 |
Les Mo'tazélites
ou Motazilites (mo'tazila = dissidents, séparatistes) constituent
une des branches de l'Islam, qui s'est distinguée
du courant majoritaire représenté par les
Sunnites,
par son caractère plus spéculatif; l'imagination, aidée de la philosophie
grecque, domine et fait les frais de systèmes gigantesques.
Pendant deux siècles, l'histoire de l'Islam
n'est que le récit de la lutte entre le motazilisme
et l'orthodoxie. Poursuivies, abattues parfois, les doctrines des Mo'tazélites
renaissaient et se relevaient, plus fortes, pour être définitivement
englouties par l'orthodoxie musulmane. Une remarque curieuse à tous égards,
est l'humble origine des principaux champions de ces doctrines libérales.
On relève, parmi eux, des tailleurs, des laboureurs, des fileurs, des
fabricants de perles, des prolétaires; en un mot, pour parler le langage
du jour :
« plusieurs
des grands Mo'tazélites avaient été affranchis ou clients, maula,
par conséquent, avaient une origine inférieure, serve » (G. Dugat).
Tantôt les califes,
favorables à la nouvelle doctrine, exercent sur les "orthodoxes" (c'est-à -dire
les Sunnites) d'atroces persécutions; tantôt
les motazilites, en défaveur, sont traqués de toutes parts et réduits
à professer leur doctrine dans le secret des mosquées .
Mais, dans cette lutte longue et sanglante, les réformateurs ont, de plus
que les "orthodoxes", une arme puissante, irrésistible, la dialectique.
Les disciples immédiats de Wasil ibn 'Ata
, fondateur de la secte, furent : 'Amr ibn 'Obeld, surnommé Az-Zahid (l'ascète),
célèbre traditionnaliste qui fonda la secte des 'amrites, 'Othmân ibn
Khâlid at-Tawil, qui fut le professeur d'Abou-l'Houdhallal-Allaf, appelé
le Cheikh des motazilites. Persécutés sous le calife omeyyade Hicham,
fils d'Abd-al-Malik, les motazilites furent tout-puissants sous Yezid III
qui adopta publiquement leurs doctrines, surtout en ce qui concernait le
qadar ou libre arbitre.
Le motazilisme,
en lutte contre des sectes qui tantôt repoussaient le libre arbitre, comme
les djabarites, tantôt admettaient les attributs
de Dieu, comme les sifatites, fut en faveur à la cour des premiers
Abbassides,
lorsque le théâtre des luttes religieuses se trouva transporté de Bassorah
et de Damas à Bagdad ,
en pleine Mésopotamie, sur les confins de la Perse .
Al-Mançour fut le premier calife motazilite. Sous Hâroûn
er-Rachid, les motazilites ne durent qu'Ã la protection des vizirs
barmécides de pouvoir professer librement
leurs doctrines : leurs plus grands docteurs, à cette époque, furent
Bichr-al-Marici et Ibrahimal-Basri-al-Azdî, surnommé Ibn Oleyya, morts
tous deux en 833.
Sous Al-Mamoûn,
les motazilites triomphèrent; le calife organisa l'inquisition contre
les Sunnites et plusieurs théologiens et jurisconsultes
célèbres trouvèrent la mort dans d'horribles supplices. Il en fut de
même sous Al-Motacim et sous Al-Wâtiq, qui firent professer dans toutes
les chaires que le Coran
était créé (makhlouq). Mais sous Al-Motawakkil, les motazilites
tombèrent en disgrâce et perdirent complètement leur pouvoir temporel.
Un demi-siècle plus tard, sous Al-Moktadir (907-932), leur autorité tomba
pour ne plus se relever. Le plus célèbre motazilite de cette époque
fut Al-Djobbaï (mort en 915), qui s'attira un grand renom comme théologien
dogmatique. Mais son élève Abou-l'Hasan-al-Acharî, après avoir étudié
la dialectique sous sa direction, abjura
subitement ce qu'il appelait des erreurs et commença une active prédication
en faveur de l'orthodoxie. Jusque-là les motazilites avaient triomphé
par leur méthode; Al-Achari les combattit avec leurs propres armes : il
appuya le système orthodoxe sur la dialectique.
