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L'Europe moderne
XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles

Aperçu
Bien qu'elle ait été ébranlée jusque dans les fondements de son organisation sociale par les Guerres de religion, et que les tensions religieuses se poursuivent encore au XVIIe siècle, l'Europe n'a cessé de prospérer depuis cette époque et jusqu'au XIXe siècle. Elle a étendu sa domination à travers tous les continents, développant une idéologie dont les effets tragiques ont continué de se répandre bien au-delà de la période considérée ici. Dès la Renaissance et les Grandes découvertes, en fait, les Européens envisagent le reste du monde comme un territoire à s'approprier et à civiliser (selon leurs propres normes). L'Amérique tout entière devient vite «-européenne » et l'Afrique, dans un premier temps, n'est conçue que comme un réservoir une main-d'oeuvre gratuite (esclaves) à destination de l'Amérique justement. La richesse de grandes régions de celle-ci (Brésil, aire caraïbe, sud des États-Unis) reposera ainsi largement sur une base esclavagiste. L'Europe, qui dans le même temps développe sa puissance industrielle, est longtemps la première bénéficiaire de ce système d'exploitation, qu'elle ne commence à dénoncer que lorsqu'elle n'en dépend plus, c'est-à-dire après l'émancipation des États américains. A partir du XIXe siècle, l'Afrique, l'Orient deviennent les nouvelles terres d'expansion, tandis qu'à l'intérieur du continent, les grands États, excepté la France depuis 1870, ne cessent de s'agrandir, poursuivant la tendance à la concentration politique amorcée dès le Moyen âge : au XIXe siècle, la Russie s'est agrandie, l'empire allemand et le royaume d'Italie se sont constitués. Partout on juge que l'unité, quand elle ne dépasse pas certaines limites et qu'elle n'englobe pas par force des populations réfractaires, est préférable au morcellement tant du point de vue économique que pour les grandes entreprises politiques. Une logique qui trouvera ses limites au XXe siècle dans le sang de deux guerres mondiales.

Pendant le Moyen âge, les États de l'Europe Ă©taient en formation; leur territoire Ă©tait morcelĂ© par le rĂ©gime fĂ©odal et leur politique extĂ©rieure, peu expansive (exceptĂ© pour l'Allemagne en Italie), Ă©tait le plus souvent renfermĂ©e dans le groupe auquel ils appartenaient. Mais dès la Renaissance, les cartes sont distribuĂ©es tout autrement : Ă  partir de Charles-Quint  il y a eu un Ă©quilibre europĂ©en, c'est-Ă -dire une politique qui a consistĂ© pour les principaux États Ă  chercher chacun Ă  dominer ses voisins et Ă  empĂŞcher par des alliances et des guerres que les autres ne le dominent eux-mĂŞmes. Au XVIeet au XVIIe siècle, les États qui jouent ce rĂ´le sont le Saint-Empire romain germanique et l'Espagne dont les deux couronnes, après la mort de Charles-Quint, ont cessĂ© d'appartenir au mĂŞme souverain, mais sont restĂ©es dans la maison d'Autriche jusqu'Ă  la fin du XVIIe siècle; la France qui a peu Ă  peu brisĂ© le cercle dans lequel l'Ă©treignaient les possessions de cette puissante maison; l'Angleterre, que les agrandissements et les ambitions de Louis XIV dans les Pays-Bas et des rivalitĂ©s maritimes et coloniales ont dĂ©finitivement tournĂ© contre la France dans la seconde moitiĂ© du XVIIe siècle. La Hollande s'est Ă©levĂ©e dans cette pĂ©riode presque Ă  la hauteur d'une grande puissance. A l'Ă©poque oĂą Louis XIV, ayant acceptĂ© le testament de Charles II, combattait pour assurer Ă  son petit-fils le trĂ´ne d'Espagne, il n'y avait plus que trois grandes puissances en prĂ©sence : la France d'une part et, d'autre part, l'Allemagne et l'Angleterre coalisĂ©es pour empĂŞcher Louis XIV de devenir tout-puissant en Europe en faisant passer dans sa famille et sous son autoritĂ© non seulement l'Espagne, mais la plus grande partie de l'Italie et les Pays-Bas catholiques. 

La population de ces trois États en 1701 Ă©tait approximativement de 50 millions de personnes et, dans ce total, la France figurait Ă  raison de 38%. Au XVIIIe siècle, FrĂ©dĂ©ric II fit de la Prusse une grande puissance; après Pierre le Grand, Catherine II fit aussi de la Russie une grande puissance que les trois partages de la Pologne (1772-1795) introduisirent pour ainsi dire dans le coeur de l'Europe; en 1799, une armĂ©e russe combattait sur le PĂ´ pour rejeter les Français hors d'Italie. Les cinq grandes puissances europĂ©ennes avaient, en 1789, un total de 98 millions de personnes dans lequel la France figurait Ă  raison de 25 %. Les guerres de la RĂ©volution et de l'Empire armèrent successivement contre la France, l'Autriche, la Prusse, la Russie qu'excitait et soutenait l'Angleterre; elles s'unirent toutes les quatre en 1813 pour Ă©craser NapolĂ©on dont l'ambition dĂ©mesurĂ©e non seulement avait portĂ© la frontière jusqu'Ă  la Baltique et jusqu'Ă  Rome, mais, par ses vassaux, tenait l'Espagne, l'Italie mĂ©ridionale, l'Allemagne et la Pologne. La France, vaincue par la coalition, dut rentrer (1814) dans les limites de 1789; elle ne comptait plus, en 1816, qu'Ă  raison de 21 % dans les 139 millions qui formaient la population des cinq grandes puissances. 

