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Les Travaux et les Jours

Les Travaux et les Jours est un antique poème grec, considéré comme l'oeuvre d'Hésiode. Il se compose de 826 vers, partagés en quatre parties, qui n'ont presque pas de lien entre elles et ont été rangées dans un ordre arbitraire dès les temps les plus anciens. Après une courte invocation, dont l'authenticité est douteuse, et sans doute ajoutée par quelque rapsode on l'honneur d'un dieu dans la fête duquel il devait chanter, le poète trace le parallèle des deux Discordes, l'une est la Jalousie, qui souffle partout la guerre, et l'autre l'Émulation, qui excite l'homme indolent au travail. Il remonte ensuite à l'origine du mal sur la Terre, et l'explique d'une façon dramatique par les mythes de Prométhée et de Pandore.

Comme développement à ces mythes, il trace le tableau de la dégradation successive de l'espèce humaine : ce qu'il dit de l'âge d'or, de l'âge d'argent et de l'âge d'airain est conforme aux descriptions des autres poètes; mais il imagine un âge héroïque, dans lequel Zeus, essayant de régénérer le monde, crée les héros ou demi-dieux, qui ont péri devant Thèbes ou sous les murs de Troie. Cette sève nouvelle fut bientôt épuisée, et l'on est arrivé dans l'âge de fer, dans lequel Hésiode se plaint d'avoir reçu la vie. Quoique ce tableau des diverses générations de l'humanité ne soit qu'une ébauche poétique, on ne peut y méconnaître une tentative hardie et qui en présage déjà le développement chez les Grecs. La corruption de l'âge de fer amène, de la part d'Hésiode, une série de conseils ou de reproches, qui semblent inspirés quelquefois par les circonstances de sa vie. Le souvenir d'un procès dans lequel son frère Persès l'a emporté sur lui contre toute justice, lui dicte ses préceptes sur les devoirs des juges, et c'est peut-être aussi. le ressentiment qu'il en a conservé qui lui suggère la fable de l'Épervier et du Rossignol. En général, on sent partout dans le poème les impressions personnelles qui se mêlent aux préceptes généraux.

Dans une troisième partie, Hésiode donne une sorte de manuel des travaux des champs, et descend aux plus minutieux détails de l'agriculture. Il y a un charme infini dans ces tableaux qui répondent au titre du poème, dans la peinture de ce que Fénelon a si bien appelé l'aimable simplicité du monde naissant. La vie de famille de ces temps reculés nous est décrite dans ses secrets les plus intimes; les préceptes sur le mariage et sur toutes les convenances domestiques semblent être le fruit d'une expérience consommée. La dernière partie de l'ouvrage d'Hésiode, est une sorte de calendrier rustique, un almanach des superstitions champêtres.

Hésiode, dans la Théogonie, avait passé en revue cette foule de dieux qui composaient le polythéisme. C'est jusqu'au chaos qu'il a fait remonter les innombrables anneaux de la chaîne de cette généalogie céleste, et sa lyre a peuplé la terre et le ciel, les enfers et la mer des divinités créées par l'imagination ou admises par la crédulité d'une nation enthousiaste.

Descendu des hauteurs sacrées, il jette, dans les Travaux et les Jours, ses regards sur la famille humaine; alors il ne raconte plus, il conseille; le mythologue devient moraliste. En adressant à son frère Persès des maximes de sagesse et de vertu, d'économie domestique et rurale, il cherche à exciter chez tous ses contemporains le goût du travail. En effet, en quittant la vie guerrière pour la vie agricole et civile, les peuples ont dû substituer l'empire du travail, l'amour de la propriété à l'abus de la force, aux rapines de la conquête. Le poème des Travaux et des Jours nous montre l'introduction des deux élémens nouveaux du travail et de l'ordre. Quoique renfermé dans un cercle moins large que celui de la Théogonie, il gagne en utilité ce qu'il semble perdre en grandeur et en élévation. Mais le poète n'a dans sa marche rien de fixe ni de gradué : après avoir invoqué les Muses, il s'adresse à Persès; puis il raconte le mythe de Pandore, décrit les cinq âges du monde, cite un apologue, donne des conseils tantôt à son frère, tantôt aux souverains, trace des préceptes pour l'agriculture, pour la navigation et finit par recommander des pratiques  soit pour l'exécution des travaux champêtres, soit pour l'observation des jours propices et funestes.