Les motazilites, vaincus, disparurent de l'arène. Al-Achari, persécuté
pendant sa vie par les orthodoxes qu'il défendait, trouva sa récompense
après sa mort : il passe pour un saint parmi les musulmans.
Le motazilisme
continua cependant à être professé et ne s'éteignit que peu à peu.
Les voyageurs arabes ont signalé des groupements motazilites dans divers
pays, notamment au Maroc .
On en rencontre encore quelques adeptes dans le subcontinent indien . |
|
 |
Les
sectes Mo'tazélites.
D'après le
Kitab-el-Maouaqif,
la doctrine des Mo'tazélites donna naissance à vingt sectes secondaires
ayant chacune des divergences d'opinion sur les questions subsidiaires,
tout en approuvant le système dialectique de l'école-mère :
Les
Ouacilïa (wâsilites).
Les Ouacilïa n'admettent pas les
attributs
de Dieu : l'homme a reçu de Dieu le pouvoir de l'action et, par suite,
la science, la volonté,
la vie. Croire le contraire serait affirmer que les mauvaises actions sont
l'oeuvre de l'Être Suprême, alors que l'humain est l'unique auteur du
bien, du mal, de la foi, de l'impiété, de la soumission à Dieu et de
la rébellion; il est rétribué selon ses oeuvres. Ce serait nier le libre
arbitre et attribuer à Dieu le mal et l'injustice tandis qu'il est juste
et sage. Ils expliquaient ainsi l'état mixte:
« Celui
qui commet un péché mortel n'est ni croyant ni impie; il faut qu'il occupe
une place entre les deux; car le mot croyant est une expression de louange,
et celui qui a commis une impiété ne mérite pas d'être loué. Il ne
peut être ni croyant ni impie, ayant fait les deux professions de foi
qu'il n'y a de Dieu que Dieu et que Mohammed
est son prophète, et parce qu'il y a, dans sa vie, des actes de bien dont
il faut tenir compte. S'il meurt sans se repentir, il est éternellement
dans l'enfer. Mais il faudrait alléger son châtiment
et lui assigner, sur les degrés qui conduisent au fond de l'enfer, une
place au-dessus de celle des infidèles. »
Les
A'marïa ('omarites).
Les A'marïa partagent les doctrines
des Ouacilïa et y ajoutent l'impiété à l'égard des gens du Chameau
et des gens de Siffin (= partisans d'Aïcha et partisans d'Ali);
Les
Hodhilïa (houdhallites).
Les Hodhilïa ne reconnaissaient pas l'utilité
des dons décrétés par Dieu dont la puissance a des limites. Ils prétendaient
que ceux qui sont dans l'autre monde y demeurent privés de tout mouvement
et conservent une immobilité et un repos éternels. Les sacrifices qu'on
fait à leur intention n'ont donc pas de portée. Sur le libre
arbitre, ils suivaient les idées des autres mo'tazélites, sauf qu'ils
étaient Qadarites pour ce monde et Djabarites ou Djahmites pour l'autre,
l'humain n'ayant aucune influence sur les mouvements qui se produisent
dans le paradis et dans l'enfer;
ces mouvements sont créés par Dieu. Ils pensaient, au surplus,
comme Djahm, que ces mouvements cesseront, et que le paradis et l'enfer
auront une fin. C'est pourquoi les Mo'tazélites appelaient le fondateur
des Hodhilïa « le Djahmite de l'autre monde ». Ils examinaient
la question de l'istitha'a (= pouvoir de faire une chose). Ils croyaient
que c'est un accident indépendant du bon état du corps; ils faisaient
une différence entre les actes du coeur et ceux des autres membres (du
corps). L'existence des actes du coeur qui est constatée, ne pourrait
être avec le manque de pouvoir. Pour Abou-Hodhaïl, la connaissance de
Dieu arrive avant la tradition; l'humain connaît le beau, le laid; il
faut qu'il arrive au beau par la raison, la sincérité et la justice,
et qu'il évite le laid, c'est-à -dire le mensonge, la tyrannie;
Les
Nadhamïa (nazzamites).