La Russie, l'Autriche et la Prusse demeurèrent unies par la Sainte-Alliance pour surveiller la France, comprimer l'esprit rĂ©volutionnaire et pour maintenir l'Ă©tat de choses qu'avait sanctionnĂ© l'acte final de Vienne en 1815; leur union dura et fit durer la paix jusqu'Ă  l'Ă©branlement des peuples en 1848. DĂ©jĂ  cependant, en 1830, l'indĂ©pendance de la Belgique avait compromis quelque peu l'Ă©quilibre que les alliĂ©s avaient constituĂ©. Sous NapolĂ©on III, qui avait Ă  coeur de dĂ©chirer les traitĂ©s de 1815 et dont la politique extĂ©rieure fut plus bruyante que rĂ©flĂ©chie, la France et l'Angleterre unirent leurs forces pour arrĂŞter la Russie dans sa marche progressive vers Constantinople (1854-1856) (La Question d'Orient); puis l'armĂ©e française, rĂ©compensant le roi de Sardaigne du contingent qu'il avait fourni Ă  l'expĂ©dition de CrimĂ©e, franchit les Alpes (1859), et les Autrichiens vaincus durent cĂ©der la Lombardie. L'unitĂ© italienne s'Ă©leva sur les ruines des anciens États; la guerre de 1866, dans laquelle l'Italie Ă©tait alliĂ©e de la Prusse, lui valut la VĂ©nĂ©tie, et la guerre de 1870, en levant le veto de la France, lui permit d'occuper Rome; il y avait dĂ©sormais (Ă  partir de 1864) six grandes puissances europĂ©ennes. 

Au milieu du trouble où les événements avaient jeté la politique européenne, la Prusse cherchait la voie de la fortune; elle la trouva en s'alliant, à défaut d'entente avec Napoléon III, à la sixième grande puissance pour terrasser l'Autriche et se rendre seule maîtresse de l'Allemagne (1866), en agrandissant son territoire, en mettant la main sur l'Allemagne du Nord et en enlaçant l'Allemagne du Sud dans ses combinaisons militaires. Entre la France et la Prusse l'antagonisme, à la suite de la guerre de 1866, était devenu si aigu que le moindre incident devait faire éclater la guerre. La politique du comte de Bismarck le fit naître; Napoléon III, qui n'avait su ni se préparer ni se contenir, fut vaincu et la France avec lui. De la guerre franco-allemande de 1870-1871, durant laquelle la sympathie de la Russie et de l'Angleterre, même celle des Italiens, avait été pour la Prusse, la France sortit humiliée, obérée d'une énorme dette, amoindrie dans son territoire et le flanc ouvert aux invasions. La lenteur avec laquelle la population de la France s'accroît, comparativement à celle des autres puissances, jointe à la situation de l'Italie et aux événements des guerres de 1866 et de 1870-1871, ont diminué le poids relatif dont la France pèse dans l'équilibre européen à la fin du XIXe siècle : sur 244 millions d'habitants que possédaient les six grandes puissances en 1872, elle comptait à raison de 14,8%; sur 298 millions en 1890, elle ne comptait plus qu'à raison de 12,9 %.
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Dates clés :

1610 - Messager Céleste de Galilée; Assassinat de Henri IV.

1618- Guerre de Trente ans.

1624 - Richelieu dirige le Conseil du roi.

1637 - Discours de la méthode de Descartes.

1648 - Le traité de Westphalie met un terme à la guerre de Trente ans.

1656 - Les Provinciales de Pascal. 

1661 - Début du règne absolu de Louis XIV.

1683 - Deuxième siège de Vienne par les Ottomans.

1685 - Révocation de l'édit de Nantes.

1687 - Principia de Newton

1701 - Début de la guerre de succession d'Espagne.

1713 - Traité d'Utrecht.

1715 - Mort de Louis XIV.

1733 - Début de la guerre de succession de Pologne (elle durera 5 ans).

1734 - Les Lettres philosophiques de Voltaire.

1740 - Guerre de succession d'Autriche (elle durera 8 ans)

1746 - Essai sur l'origine des connaissances humainesde Condillac.

1756 - Début de la Guerre de sept ans.

1783 - Indépendance des États-Unis d'Amérique.

1789 - Révolution française.

1798 - Expédition d'Égypte.

1802 - Début de la dictature de Napoléon Bonaparte.

1804 - Règne de Napoléon Bonaparte (Premier empire).

1812 - Campagne de Russie.

1815 - Fin de la dictature napoléonienne.

1852 - Règne de Napoléon III (Second Empire).

1854 -1856 - Guerre de Crimée.

1863 - Percement du canal de Suez.

1870  - Guerre entre la France et l'Allemagne.

1878 - Traité de Berlin (Question d'Orient).

 

Jalons
De 1600 à 1900, l'Europe connaît de profondes transformations politiques, économiques et sociales. Le XVIIe siècle est marqué par l'affirmation des monarchies absolues, notamment sous Louis XIV, ainsi que par de nombreux conflits religieux et dynastiques. Au XVIIIe siècle, les idées des Lumières remettent en question l'autorité traditionnelle et favorisent le développement de la science, de la raison et des droits individuels. Ces idées inspirent des révolutions majeures, en particulier la Révolution française, qui bouleverse l'ordre politique européen et ouvre la voie à l'ascension de Napoléon Bonaparte. Le XIXe siècle est dominé par la révolution industrielle, qui transforme l'économie et les modes de vie, tandis que les mouvements nationalistes conduisent à l'unification de pays comme Italie et Allemagne. À la fin du siècle, l'Europe est devenue la principale puissance économique et coloniale du monde, mais les rivalités entre États préparent les tensions qui conduiront au XXe siècle.

Le XVIIe siècle

Nous sommes en 1598. Philippe II d'Espagne meurt, laissant un empire immense mais épuisé par des décennies de guerres. En France, Henri IV promulgue l'édit de Nantes, mettant fin à trente-six ans de guerres de religion. La paix semble enfin possible. Pourtant, le continent est une poudrière. Les tensions entre catholiques et protestants restent vives, l'affirmation des États modernes se heurte aux ambitions universelles des Habsbourg, et les rivalités commerciales s'exacerbent. Le XVIIe siècle européen, que l'on qualifie souvent de Grand Siècle, commence dans l'incertitude d'une paix fragile qui ne dure pas.

La première moitié du siècle est déchirée par un conflit d'une ampleur inédite. La guerre de Trente Ans éclate en 1618 en Bohême, à la suite de la défenestration de Prague. Ce qui commence comme une révolte de la noblesse tchèque protestante contre l'autorité des Habsbourg catholiques embrase progressivement tout le Saint-Empire romain germanique. Les princes allemands se divisent, les puissances étrangères interviennent. Le Danemark, puis la Suède de Gustave II Adolphe, entrent en guerre, soutenus par la France de Richelieu qui, bien que catholique, finance les protestants pour affaiblir la maison d'Autriche. Les armées mercenaires, comme celles de Wallenstein ou de Mansfeld, vivent sur le p ays, pillant, massacrant, propageant la famine et la peste. En Allemagne, certaines régions perdent jusqu'à la moitié de leur population. La bataille de la Montagne Blanche, la victoire suédoise à Breitenfeld, le sac de Magdebourg deviennent les symboles de ce conflit impitoyable. La guerre change de nature. De religieuse, elle devient politique. L'entrée en guerre ouverte de la France en 1635 aux côtés de la Suède contre les Habsbourg d'Espagne et d'Empire scelle cette mutation.