Les Travaux et les Jours présentent donc une nomenclature de préceptes qui aurait pu se prolonger encore davantage; il est probable que ce poème ne nous est pas parvenu dans sa totalité. La plantation des arbres, par exemple, ne devait-elle pas faire partie d'un code poétique d'agriculture? Heinsius (Introductio in Opera et Dies) observe qu'Hésiode devait avoir compris dans son poème les préceptes relatifs à ce genre de travail.

Pline se plaint de ce que l'on commençait à ignorer de son temps la plupart des noms d'arbres mentionnés par Hésiode. On voit en outre par un fragment de Manilius (Astronomiques, c. 2,) qu'Hésiode avait dû enseigner l'art de planter les arbres, indiquer la qualité des terrains propres à la culture du blé et de la vigne, et même parler des bois et des fontaines. Ces diverses parties de son ouvrage n'ont pas été conservées; il peut en avoir été de même de beaucoup d'autres.

Tout mutilé qu'il est, ce texte ne laisse pas d'être aussi intéressant à étudier que la Théogonie. Indépendamment du luxe de poésie dont il est orné en certains passages, il fournit de précieux matériaux pour reconstruire le siècle d'Hésiode : s'il nous atteste les progrès des sciences et des arts, il nous initie au secret de cette corruption de moeurs qui dégénérait en tyrannie chez les rois, en vénalité chez les juges, en avarice, en jalousies, en haines, en paresse chez presque tous les citoyens. Mais en même temps que les justes plaintes d'Hésiode annoncent un état rongé de vices nombreux, une société différente de celle, bien plus idéalisée et fantasmée, que nous représente Homère, le poète remonte, sous le rapport de la religion, à une époque bien antérieure, puisqu'il constate cette croyance des premiers siècles du polythéisme que les dieux et les humains étaient issus d'une commune origine. Hésiode, ici comme dans la Théogonie, est toujours le chantre de deux époques. S'il cherche à corriger ses contemporains, c'est en évoquant d'anciens souvenirs, c'est en prononçant des commandements et des interdictions qui ressemblent aux dogmes des religions sacerdotales, c'est en revêtant sa muse de cette forme sentencieuse qu'affectait la poésie symbolique des temps primitifs. La formule des anciens oracles a contribué également à resserrer cette poésie dans les limites d'une expression brève et synthétique dont elle ne se dégagea entièrement qu'à l'apparition de l'épopée. 

L'histoire nous a conservé le souvenir de plusieurs poèmes didactiques qui datent de cette première période. Pausanias (Béotie, t. 31) cite les préceptes de Chiron pour l'éducation d'Achille, et Plutarque (Vie de Thésée) les sentences morales du vieux Pitthée. Clément d'Alexandrie rapporte (Stromates, liv. 1, p. 2361) un vers d'un poème intitulé la Titanomachie, d'après lequel le centaure Chiron avait enseigné aux humains
la religion du serment, les sacrifices et les formes de l'Olympe. Suivant Diogène Laerce, Musée chanta le premier la théogonie et la sphère. Orphée, dit-on, composa un poème des Travaux et des Jours. Tzetzès prétend qu'Hésiode avait fait quelques emprunts à Mélampe. Telles sont les sources où Hésiode a puisé peut-être l'idée principale et les détails de son ouvrage. Mais comme le temps n'a pas respecté les poèmes antérieurs au sien, nous pouvons placer les Travaux et les Jours à la tête de toutes les oeuvres didactiques et gnomiques de l'antiquité grecque. Hésiode ouvrit le chemin qu'empruntèrent ensuite Solon, Simonide, Phocyclide, Théognis, Pythagore, Mimnerme, Panyasis, Rhianus, Evénus, Eratosthène, Naumachius, Oppien, Nicandre et Aratus.