D'après les Nadhamïa, Dieu ne peut,
ici-bas, faire à ses serviteurs rien qui ne leur soit utile et, dans l'autre
vie, il ne peut rien ajouter ni retrancher aux récompenses dues à ceux
qui vont au paradis, ni aux châtiments de ceux
qui vont en enfer.
En-Nadham pensait que l'humain est une
âme et un esprit dont le corps est l'instrument et le moule; que l'esprit
est une matière subtile qui s'adapte au corps. Il partageait l'idée des
philosophes sur l'indivisibilité de la parcelle. Il inventa, dans cet
ordre d'idées, la théorie du saut (Thafra); ainsi il supposait
qu'une fourmi placée sur une pierre isolée, se meut sur une surface sans
limites et qu'elle ne peut traverser que par la marche et le saut. (En-Nadham
voulait démontrer qu'une fourmi, qui a une fin, peut mesurer ce qui n'a
pas de fin, c'est-Ã -dire la surface d'une pierre sans limites. La
fourmi la mesure, en partie, par la marche, en partie, par le saut).
Pour lui les couleurs, les saveurs,
les odeurs, sont des corps. Dieu a créé le monde d'une seule fois : minéraux,
plantes, animaux, humains. La création d'Adam
ne précède pas celle de ses enfants; seulement, Dieu a caché une partie
des créatures dans l'autre. (C'est ce que les Arabes appellent le recèlement,
Komoun).
Les
Assouarïa (aswarites).
Les Assouarïa professaient les mêmes
doctrines que les Nadhamïa et y ajoutaient :
« Dieu
ne peut pas créer ce qu'il a déclaré ne pas exister et sait ne
pas être; tandis que l'humain (détenteur du pouvoir de l'action) peut
le faire ».
Les
Askafia (askafites).
Les Askafia, estiment que la raison
étant l'oeuvre de Dieu, les humains qui en sont pourvus ne peuvent , recevoir
du mal de Lui. Il n'en est pas de même de ceux qui en sont dépourvus,
tels que les enfants et les fous.
Les
Dja'farïa (djafarites).
Les Dja'farïa approuvent les doctrines
des Askafïa et y ajoutent :
« Les rebelles
aux ordres divins sont plus coupables que les Manichéens
et les Mages. Vouloir appliquer le châtiment corporel à ceux qui font
usage de boissons fermentées est une erreur, car, pour l'application de
la peine, on doit s'appuyer sur les textes, et aucun écrit divin ne la
détermine. Celui qui commet un vol, ne dérobât-il qu'un grain de blé,
est un impie et a renié sa foi. »
Les
Mezdarïa (mazdarites).
Les Mezdarïa professaient que les humains
peuvent produire un livre semblable au Coran ,
et même supérieur, quant à l'harmonie et à l'éloquence du style. Ils
traitaient d'infidèles ceux qui affirmaient la préexistence du Coran
et ceux qui prétendaient que les actions de l'humain émanent de Dieu,
et que Dieu est visible dans l'autre monde.
Les
Hichamïa (hichamites).
D'après les Hichamïa, le paradis
et l'enfer n'existent pas encore. Rien n'indique,
dans le Coran ,
ce qui est licite ni ce qui est prohibé. L'imamat n'a pas été reconnu
par suite du désaccord qui a existé.
Les
Salhïa (salhites).
Les Salhïa, contrairement aux Hodhilïa,
enseignaient que les morts conservent la faculté de savoir, le pouvoir,
l'ouïe et la vue, et que la substance peut être libre de tout accident.
Les
Haithïa.