Pendant ce temps, l'Espagne, en pleine guerre contre les Provinces-Unies révoltées depuis la fin du XVIe siècle, doit combattre sur plusieurs fronts. La trêve de Douze Ans a expiré en 1621 et les hostilités reprennent. Les tercios espagnols, longtemps invincibles, subissent un coup terrible à Rocroi en 1643 face à l'armée française menée par le jeune duc d'Enghien. C'est le chant du cygne de la prépondérance militaire espagnole. La monarchie catholique, minée par la corruption, l'inflation due à l'argent des Amériques et l'épuisement démographique, entame un déclin irréversible. Le Portugal, rattaché à la couronne espagnole depuis 1580, saisit l'occasion et proclame son indépendance en 1640, plaçant la maison de Bragance sur le trône.

La paix de Westphalie, signée en 1648, met fin à la guerre de Trente Ans et à la guerre de Quatre-Vingts Ans entre l'Espagne et les Provinces-Unies. Les traités redessinent la carte politique de l'Europe. L'indépendance des Provinces-Unies est reconnue. La Suisse et les Pays-Bas espagnols restent en dehors de l'Empire. Les princes allemands acquièrent une souveraineté quasi totale sur leurs territoires, y compris le droit de nouer des alliances extérieures, ce qui fragmente définitivement le Saint-Empire. La France obtient l'Alsace et confirme sa position de première puissance continentale. La Suède reçoit des territoires en Allemagne du Nord et contrôle les embouchures de l'Elbe et de la Weser. L'équilibre européen, fondé sur la rivalité d'États souverains, remplace l'ancien idéal d'une chrétienté unie. La guerre entre la France et l'Espagne continue pourtant. Elle s'achève en 1659 par le traité des Pyrénées, scellé par le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse. L'Espagne cède le Roussillon, l'Artois et d'autres places fortes du Nord. L'hégémonie espagnole est brisée, le siècle de la France commence.

Dans les îles Britanniques, le siècle est marqué par une violence politique et religieuse intense. En Angleterre, la tentative des Stuart d'imposer un pouvoir absolutiste et une réforme religieuse jugée "papiste" se heurte à un Parlement jaloux de ses prérogatives. Charles Ier gouverne sans Parlement pendant onze ans, mais la révolte écossaise contre sa politique religieuse le force à le convoquer. La crise débouche sur une guerre civile en 1642. Les Cavaliers, fidèles au roi, affrontent les Têtes rondes, partisans du Parlement. La guerre est impitoyable. Une figure émerge, Oliver Cromwell, chef militaire de génie qui forge la New Model Army. Le roi est vaincu, jugé et exécuté en 1649. La république, le Commonwealth, est proclamée, mais elle dérive rapidement vers un régime autoritaire sous la dictature de Cromwell, qui prend le titre de Lord Protector. À sa mort, la république s'effondre et la monarchie est restaurée en 1660 avec Charles II. Mais les tensions persistent. Jacques II, catholique affirmé, succède à son frère et provoque une nouvelle crise qui aboutit à la Glorieuse Révolution de 1688. Guillaume d'Orange, stadhouder des Provinces-Unies et gendre du roi, débarque en Angleterre. Jacques II s'enfuit. La Déclaration des droits de 1689 établit une monarchie constitutionnelle qui limite strictement le pouvoir royal et garantit les libertés individuelles. L'Angleterre, devenue puissance protestante stable, peut désormais tourner ses forces vers l'expansion commerciale et la lutte contre la France de Louis XIV.

Louis XIV, justement, incarne à lui seul le second XVIIe siècle. Il prend effectivement le pouvoir en 1661 à la mort de Mazarin. La monarchie absolue atteint son apogée. Versailles devient le palais de toutes les splendeurs, un piège doré pour une noblesse domestiquée qui gravite autour du Roi-Soleil. Colbert développe le mercantilisme, crée des manufactures, fonde des compagnies de commerce pour enrichir le royaume et financer les guerres. Car le règne est une succession quasi ininterrompue de conflits. Louis XIV veut étendre la France jusqu'à ses "frontières naturelles", le Rhin, les Alpes et les Pyrénées. La guerre de Dévolution, la guerre de Hollande, la guerre des Réunions permettent d'annexer Strasbourg, la Franche-Comté, Lille. Mais ces guerres coalisent l'Europe contre lui. La révocation de l'édit de Nantes en 1685 est une faute majeure. La France, qui se veut phare du catholicisme, chasse ses protestants, les huguenots. Cet exode massif de compétences enrichit les rivaux de la France, notamment la Prusse, les Provinces-Unies et l'Angleterre. La guerre de la Ligue d'Augsbourg épuise le royaume. Mais le conflit suprême est la guerre de Succession d'Espagne, déclenchée à la mort de Charles II d'Espagne en 1700. Le petit-fils de Louis XIV, Philippe d'Anjou, devient roi d'Espagne, conformément au testament du défunt. L'Europe entière craint l'union des deux couronnes et forme une grande alliance menée par l'Angleterre, les Provinces-Unies et l'Empire. La guerre, marquée par les victoires françaises de Villars et les défaites de Blenheim et de Ramillies, saigne le royaume à blanc. Les traités d'Utrecht en 1713 et de Rastatt en 1714 mettent fin au conflit. Philippe V garde l'Espagne, mais renonce à ses droits sur le trône de France. L'Espagne perd ses possessions européennes : les Pays-Bas espagnols, Naples, Milan et la Sardaigne passent à l'Autriche, la Sicile à la Savoie. L'Angleterre obtient Gibraltar, Minorque et le monopole de la traite des esclaves vers l'Amérique espagnole, l'asiento. La France, humiliée, ruinée, voit sa population diminuer et sa prépondérance contestée.