Son poème est donc pour nous le premier qui consacre l'union féconde de la poésie avec la morale et la science; il ne peut avoir été composé que dans un temps où l'épopée en perte de faveur fut remplacée par des ouvrages qui renfermèrent non plus le récit des anciens exploits, mais des préceptes applicables à la religion et à la vie champêtre ou domestique. Les Travaux et les Jours, chantés par fragments comme la Théogonie, exercèrent peut-être une  influence : la sagesse de leurs préceptes ramena-t-elle les peuples de l'existence oisive de la place publique aux occupations honnêtes et profitables de l'agriculture et de l'industrie, à des idées de morale, d'ordre et de justice? On n'ira pas jusqu'à le croire. Mais la plupart de ces maximes devinrent proverbiales, grâce à la mesure du vers, qui rend plus durable la forme de la pensée. Le patriarche Photius rapporte, d'après un ancien auteur, que ce poème était si cher à Séleucus Nicator qu'après sa mort il fut trouvé sous son chevet. Ainsi Alexandre dormait sur la cassette d'or qui renfermait le chef-d'oeuvre du prince de l'épopée. (B.).
 



On aconservé, sur les Travaux et les Jours, des scholies de Proclus, de Jean Tzetzès et d'Emmanuel Moschopule. Jean Protospatharius a composé pour son fils une  Explication physique des Jours.

En librairie - Hésiode, Les Travaux et les Jours, Livre de Poche, 1999, Mille et une Nuits, 1999; Théogonie, Les Travaux et les jours, Le Bouclier (prés. Paul Mazon), Les Belles Lettres, 1986.

Avec le même titre et dans d'autres genres :  Michel Vanden Eeckoudt, Manuel Vasquez Montalban, Les travaux et les jours, Actes Sud, 1999; Paul Viallaneix, Michelet, les travaux et les jours (1798-1870), Gallimard, 1998; Jacques Benoist-Méchain, Les Travaux et les jours, Julliard, 1993 (série d'essais sur Goethe, Nietszche, Rainer Maria Rilke, Claudel, etc.). 


Hésiode

Texte des Travaux et les jours

Muses, ô vous dont les chants immortalisent, descendez de la Piérie; venez célébrer votre père qui rend tous les hommes obscurs ou fameux, le grand Zeus, qui leur accorde à son gré la honte ou la gloire, les élève aisément ou aisément les renverse, affaiblit le puissant et fortifie le faible, corrige le méchant et humilie le superbe; Zeus qui tonne dans les cieux et habite les plus hautes demeures. Dieu puissant qui entends et vois tout, écoute : dirige vers l'équité les jugements des mortels. Pour moi, puisse-je faire entendre à Persès le langage de la vérité!

Il n'est pas une seule rivalité; on en voit deux sur la Terre : l'une, digne des éloges du sage; l'autre, de son blâme; toutes deux animées d'un esprit différent, car l'une excite la guerre désastreuse et la discorde; la cruelle! nul humain ne la chérit, mais tous, d'après la volonté des dieux, sont contraints d'honorer sa funeste puissance. L'autre, c'est la Nuit obscure qui l'enfanta la première, et le grand fils de Cronos, habitant au sommet des cieux, la plaça sur les racines mêmes de la Terre, pour qu'elle vécût parmi les humains et leur devînt propice. Elle pousse au travail le mortel le plus indolent. L'homme oisif, qui jette les yeux sur un riche, s'empresse à son tour de labourer, de planter, de bien gouverner sa maison; le voisin est jaloux du voisin qui tâche de s'enrichir. Cette rivalité est utile aux mortels. Le potier porte envie au potier, l'artisan à l'artisan, le mendiant au mendiant, et le chanteur [c'est-à-dire le poète] au chanteur.

