorder en ordonnant aux couvents mi-partie
d'élire alternativement un prieur créole et un prieur européen; les
disputes avaient continué; enfin les Créoles et les Espagnols avaient
pris l'habitude d'entrer dans des couvents composés exclusivement de leurs
compatriotes. Les principales difficultés ecclésiastiques étaient celles
qui s'étaient élevées entre les religieux et le clergé séculier; ces
difficultés ont influé beaucoup sur les idées de Las
Casas. Enfin le pape et le roi d'Espagne avaient ordonné aux religieux
et religieuses d'obéir aux évêques. Les archevêques et les évêques
étaient richement dotés; c'étaient aussi de puissants personnages qui
ne relevaient que du roi d'Espagne. Tous étaient des Européens, et en
1808
on citait comme une circonstance extraordinaire le fait qu'un seul évêché
du Mexique, celui de Puebla, était occupé par un Créole, Manuel Gonzalès
del Campillo. Une cédule de 1792
avait ordonné que la moitié des canonicats des cathédrales seraient
donnés à des Créoles; mais elle ne fut pas observée; on ne donnait
aux créoles que les bénéfices les moins fructueux, et on leur faisait
occuper le dernier rang parmi les chanoines .
Les curés, en majorité créoles, aimaient peu le haut clergé. Ils tenaient
l'état civil et percevaient la dîme. Leur influence était grande sur
les Indiens,: quoique ceux-ci fussent très dévots, aucun d'eux n'était
jamais devenu ni prêtre ni moine; c'étaient là des situations réservées
aux Blancs.
L'Inquisition
avait été établie à Mexico à la fin du XVIe
siècle. Elle fit brûler un grand nombre de païens, de relaps
et de sorciers ou sorcières. L'inquisiteur général avait souvent des
conflits de juridiction avec le gouverneur et son conseil; de même les
officieux, tribunaux des évêques, avec les fonctionnaires civils et militaires;
par exemple, la contrebande fut longtemps regardée comme une hérésie,
et jugée par l'Inquisition. Le clergé, surtout les évêques, étaient
riches et puissants en Nouvelle-Espagne. L'ensemble des privilèges du
clergé s'appelait les Fueros ecclesiasticos.
L'administration
et l'économie de la colonie.
L'administration proprement dite était
peu compliquée. Le Mexique, comme les autres possessions américaines
de l'Espagne, relevait du Conseil des Indes, siégeant à Madrid.
Il formait une des quatre vice-royautés, la vice-royauté de la Nouvelle-Espagne.
Le vice-roi assisté d'un Conseil avait au-dessous de lui des gouverneurs
de provinces assistés également d'un conseil provincial. Tous ces officiers
et les conseillers étaient nommés par le Conseil des Indes. Les gouverneurs
choisissaient des lieutenants. En 1786,
les gouverneurs de provinces furent remplacés par des intendants assistés
chacun d'un assesseur : chaque intendant réunissait en lui les pouvoirs
politiques, judiciaires, financiers et militaires. Il nommait au-dessous
de lui des subdélégués. Les villes avaient un semblant de municipalité
élue; dans ces municipalités le pouvoir exécutif était exercé par
des alcades ou des corregidors, Ã la fois administrateurs et juges; mais
ces personnages n'avaient de pouvoir réel que dans les villes où il n'y
avait ni intendants ni subdélégués, c.-à -d. presque nulle part. Quant
aux Indiens des campagnes, ils formaient des communautés où les gens
d'origine européenne n'avaient pas le droit de s'établir. Chacun de ces
villages était gouverné par le cacique qui recueillait la taxe, jugeait,
partageait le travail. Les caciques étaient, d'après la loi, sous le
contrôle des curés, et c'est à ceux-ci qu'appartenait en réalité l'influence
sur la population indienne. Le principal revenu du Mexique était les mines.
Elles appartenaient au roi d'Espagne qui en faisait exploiter une partie
et louait les autres à des compapagnies privilégiées moyennant une part
des métaux extraits. De 1765 à 1789,
les mines du Mexique rapportèrent à la couronne 43 641 469 piastres.
C'étaient principalement des mines d'argent, et les plus abondantes se
trouvaient dans les États de Guanajuato,
San
Luis Potosà et Zacatecas : de
là vient que la province de Guanajuato était en 1803
de beaucoup la plus peuplée du Mexique. L'industrie des mines était la
seule pour laquelle le gouvernement eût fait quelques efforts. On avait
créé une École des mines; on avait envoyé d'Europe des maîtres mineurs
allemands. En 1779, toutes les ordonnances
relatives aux mines furent rédigées en un seul code. Les mineurs étaient
des condamnés aux travaux forcés ou des engagés. Ils étaient régis
par une police et des tribunaux spéciaux.
L'agriculture se bornait à l'élevage
des troupeaux appartenant aux blancs et surveillé par les peones; la culture
de la vigne ,
de l'olivier, des textiles, du safran était interdite. Le commerce était
comme les mines un monopole de l'État qui le louait à des compagnies.
Chaque année, ces colonies faisaient partir de Séville ou de Cadix
une flotte, la caravane, qui débarquait à le Veracruz. Ce fut seulement
à partir de 1778 que l'on autorisa
le libre commerce d'un certain nombre de ports espagnols avec le Mexique.
Les marchands profitaient de leur monopole pour acheter à bas prix les
denrées coloniales, tabac, cacao, bois précieux, etc., et pour vendre
les objets manufacturiers d'Europe avec des bénéfices qui atteignaient
souvent 300 %. Quelques grands négociants, établis à Mexico, achetaient
toutes les cargaisons à la foire de Jalapa et les revendaient aux détaillants
au prix qui leur convenait. Pour assurer ces gains énormes, il était
interdit aux Mexicains de travailler les métaux usuels, le bois, etc.
L'extraction de l'or et de l'argent était la seule industrie. |
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