À l'est, d'autres évolutions profondes se déroulent. La Suède, sous Gustave Adolphe puis sous Charles X Gustave et Charles XI, devient une grande puissance militaire qui domine la Baltique. Mais son expansionnisme agressif lui attire l'hostilité de ses voisins. La Russie, la Pologne, le Danemark et la Saxe se coalisent. Le jeune et audacieux Charles XII mène une guerre éclair contre eux, écrasant les Russes à Narva en 1700. Mais il commet l'erreur de s'enfoncer dans les vastes étendues russes. Le tsar Pierre le Grand réforme son armée et son État avec une brutalité visionnaire, fondant Saint-Pétersbourg pour ouvrir une "fenêtre sur l'Europe". La défaite suédoise à Poltava en 1709 met fin à l'empire suédois. La Russie accède au rang de grande puissance et prend la place de la Suède dans la Baltique. Simultanément, d'autres puissances s'affirment. La Prusse de Frédéric-Guillaume, le Grand Électeur, obtient la souveraineté sur la Prusse orientale et construit un État moderne, centralisé et militarisé. Son fils se fait reconnaître comme roi en Prusse en 1701. La monarchie autrichienne, sous Léopold Ier, repousse définitivement les Ottomans. Le siège de Vienne est brisé en 1683 par la coalition menée par Jean Sobieski, roi de Pologne, et le prince Eugène de Savoie. La reconquête de la Hongrie, scellée par la paix de Karlowitz en 1699, fait de l'Autriche la puissance dominante du sud-est européen.

Le siècle est aussi celui d'une crise générale qui secoue l'Europe. Le petit âge glaciaire atteint son paroxysme. Les hivers sont longs et rudes, les étés pourris. Les récoltes pourrissent sur pied, le prix du blé flambe. La famine est une compagne familière, de la France à l'Écosse en passant par la Scandinavie et l'Italie. La peste réapparaît, frappant Londres en 1665, le sud de la France et l'Espagne. La guerre, quasi permanente, aggrave tout. La combinaison des fléaux provoque des révoltes partout. La Fronde en France, entre 1648 et 1653, voit la noblesse, les parlements et le peuple de Paris se soulever contre la fiscalité de Mazarin et l'autorité monarchique. En Espagne, la Catalogne et le Portugal se révoltent en 1640. Naples se soulève en 1647 avec Masaniello. En Russie, des révoltes cosaques et paysannes culminent avec Stenka Razine. En Angleterre, la guerre civile est en partie une guerre des classes et des sectes. La peur de la sorcellerie, qui avait enflé depuis la Renaissance, reste vive. Les bûchers continuent de flamber en Allemagne, en Écosse et en Scandinavie au début du siècle. Pourtant, les poursuites commencent à décliner dans les années 1660 sous l'effet conjugué de l'affermissement de l'État, qui ne tolère plus cette justice populaire, et du scepticisme croissant des élites judiciaires.

Car ce siècle est aussi un sommet de la pensée, une crise de la conscience européenne. La révolution scientifique bouleverse la vision du monde. Galilée, condamné en 1633, meurt en 1642, l'année de la naissance de Newton. En 1687, les Principia Mathematica fondent la mécanique céleste sur la loi de la gravitation universelle. L'univers n'est plus une hiérarchie de qualités mais une machine régie par des lois mathématiques. Descartes, avec son Discours de la méthode, installe le doute méthodique et le rationalisme au coeur de la philosophie. Pascal explore les abîmes de la condition humaine. Spinoza pousse le rationalisme cartésien jusqu'à une philosophie panthéiste qui fait scandale. Hobbes, marqué par la guerre civile anglaise, théorise dans le Léviathan l'État absolu comme seul rempart contre la guerre de tous contre tous. Locke, à l'aube du siècle suivant, pose les bases du libéralisme politique. La littérature et le théâtre atteignent des sommets. En France, Corneille et Racine portent la tragédie classique à sa perfection, tandis que Molière fait rire d'une société qu'il dissèque. En Angleterre, Shakespeare a disparu en 1616, mais son œuvre imprègne tout le siècle, et Milton compose son Paradis perdu. En Espagne, le Siècle d'or jette ses derniers feux avec Calderón et la peinture de Velázquez, qui saisit l'âme mélancolique d'un empire en déclin. La musique baroque triomphe avec Monteverdi, Lully, Purcell et Corelli, qui inventent des formes nouvelles, opéra, sonate, concerto.

La vie des hommes et des femmes est d'une dureté inouïe. La population européenne stagne autour de cent millions d'habitants. L'économie reste massivement agricole. La terre ne ment jamais, dit-on, mais elle nourrit mal. La majorité des paysans vit dans la peur de la disette et sous le poids des impôts seigneuriaux et royaux. La richesse des nations se mesure à l'aune des théories mercantilistes : l'accumulation de métaux précieux, le développement des manufactures, la maîtrise des routes commerciales. Les Provinces-Unies, au début du siècle, sont le grenier, la banque et l'atelier du monde. Amsterdam est le centre de la finance et du commerce d'entrepôt. Mais la montée en puissance de la marine anglaise, formalisée par les actes de navigation de Cromwell, déclenche une série de guerres anglo-néerlandaises. La suprématie commerciale passe lentement des Néerlandais aux Anglais. Le commerce atlantique explose. Le sucre, le tabac, le café, les indiennes de coton arrivent en masse en Europe. La traite esclavagiste s'industrialise. Des millions d'Africains sont arrachés à leur terre, déportés vers les plantations des Antilles et d'Amérique. Nantes, Bristol, Liverpool s'enrichissent de ce commerce inhumain tandis que se met en place un système atlantique fondé sur la violence et l'exploitation coloniale.