O Persès! grave bien ces conseils dans ton âme : que l'envie, joyeuse des maux d'autrui, ne te détourne pas du travail, en te faisant regarder les procès d'un oeil curieux, et écouter les plaideurs sur la place publique. On n'a que peu de temps à perdre dans les querelles et dans les contestations lorsque, pendant la saison propice, on n'a point amassé pour toute l'année les fruits que produit la terre et que prodigue Déméter. Rassasié de ces fruits, tu pourras alors envier et disputer aux autres leurs richesses. Mais non; il ne te sera plus permis d'agir ainsi. Terminons enfin notre procès par d'équitables jugements, don précieux de Zeus. Déjà nous avons partagé notre héritage, mais tu m'as arraché la plus forte part dans l'espoir de séduire ces rois, dévorateurs de présents, qui veulent juger notre querelle. Les insensés! ils ignorent que souvent la moitié vaut mieux que le tout, et combien il y a d'avantages à se nourrir de mauve et d'asphodèle. En effet, les dieux cachèrent aux mortels les secrets de la vie. Autrement le travail d'un seul jour suffirait pour te procurer les moyens de subsister une année entière, même en restant oisif. Tu suspendrais soudain le gouvernail au-dessus de la fumée, et tu laisserais reposer tes boeufs et tes mulets laborieux. Mais Zeus nous déroba ce secret, furieux dans son âme d'avoir été trompé par l'astucieux Prométhée. Voilà pourquoi il condamna les humains aux cruels soucis, et leur cacha le feu; mais le noble fils de Japet, par un adroit larcin, le leur apporta dans la tige d'une férule, après l'avoir enlevé au prudent Zeus qui aime à lancer la foudre. Ce dieu qui rassemble les nuages lui dit en son courroux :

« Fils de Japet, ô le plus habile de tous, tu te réjouis d'avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse; mais ton vol te sera fatal à toi et aux humains à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés au fond de leur âme, chérissant euxmêmes leur propre fléau. »
En achevant ces mots, le père des dieux et des humains sourit, et commanda à l'illustre Héphaistos de composer sans délai un corps, en mélangeant de la terre avec l'eau, de lui communiquer la force et la voix humaine, d'en former une vierge douée d'une beauté ravissante, et semblable aux déesses immortelles; il ordonna à Athéna de lui apprendre les travaux des femmes et l'art de façonner un merveilleux tissu, à Aphrodite à la parure d'or de répandre sur sa tête la grace enchanteresse, de lui inspirer les violents désirs et les soucis dévorants, à Hermès, messager des dieux et meurtrier d'Argos, de remplir son esprit d'impudence et de perfidie. Il dit, et les dieux obéirent au roi Zeus, fils de Cronos. Aussitôt l'illustre Héphaistos, soumis à ses volontés, façonna avec de la terre une image semblable à une chaste vierge; la déesse aux yeux bleus, Athéna, l'orna d'une ceinture et de riches vêtements; les divines Charites et l'auguste Persuasion lui attachèrent des colliers d'or, et les Heures à la belle chevelure la couronnèrent des fleurs du printemps. Athéna entoura tout son corps d'une magnifique parure. Enfin le meurtrier d'Argos, docile au maître du tonnerre, lui inspira l'art du mensonge, les diseurs séduisants, et un caractère perfide. Ce héraut des dieux lui donna un nom et l'appela Pandore, parce que chacun des habitants de l'Olympe lui avait fait un présent pour la rendre funeste aux industrieux mortels.

Après avoir achevé cette attrayante et pernicieuse merveille, Zeus ordonna à l'illustre meurtrier d'Argos, au rapide messager des dieux, de la conduire vers Epiméthée. Epiméthée ne se rappela point que Prométhée lui avait recommandé de ne rien recevoir de Zeus, roi d'Olympe, mais de lui renvoyer tous ses présents, de peur qu'ils ne devinssent funestes aux mortels : il accepta donc, et ne reconnut le mal qu'après l'avoir reçu.

Auparavant, les tribus des humains vivaient sur la terre, exemptes des maux, du pénible travail, et de ces cruelles maladies qui amènent la vieillesse : car les humains que souffrent vieillissent promptement.

Pandore, tenant dans ses mains un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux terribles se répandirent sur les humains. L'Espérance seule resta; arrêtée sur les bords du vase, elle ne s'envola point, Pandore ayant remis le couvercle, par l'ordre de Zeus qui porte l'égide et rassemble les nuages. Depuis ce jour, mille calamités errent parmi les humains : la terre est remplie de maux, la mer en est remplie; les Maladies se plaisent à tourmenter les mortels nuit jour, et leur apportent en silence toutes les douleurs, car le prudent Zeus les a privées de la voix. Nul ne peut donc échapper à la volonté de Zeus.

Si tu le veux, je te ferai un autre récit plein de sagesse et d'utilité; toi, recueille-le au fond de ta mémoire. 