Suivant les mêmes principes des Hichamïa,
les Haithïa admettent que Dieu ne peut faire du mal à ses serviteurs;
mais, d'après eux, il y a un Dieu tout puissant, très élevé (ta'ala),
inspirateur de toutes choses, et un Dieu créateur fait à l'image du premier
et désigné sous le nom de Messie qui, dans l'autre monde, punira les
impies et récompensera les croyants. Cette conception de la dualité de
Dieu peut être rapprochée des doctrines de l'École chinoise de Lao-Tseu
(système de Tao-raison). C'est un genre de panthéisme-matérialiste
: un Dieu primordial, transcendant, absolu, immuable, et un Dieu phénoménal
et contingent, principe du mouvement universel et, par conséquent, de
la destruction des êtres. Il, n'y a donc d'Être vrai que celui qui est
immuable : tout, ce qui devient n'est pas; conséquence, en morale
et en politique : l'immobilisme.
Les
Hodbïa (hadbites).
Les Hodbïa étaitent les partisans de
Fodhil-el-Hodban.
Les
Ma'marïa (ma'marites).
D'après les Ma'marïa, Dieu n'a pas créé
autre chose que les corps; les accidents
sont produits par les corps eux-mêmes, soit naturellement, comme le feu
produit la brûlure, soit volontairement, comme les êtres animés accomplissent
des actions de toute espèce.
On ne doit pas déterminer l'existence
de Dieu : ce serait indiquer une priorité temporelle. Or, Dieu n'appartient
pas au temps; il ne se connaît pas lui-même, car s'il se connaissait,
on pourrait supposer la dualité. Or, Dieu étant
unique, cette supposition est inadmissible.
Les
Tsemanzïa.
Les Tsemanzïa réservent aux croyants
les réjouissances célestes; les juifs, les
chrétiens et les manichéens
deviennent poussière dans l'autre monde et n'entrent ni dans le
Paradis
ni dans l'Enfer.
Les
Khiathïa (khayyatites).
Les Khiathïa reconnaissent à l'humain
le pouvoir de l'action, et donnent le nom de chose à l'incompréhensible.
Cette chose, restant au delà des atteintes de la pensée,
offre quelque analogie avec le Brahma des Indiens,
ce Dieu transcendant, ineffable, également
incompréhensible, Être-Néant où avec l'Ammoun-égyptien ,
dont les Grecs
ont fait Ammon, Dieu immuable, mystère inconnu.
Les
Djahidhïa (djahizites).
Les Djahidhïa nient que la
substance
puisse être anéantie; ils admettent que le bien et le mal sont le fait
de l'humain, et prétendent que le Coran
est un corps humain qui prend tantôt la forme d'un homme, tantôt celle
d'une femme. Dieu n'est pas un corps; il n'a pas de forme; on ne le voit
pas avec les yeux du corps ; il est juste, il ne veut pas les péchés.
Ceux qui croient que Dieu est leur Seigneur et Mohammed
le prophète de Dieu, ne s'exposent à aucun blâme.
Les
Ka'bïa (ka'bites).
D'après les Ka'bïa, Dieu agit sans avoir
la volonté d'agir. il ne se voit pas et ne voit
rien autre. Il sait seulement qu'il existe
et qu'il existe autre chose que Lui.
Les
Djabïa (djobbaites).
Les Djabïa n'admettent que la parole
de Dieu est composée de lettres et de sons et qu'il la place dans un corps
inanimé. Dans l'autre monde, Dieu est invisible; l'humain est l'instigateur
de ses propres actions. Celui qui commet le péché capital n'est ni un
infidèle ni un croyant, mais il sera voué aux flammes éternelles s'il
meurt sans s'être repenti. Les
saints n'ont
pas le pouvoir de faire des miracles.
Les
Bachamia.
Les Bachamia admettent les principes
de la secte mère, mais leur raisonnement diffère sur certains points
: d'après eux, l'humain est soumis au châtiment de Dieu qui, seul, est
le dépositaire des bonnes et des mauvaises actions. Une conversion partielle
ne mérite pas le pardon de Dieu ; elle est sans valeur si elle est contrainte
et intéressée. De ces principes, ils déduisent qu'une seule science
ne peut embrasser deux connaissances.
(Georges Salmon / O. Depont / X. Coppolani). |
|