Le XVIIIe siècle

On peut faire commencer le XVIIIesiècle européen lorque, le 1er septembre 1715, Louis XIV rend son dernier souffle dans le silence de Versailles. Le Roi-Soleil s'éteint, laissant derrière lui une France financièrement exsangue, un peuple accablé par les impôts et une noblesse domestiquée qui aspire à retrouver un pouvoir perdu. Son arrière-petit-fils, Louis XV, n'a que cinq ans. Philippe d'Orléans assure la Régence et déplace la cour à Paris. Le temps des austérités du vieux roi cède brutalement la place à une explosion de libertinage, de spéculation financière et de contestation feutrée du pouvoir absolu. Le système de Law, tentative géniale de relancer l'économie par le papier-monnaie et l'investissement dans les colonies du Mississippi, s'effondre en 1720, ruinant des milliers de personnes et semant une méfiance définitive envers la banque et l'État. La Régence se termine en 1723, mais le mal est fait : l'autorité monarchique ne fait plus peur, et les salons où l'on parle philosophie deviennent des contre-pouvoirs intellectuels. La France entre dans ce que l'on appelle déjà le siècle des Lumières, une longue plage de prospérité démographique et économique relative, mais dont le fond porte une lave de critiques contre un ordre politique et social que l'on juge de plus en plus archaïque.

La grande affaire géopolitique de la première moitié du siècle est le jeu des alliances mouvantes, renversant les vieux antagonismes hérités des Habsbourg et des Bourbons. Le duc d'Orléans, puis Fleury, le précepteur de Louis XV devenu cardinal-ministre, cherchent à tout prix à éviter la guerre. La France se rapproche de son ennemie séculaire, l'Angleterre de Walpole, et même de l'Autriche. Mais tout bascule en 1740 avec la mort de l'empereur Charles VI. Sa fille, Marie-Thérèse, monte sur le trône autrichien en vertu de la Pragmatique Sanction, ce texte que son père avait passé sa vie à faire garantir par toutes les cours d'Europe. Immédiatement, le jeune et cynique Frédéric II de Prusse envahit la riche Silésie sans déclaration de guerre, déclenchant la guerre de Succession d'Autriche. Il inaugure ainsi la politique du « coup de majesté » et fait entrer la Prusse dans le cercle des grandes puissances par l'effraction et l'opportunisme. La France du belliqueux maréchal de Belle-Isle, déchirant la politique pacifique de Fleury, se jette dans la mêlée aux côtés de la Prusse contre l'Autriche. La guerre s'étend à l'Europe entière et aux colonies, où elle prend le nom de guerre du roi George. Les armées françaises, commandées par Maurice de Saxe, remportent la brillante victoire de Fontenoy en 1745, un des derniers grands succès de la monarchie. Mais la paix d'Aix-la-Chapelle, en 1748, est une paix blanche, "bête comme la paix, dit-on. La France rend toutes ses conquêtes continentales, ne gardant rien pour elle, et la Prusse conserve la Silésie. Le roi de Prusse vient de doubler sa population d'un coup. L'Autriche, humiliée, ne pense plus qu'à la revanche.

Ce que l'on appelle la " révolution diplomatique" de 1756 renverse deux cent cinquante ans d'histoire. Le chancelier autrichien Kaunitz, qui veut récupérer la Silésie, convainc Marie-Thérèse de se rapprocher de l'ennemi héréditaire, la France. Louis XV, sous l'influence de sa favorite, la marquise de Pompadour, signe un traité d'alliance avec Vienne. L'Angleterre, craignant pour son Hanovre, se rapproche de son côté de la Prusse. Les alliances sont inversées. La guerre de Sept Ans éclate en 1756 et embrase littéralement le monde. En Europe, Frédéric II, attaqué de toutes parts par la France, l'Autriche, la Russie et la Saxe, survit miraculeusement grâce à son génie militaire, à la ténacité de son armée et à ce que l'on appelle le « miracle de la maison de Brandebourg », lorsque la mort de la tsarine Élisabeth en 1762 amène sur le trône russe Pierre III, un admirateur fanatique du roi de Prusse, qui retire immédiatement ses troupes. La guerre continentale s'éteint. Mais la guerre navale et coloniale, entre la France et l'Angleterre, est un désastre absolu pour le royaume des lys. Le traité de Paris de 1763 enterre le premier empire colonial français. La France perd le Canada, la rive gauche du Mississippi, la plus grande partie de ses possessions en Inde, ne conservant que quelques comptoirs. L'Angleterre triomphe et devient la maîtresse incontestée des mers. La France a perdu la guerre et la face. La monarchie en sort affaiblie, discréditée. L'opinion publique, née des salons et des cafés, critique ouvertement l'incurie des ministres et les dépenses de la cour.

Pendant que les diplomates et les généraux se battent, une révolution silencieuse se déroule dans les esprits. Le siècle des Lumières n'est pas un bloc homogène, mais une effervescence de débats, de scandales et de propositions qui entendent soumettre l'ensemble des institutions humaines au tribunal de la Raison. En France, Montesquieu publie L'Esprit des lois en 1748, analysant la séparation des pouvoirs et érigeant la monarchie constitutionnelle anglaise en modèle. Diderot et d'Alembert dirigent la grande aventure collective de L'Encyclopédie, ce "dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers" qui paraît à partir de 1751, malgré les censures, et dans lequel on exalte la technique, le travail, et une philosophie matérialiste qui sape l'autorité de l'Église. Voltaire est partout. Exilé à Ferney, il inonde l'Europe de ses pamphlets, de ses tragédies, de son Dictionnaire philosophique. Il combat "l'infâme", c'est-à-dire le fanatisme religieux, et défend les victimes d'erreurs judiciaires comme Calas et Sirven, mettant sur la place publique la torture et l'intolérance. Rousseau, lui, entre en scène avec un discours radicalement opposé à l'optimisme ambiant. Dans ses deux Discours, puis dans Du contrat social et Émile, il affirme que l'homme est bon par nature, mais corrompu par la société et la propriété. Il invente la notion de souveraineté populaire, de volonté générale. Ces idées sont explosives. Elles trouvent un écho immense dans une société bloquée où la bourgeoisie, riche et éduquée, n'a pas accès au pouvoir politique confisqué par la noblesse de naissance.