Quand les dieux et les humains furent nés ensemble , d'abord les célestes habitants de l'Olympe créèrent l'âge d'or pour les mortels doués de la parole. Sous le règne de Cronos qui commandait dans le ciel, les humains vivaient comme les dieux. Libres d'inquiétudes, de travaux et de souffrances, la cruelle vieillesse ne les affligeait point; leurs pieds et leurs mains conservaient sans cesse la même vigueur, et, loin de tous les maux, ils se réjouissaient au milieu des festins. Ils mouraient comme enchaînés par le sommeil. Tous les biens naissaient autour d'eux. La terre fertile produisait d'elle-même des fruits abondants; libres et paisibles, ils partageaient leurs richesses avec une foule de vertueux amis. Quand la terre eut renfermé dans son sein cette première génération, ces hommes, appelés les génies terrestres, devinrent les protecteurs et les gardiens tutélaires des mortels : ils observent leurs bonnes et leurs mauvaises actions, et, enveloppés d'un nuage, parcourent toute la terre en répandant la richesse : telle est la royale prérogative qu'ils ont obtenue.

Ensuite les habitants de l'Olympe produisirent une seconde race bien inférieure à la première, l'âge d'argent, qui ne ressemblait à l'âge d'or ni par le corps ni par l'intelligence. Nourri auprès de sa tendre mère, l'enfant, toujours inepte, croissait, durant cent ans, dans la maison natale. Parvenu au terme de la puberté et de l'adolescence, il ne vivait qu'un petit nombre d'années, accablé de ces douleurs, fruit de sa stupidité : car alors les humains ne pouvaient s'abstenir de l'injustice; ils ne voulaient pas adorer les dieux, ni leur offrir de sacrifices sur leurs pieux autels, comme, selon l'usage, doivent le faire les mortels. Bientôt Zeus, fils de Cronos, les anéantit, courroucé de ce qu'ils refusaient leurs hommages aux dieux habitants de l'Olympe. Quand la terre eut renfermé leurs dépouilles, on les nomma les mortels bienheureux; ces génies terrestres n'occupent que le second rang , mais le respect accompagne aussi leur mémoire.

Le père des dieux créa une troisième génération d'hommes doués de la parole, l'âge d'airain, qui ne ressemblait en rien à l'âge d'argent. Robustes comme le frêne,, ces hommes, violents et terribles, ne se plaisaient qu'aux sanglants travaux d'Arès et aux injures; ils ne se nourrissaient pas des fruits de la terre, et leur cœur impitoyable avait la dureté de l'acier. Leur force était immense, et des bras invincibles s'allongeaient de leurs épaules sur leurs membres nerveux. Ils portaient des armes d'airain; l'airain composait leurs maisons; ils ne travaillaient que l'airain, car le fer noir n'existait pas encore. Égorgés par leurs propres mains, ils descendirent dans la ténébreuse demeure du froid Hadès, sans laisser un nom après eux. Malgré leur force redoutable, la sombre Mort les saisit, et ils quittèrent la brillante lumière du soleil.

Quand la terre eut aussi enseveli leur dépouille, Zeus, fils de Cronos, créa sur cette terre fertile une quatrième race plus juste et plus vertueuse, la céleste race de ces héros que la génération précédente nomma les demi-dieux dans l'immense univers. La guerre fatale et les combats meurtriers les moissonnèrent tous, les uns lorsque, devant Thèbes aux sept portes, sur la terre de Cadmos, ils se disputèrent les troupeaux d'OEdipe; les autres lorsque, franchissant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, armés pour Hélène aux beaux cheveux, ils parvinrent jusqu'à Troie, où la mort les enveloppa de ses ombres. Le puissant fils de Cronos, leur donnant une nourriture et une demeure différentes de celles des autres hommes, les plaça aux confins de la terre. Ces héros fortunés, exempts de toute inquiétude, habitent les îles des Bienheureux par delà l'océan aux gouffres profonds, et trois fois par an la terre féconde leur prodigue des fruits brillants et doux comme le miel.