L'Europe est alors gouvernée par ce que l'on appelle le despotisme éclairé, cette forme étrange d'autoritarisme réformateur où des souverains utilisent la philosophie pour moderniser leur État sans rien céder de leur pouvoir absolu. Frédéric II de Prusse, qui écrit des œuvres philosophiques en français et reçoit Voltaire à Sans-Souci, réforme la justice, abolit la torture, décrète la tolérance religieuse, mais maintient un ordre social féodal où la noblesse prussienne, les Junkers, sert dans l'armée et possède la terre, tandis que les paysans restent attachés à la glèbe. Il fait de la Prusse un immense camp militaire, "un État qui a une armée, et non une armée qui a un État". En Russie, Catherine II, qui monte sur le trône en 1762 après un coup d'État qui a éliminé son propre mari, correspond avec Diderot et Voltaire, convoque une commission législative pour réformer les lois russes, mais échoue face à la noblesse qu'elle doit ménager pour se maintenir au pouvoir. Elle agrandit l'Empire vers le sud en écrasant l'Empire ottoman et en annexant la Crimée, et vers l'ouest en participant au dépècement de la Pologne. Car la grande victime de la montée en puissance des États éclairés est la République des Deux Nations. La Pologne, paralysée par son système de monarchie élective et le liberum veto qui permet à un seul député de bloquer toute décision, est un État faible et incapable de se réformer. En 1772, la Prusse, la Russie et l'Autriche procèdent au premier partage de la Pologne. C'est un crime de sang-froid, un vol cynique de territoire, légitimé par des prétextes absurdes. Suivront un deuxième partage en 1793 et un troisième en 1795 qui rayent purement et simplement la Pologne de la carte de l'Europe. Les Lumières, qui chantent la liberté, s'accommodent parfaitement de la raison d'État la plus brutale.

L'Autriche de Marie-Thérèse et de son fils Joseph II est un laboratoire réformateur intense. Marie-Thérèse, après la perte de la Silésie, comprend que son État composite doit se moderniser pour survivre. Elle réforme l'armée, unifie l'administration, limite le pouvoir de l'Église et impose la noblesse. Son fils Joseph II, empereur à la mort de sa mère en 1780, est un despote éclairé d'une radicalité inouïe. Il décrète l'abolition du servage personnel, proclame la tolérance religieuse pour les protestants et les juifs, soumet l'Église à l'État par sa politique du joséphisme, ferme des centaines de couvents contemplatifs qu'il juge inutiles. Mais il gouverne par décrets, sans consulter personne, et à une vitesse telle qu'il s'aliène la noblesse hongroise, le clergé, les paysans eux-mêmes qui ne comprennent pas ces réformes imposées d'en haut. À sa mort en 1790, son frère Léopold II est obligé d'apaiser la révolte qui gronde aux Pays-Bas autrichiens et en Hongrie.

Le corps social européen bouge, se tend, se transforme. La population augmente de manière spectaculaire, sortant du piège démographique du XVIIe siècle. La peste disparaît d'Europe occidentale, les grandes famines se raréfient grâce à l'introduction de la pomme de terre, à l'amélioration des routes et à une certaine circulation des grains. Cette croissance démographique dope l'économie mais crée aussi une masse de jeunes gens pauvres et sans terre. L'agriculture connaît des débuts de transformation, surtout en Angleterre où le mouvement des enclosures, ces clôtures qui privatisent les communs, chasse les petits paysans, crée un prolétariat rural mais augmente la productivité agricole. Ce surplus de main-d'œuvre bon marché alimentera les futures manufactures. Le commerce atlantique est le moteur principal de l'enrichissement européen. Le fameux commerce triangulaire est à son apogée. Les navires négriers quittent Nantes, Bordeaux, Liverpool ou Amsterdam chargés de pacotille et d'armes, échangées sur les côtes d'Afrique contre des captifs. Ces millions d'hommes et de femmes sont transportés dans les cales, entassés et enchaînés, vers les Antilles françaises et anglaises, le Brésil portugais et le sud des colonies anglaises d'Amérique. Là, ils produisent dans des conditions inhumaines le sucre, le café, le coton et l'indigo qui font la richesse des ports européens et le raffinement des salons. La vente du sucre à l'Europe entière fait la fortune de Bordeaux plus encore que la traite elle-même. C'est le siècle où la consommation de produits exotiques se démocratise : le café, le thé, le chocolat, le sucre deviennent des biens de consommation courante, transformant les habitudes sociales.

L'Angleterre connaît une mutation profonde. La Glorieuse Révolution a installé une monarchie parlementaire stable, dominée par l'aristocratie whig et tory. L'union avec l'Écosse en 1707 crée le royaume de Grande-Bretagne. La ville de Londres, avec plus de six cent mille habitants, devient la plus grande ville d'Europe, un coeur financier avec la Banque d'Angleterre, la Bourse, les compagnies d'assurances. C'est en Angleterre que se produisent les premiers frémissements de cette mutation radicale que l'on appellera la révolution industrielle. La machine à vapeur de Watt, la mécanisation de la filature et du tissage du coton, la fonte au coke, l'explosion des canaux et des routes transforment le paysage et les rapports de production. La manufacture dispersée du domestic system laisse place à la concentration ouvrière dans les usines, les futures factories. La condition de cette nouvelle classe ouvrière, qui travaille quatorze à seize heures par jour, est terrible. Des enfants poussent les wagonnets dans les mines. Le gin ravage les bas-fonds de Londres. Mais l'Angleterre s'enrichit à une vitesse vertigineuse, creusant un écart technologique et productif avec le reste du continent.

C'est pourtant loin de ces usines, de l'autre côté de l'Atlantique, que la pensée des Lumières trouve son terrain d'application le plus radical et le plus politique. Les treize colonies britanniques d'Amérique, peuplées de dissidents religieux, de commerçants et de planteurs esclavagistes, se révoltent contre la métropole. La guerre d'Indépendance éclate en 1775. Les colons, menés par George Washington, proclament leur indépendance le 4 juillet 1776 dans un texte qui est un manifeste des Lumières : "Tous les hommes sont créés égaux, ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur". La France, avide de revanche contre l'Angleterre après l'humiliation de 1763, entre en guerre aux côtés des insurgents La Fayette devient un héros des deux mondes. La défaite anglaise à Yorktown en 1781, scellée par la marine de Louis XVI, oblige la Grande-Bretagne à reconnaître l'indépendance des États-Unis d'Amérique en 1783. La France tient sa revanche, mais elle achève de se ruiner. Ceux qui ont combattu pour la liberté américaine reviennent en France avec dans leurs bagages l'idée qu'une révolution est possible. L'endettement colossal de l'État français atteint un point de non-retour.

Car le royaume de France, sous le règne de Louis XVI, monte sur le trône en 1774, est un géant aux pieds d'argile. Le roi est bon, épris de sciences, mais d'une timidité et d'une faiblesse politique qui le paralysent. Il tente des réformes, nomme des ministres éclairés comme Turgot, Necker ou Calonne. Turgot veut supprimer les corporations, libérer le commerce des grains, créer une assemblée de propriétaires. Il se heurte au front uni des privilégiés, qui font un scandale et obtiennent son renvoi. La tentative de créer un impôt foncier qui toucherait la noblesse et le clergé, les deux ordres qui ne paient rien, se brise sur la même résistance égoïste. Necker est renvoyé pour avoir rendu public le budget de la monarchie, révélant le coût faramineux de la cour et des pensions. Calonne convoque une assemblée des notables en 1787 pour leur exposer la banqueroute imminente et les supplier d'accepter des sacrifices fiscaux. Ils refusent tout en bloc. L'arrogance et l'aveuglement de cette aristocratie sont proprement stupéfiants. Elle réclame la convocation des États généraux, estimant qu'elle pourra les contrôler et bloquer toute réforme. Le Parlement de Paris se fait le chantre de cette révolte nobiliaire, se posant en défenseur des libertés publiques contre le despotisme ministériel, alors qu'il ne défend que ses privilèges. Le roi cède, convoque les États généraux pour le printemps 1789. C'est l'acte qui ouvre la trappe.

Pendant que le drame français se noue, le continent est traversé d'un bouillonnement culturel et artistique sans pareil. La musique baroque atteint son apogée avec Jean-Sébastien Bach, qui meurt en 1750, et avec Haendel, qui triomphe à Londres avec ses oratorios et ses musiques royales. Mais une nouvelle esthétique perce : le style classique. Haydn, dans son isolement d'Esterháza, invente le quatuor à cordes et la symphonie classique. Le jeune Mozart, prodige itinérant, parcourt les cours d'Europe avant de s'installer à Vienne où il produit, dans une fièvre créatrice et une misère croissante, ses plus grands chefs-d'oeuvre, de L'Enlèvement au sérail à La Flûte enchantée, en passant par Les Noces de Figaro, opéra qui porte sur scène la critique des privilèges. Il meurt en 1791, pauvre et endetté, jeté dans une fosse commune. La peinture, elle, évolue du rococo léger et sensuel d'un Fragonard ou d'un Boucher, qui peignent les plaisirs d'une aristocratie insouciante, vers un retour à l'antique et à la vertu civique. David, avec Le Serment des Horaces, donne une image austère, romaine et républicaine, qui claque comme un manifeste dans le Paris prérévolutionnaire.

Le XIXe siècle

Le couronnement de Napoléon comme roi d'Italie (mai 1805), l'invasion de Naples au profit de son frère Joseph (février 1806), l'érection de la Hollande en royaume où règne son autre frère Louis, l'acte constitutif de la Confédération du Rhin (juillet 1806), groupent toute l'Europe occidentale en un système fédératif, placé sous l'hégémonie française. Quand Napoléon veut y adjoindre l'Espagne (traité de Bayonne, juillet 1808) et interrompre ses relations commerciales avec l'Angleterre (blocus continental, décrets de Milan et de Berlin), cette puissance forme avec l'Autriche une cinquième coalition, que Napoléon brise à Wagram et que termine le traité de Vienne (14 octobre 1809). Napoléon en profite pour annexer à l'Empire la Hollande, les villes hanséatiques, l'Oldenhourg, le Valais, les Etats pontificaux. Il est maître, directement et indirectement, de la moitié de l'Europe. La sixième coalition amènera sa chute. La Russie y entre d'abord avec la Suède (1812), puis la Prusse, l'Autriche et les Etats allemands. Les armées alliées, arrivées à Paris, imposent d'abord à la France le traité de Paris (30 mai 1814), qui la ramène à ses limites de 1814, puis se réunissent à Vienne (septembre 1814-juin 1815) pour réorganiser l'Europe. Leurs divergences de vues les divisent d'abord en deux camps (traité secret du 3 janvier 1815), mais le retour de Napoléon les réunit (25 mars 1815), et les territoires sont distribués, d'après le principe de la légitimité, sur les bases de 1789. Les grandes puissances se sont toutes fortifiées au détriment des petits Etats.

De 1789 à 1815, l'histoire diplomatique de l'Europe se réduit donc à la lutte de la France avec les nations voisines et prend la forme d'une série de coalitions qui lui laissent d'abord et qui lui enlèvent ensuite l'hégémonie. Cette histoire devient plus complexe après 1815, et jusqu'à la Première Guerre mondiale, elle peut se diviser en quatre périodes :

1° HĂ©gĂ©monie autrichienne 1815-1830. 
De 1815 à 1830, le chancelier autrichien Metternich, qui a conduit la lutte contre Napoléon, exerce une influence souveraine sur la politique internationale et la consacre à maintenir contre les révolutionnaires de toute espèce les stipulations des traités de Vienne. A cet effet, il convoque des congrès où les cinq grandes puissances empêchent tout changement en France, en Allemagne, en Espagne et en Italie : congrès d'Aix-la-Chapelle (1818), de Karlsbad (1819), de Vienne (1820), de Troppau (auj. Ostrava) (1820), de Laybach (1821), de Vérone (1821), mais il ne peut empêcher le ministre anglais Canning de soutenir les Grecs révoltés contre la Turquie, de concert avec la France et avec la Russie (1827).

2° RivalitĂ© de la Russie et de l'Angleterre. 
La révolution de 1830 en France et l'avènement des whigs (Tories et Whigs) en Angleterre transforment la situation politique de l'Europe. Les deux grands Etats de l'Ouest, devenus parlementaires, rompent l'alliance avec les trois Etats de l'Est, restés absolutistes et dominés par l'influence de l'empereur Nicolas de Russie. Cette période est caractérisée par une série de mouvements populaires européens, destinés à transformer l'ordre des choses établi, et écrasés par l'intervention des grandes puissances :

1° Un premier mouvement Ă©clate après la rĂ©volution de Juillet. Il triomphe en Belgique, oĂą est constituĂ© un royaume indĂ©pendant (traitĂ©s des 18 articles (janvier 1831), des 24 articles (novembre 1831), des 34 articles (1839); il est Ă©crasĂ© en Pologne en 1831; en Allemagne (diète de Francfort 1832, confĂ©rence de MĂĽnchengraetz 1833) et en Italie (intervention autrichienne (mars-avril 1831). 