Plût aux dieux que je ne vécusse pas au milieu de la cinquième génération! Que ne suis-je mort avant! que ne puis-je naître après! C'est maintenant l'âge de fer. Les hommes ne cesseront ni de travailler et de souffrir pendant le jour, ni de se corrompre pendant la nuit; les dieux leur enverront de terribles calamités. Toutefois quelques biens se mêleront à tant de maux. Zeus détruira cette race d'hommes doués de la parole, lorsque presque dès leur naissance leurs cheveux blanchiront. Le père ne sera plus uni à son fils, ni le fils à son père, ni l'hôte à son hôte, ni l'ami à son ami; le frère, comme auparavant, ne sera plus chéri de son frère; les enfants mépriseront la vieillesse de leurs parents. Les cruels! ils les accableront d'injurieux reproches sans redouter la vengeance divine. Dans leur coupable brutalité, ils ne rendront pas à leurs pères les soins que leur enfance aura reçus : l'un ravagera la cité de l'autre; on ne respectera ni la foi des serments, ni la justice, ni la vertu; on honorera surtout l'homme vicieux et insolent; l'équité et la pudeur ne seront plus en usage : le méchant outragera le mortel vertueux par des discours pleins d'astuce auxquels il joindra le parjure. L'Envie au visage odieux, ce monstre qui répand la calomnie et se réjouit du mal, poursuivra tous les hommes infortunés. Alors, promptes à fuir la terre immense pour l'Olympe, la Pudeur et Némésis, enveloppant leurs corps gracieux de leurs robes blanches, s'envoleront vers les célestes tribus, et abandonneront les humains; il ne restera plus aux mortels que les chagrins dévorants, et leurs maux seront irrémédiables..
Maintenant, quelle que soit leur sagesse, je raconterai aux rois une fable. Un épervier venait de saisir un rossignol au gosier sonore, et l'emportait à travers les nues; déchiré par ses serrés recourbées, le rossignol gémissait tristement nais l'épervier lui dit avec arrogance :

« Malheureux! pourquoi ces plaintes? Tu es au pouvoir du plus fort; quoique chanteur harmonieux, tu vas où je te conduis; je peux à mon gré ou faire de toi mon repas, ou te rendre la liberté. » 
Ainsi parla l'épervier au vol rapide et aux ailes étendues. Malheur à l'insensé qui ose lutter contre un ennemi plus puissant! privé de la victoire, il voit encore la souffrance s'ajouter à sa honte.

O Persès! écoute la voix de l'équité, et abstiens-toi de l'injure; car l'injure est fatale à l'homme faible; l'homme de bien ne la supporte pas facilement : accablé par elle, il tombe sa victime. Il est un chemin plus noble qui mène à la justice. La justice finit toujours par triompher de l'injure. Mais l'insensé ne s'instruit que par son malheur. Horcus poursuit avec ardeur les jugements iniques. La justice s'indigne et frémit partout où elle se voit entraînée par ces hommes, dévorateurs de présents, qui rendent de criminels arrêts. Couverte d'un nuage, elle parcourt en pleurant les cités et les demeures des peuplés, apportant le malheur à ceux qui l'ont chassée et n'ont pas jugé avec droiture. Mais ceux qui, rendant une justice égale aux étrangers et à leurs concitoyens, ne s'écartent pas du droit sentier, voient fleurir leur ville et prospérer leurs peuples; la paix, cette nourrice des jeunes gens, règne dans leur pays, et jamais Zeus aux lointains regards ne leur envoie la guerre désastreuse. Jamais la famine ou l'injure n'attaque les mortels équitables : ils célèbrent paisiblement leurs joyeux festins; la terre leur prodigue une abondante nourriture; pour eux, le chêne des montagnes porte des glands sur sa cime et des abeilles dans ses flancs; leurs brebis sont chargées d'une épaisse toison, et leurs femmes mettent au jour des enfants qui ressemblent à leurs pères [*]; toujours riches de tous les biens, ils n'ont pas besoin de voyager sur des vaisseaux , et la terre fertile les nourrit de ses fruits. 