2° En 1840, le pacha d'Egypte, Méhémet-Ali, qui a déjà conquis sur la Turquie une partie de la Syrie (traité de Ventaïch, mai 1833) et qui l'a forces de se mettre sous la protection russe (traité d'Unkiar Skelessi, juillet 1835), reprend les armes et marche sur Istanbul. Toutes les grandes puissances s'entendent contre lui, à l'exclusion de la France (traité de Londres, juillet 1840); la France, exclue par là du concert européen, y rentre par la convention des Détroits (13 juillet 1841), qui ferme le Bosphore à tous les navires de guerre et termine provisoirement la question d'Orient.

3° En 1848, éclatent des révoltes dans l'Europe entière, à la suite de la révolution de Février. Elles sont partout écrasées (en Italie, en Allemagne, en Autriche dans les principautés Danubiennes). A la fin de cette période, l'Europe est donc, au point de vue international et diplomatique, dans la même situation qu'en 1815.

3° La prépondérance française et les guerre nationales (1854-1870).
La guerre de CrimĂ©e inaugure une pĂ©riode de guerres et de transformations territoriales. Quatre guerres europĂ©ennes ont lieu en seize ans et amènent un remaniement complet de l'Europe centrale. Cette transformation s'opère par les soins ou avec l'appui de la France, dont l'hĂ©gĂ©monie s'Ă©tend Ă  toute l'Europe; elle s'explique par le caractère du souverain, NapolĂ©on III, qui arrive au pouvoir avec le projet de rĂ©organiser l'Europe en reconstituant les nationalitĂ©s. 
1° La guerre d'Orient (1854-1855) se termine par le congrès, puis par le traitĂ© de Paris (30 mars 1856). Elle a pour rĂ©sultat de dĂ©truire dĂ©finitivement le concert europĂ©en et l'alliance des puissances du Nord (Russie contre Prusse et Autriche); au traitĂ© sont jointes (16 avril 1856) d'importantes dĂ©clarations sur la guerre maritime. 

2° NapolĂ©on III profite du prestige qu'il doit Ă  ce traitĂ© pour entreprendre l'affranchissement de l'Italie. Dans un accord secret avec Cavour, Ă  Plombières (juillet 1858), il arrĂŞte son programme, qui consiste Ă  expulser l'Autriche de la PĂ©ninsule, et Ă  grouper tous les Etats italiens en une confĂ©dĂ©ration; il ne peut que le rĂ©aliser incomplètement dans les prĂ©liminaires de Villafranca (11 juillet), confirmĂ©s par le traitĂ© de Zurich (novembre 1859). L'unitĂ© italienne s'Ă©tant nĂ©anmoins effectuĂ©e par une sĂ©rie de mouvements populaires, NapolĂ©on III obtient comme compensation Nice et la Savoie (traitĂ© de Turin, 24 mars 1860). 

3° La question des duchĂ©s danois, ouverte en 1848, fermĂ©e en 1852 par une dĂ©cision des puissances (traitĂ© de Londres, 8 mai), se rouvre en 1864 et amène une guerre de l'Autriche, de la Prusse et de la ConfĂ©dĂ©ration germanique contre le Danemark (janvier 1864). Le traitĂ© de Vienne (30 octobre) partage les duthĂ©s de Slesvig, de Holstein et de Lauenbourg entre la Prusse et l'Autriche. 

4° La rivalité croissante de ces deux puissances finit, en 1866, par les mettre aux prises sur les champs de bataille. La guerre est terminée par les préliminaires de Nikolsbourg (26 juillet) et par la paix de Prague (23 août) qui remplacent la Confédération germanique par une Confédération de l'Allemagne du Nord, dont la Prusse aura la présidence; d'autre part, l'Italie, qui a pris part à la guerre comme alliée de la Prusse, obtient la Vénétie par un accord particulier (5 juillet).

5° L'évolution qui s'accomplit dans la politique européenne arrive à son terme en 1870. Tandis que l'Italieentre à Rome (septembre 1870), l'Allemagne, à la suite de ses victoires (La Guerre franco-allemande de 1870), se constitue en un empire dont le roi de Prusse sera le souverain et dans lequel entreront les Etats du Sud; en même temps, elle s'annexe par le traité de Francfort (10 mai 1871) l'Alsace et la Lorraine. Cette période a donc pour résultat l'existence d'une nouvelle grande puissance (l'Italie) et la création d'un grand empire militaire au centre de l'Europe.

4° La paix armĂ©e. 
A partir de 1870, les Etats europĂ©ens, profondĂ©ment agitĂ©s par les guerres qui les ont Ă©prouvĂ©s, cherchent Ă  en Ă©viter le retour par des armements ruineux et des alliances sĂ»res. L'Europe orientale seule subit des transformations territoriales : une guerre entre la Russie et la Turquie (1877-1878) se termine par les prĂ©liminaires de San-Stefano (3 mars 1878), que modifie le traitĂ© de Berlin (juin-juillet 1878), et qui crĂ©ent de nouveaux Etats indĂ©pendants dans la pĂ©ninsule des Balkans. Une guerre entre la Serbie et la Bulgarie (septembre-octobre 1885) ne change rien Ă  cet Ă©tat de choses. Dans l'Europe occidentale, la politique internationale est subordonnĂ©e Ă  la question de l'Alsace-Lorraine, qui dĂ©termine un nouveau groupement des puissances. Pour garder ses conquĂŞtes, l'Allemagne s'allie avec l'Autriche (octobre 1879), puis avec l'Italie (1883), irritĂ©e d'avoir vu la France s'Ă©tablir Ă  Tunis (L'histoire de la Tunisie) : c'est la Triple alliance. Pour y rĂ©sister, la France, Ă  son tour, se rapproche de la Russie (manifestations de Cronstadt, juillet 1891); voyage de Nicolas II Ă  Paris (octobre 1896); du prĂ©sident de la RĂ©publique Ă  PĂ©tersbourg (aoĂ»t 1897). L'Angleterre, libre de toute alliance, malgrĂ© son «-Entente cordiale »  avec la France, restant neutre, l'Europe continentale s'est partagĂ©e en deux ligues, dont les forces sont Ă  peu près Ă©quivalentes. (A19 / NLI).
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