[*] On se rappelle ce passage d'Horace (Odes, lib. IV, V, 21) :
Nullis pollutilur casta domus stupris: 
Mos et lex maculosum edomuit nefas; 
Laudantur simili prole puerperae.
Et ces vers de Catulle dans son épithalame de Julie et de Mallius :
Sil suo similis patri 
Mallio, et facile insciis 
Noscitetur ab omnibus,
Et pudicitiam suae 
Matris indicet ore.
Mais quand des mortels se livrent à l'injure funeste et aux actions vicieuses, Zeus aux lointains regards leur inflige un prompt châtiment. Souvent une ville entière est punie à cause d'un seul homme qui commet des injustices et des crimes. Du haut des cieux, le fils de Cronos déchaîne à la fois deux grands fléaux, la peste et la famine, et les peuples périssent; leurs femmes n'enfantent plus, et leurs familles décroissent par la volonté de Zeus Olympien. Quelquefois le fils de Cronos détruit leur vaste armée, renverse leurs murailles, ou punit leurs vaisseaux engloutis dans la mer.

O rois! vous aussi, redoutez un pareil châtiment; car les immortels, mêlés parmi les hommes, aperçoivent tous ceux qui s'accablent mutuellement par des arrêts iniques sans craindre la vengeance divine. Par l'ordre de Zeus, sur la terre fertile, trente mille génies, gardiens des mortels, observent leurs jugements et leurs actions coupables, et, revêtus d'un nuage, parcourent le monde entier. La Justice, fille de Zeus, est une vierge auguste et respectée des dieux, habitants de l'Olympe; lorsqu'un impie ose l'outrager, soudain, assise auprès de Zeus, puissant fils de Cronos, elle se plaint de la méchanceté des hommes, et le conjure de faire retomber sur le peuple les fautes des rois qui, dans leurs criminelles pensées, s'écartent du droit chemin et prononcent d'injustes sentences. Pour éviter ces malheurs, ô rois dévorateurs de présents, redressez vos arrêts, et oubliez entièrement le langage de l'iniquité. L'homme qui fait du mal a autrui s'en fait aussi à lui-même; un mauvais jugement est toujours terrible pour le juge. L'oeil de ce Zeus, qui voit et découvre tout, contemple notre procès si telle est sa volonté; il n'ignore pas quel débat s'agite dans l'enceinte de notre ville. Puissions-nous maintenant, mon fils et moi, ne pas être justes aux yeux des mortels, puisque la justice n'attire plus que des malheurs, puisque l'homme le moins équitable obtient le plus de droits! Mais je ne pense pas que Zeus, maître de la foudre, tolère de semblables abus.

O Persès! grave bien mes conseils au fond de ton esprit. Écoute la voix de la justice et abjure pour toujours la violence : telle est la loi que le fils de Cronos a imposée aux mortels. Il a permis aux poissons, aux animaux sauvages, aux oiseaux rapides de se dévorer les uns les autres, parce qu'il n'existe point de justice parmi eux; mais il a donné aux hommes cette justice, le plus précieux des bienfaits. Si dans la place publique un juge veut parler avec droiture et avec conscience, Zeus aux lointains regards lui accorde lebonheur; mais s'il se parjure volontairement, s'il blesse l'équité par de faux témoignages, il subit des maux sans remède; la gloire de sa postérité s'obscurcit d'âge en âge, tandis que d'âge en âge la postérité de l'homme juste devient plus illustre. Je te donnerai d'utiles conseils, imprudent Persès! Rien n'est plus aisé que de se précipiter dans le vice le chemin en est court et nous l'avons près de nous; mais les dieux immortels ont baigné de sueurs la route de la vertu cette route est longue, escarpée, et d'abord hérissée d'obstacles; mais quand tu touches à son sommet, elle devient facile, quoiqu'elle ait été pénible.

Le plus sage est celui qui, jugeant tout par lui-même, considère les actions qui seront les meilleures lorsqu'il les aura terminées. L'homme docile aux bons conseils est encore digne d'estime; mais celui qui ne sait pas s'éclairer par sa propre sagesse et refuse d'écouter les avis des autres est entièrement inutile. Quant à toi, Persès, ô rejeton des dieux, garde l'éternel souvenir de mes avis : travaille, si tu veux que la Famine te prenne en horreur et que l'auguste Déméter à la belle couronne, pleine d'amour envers toi, remplisse tes granges de moissons. En effet, la Famine est toujours la compagne de l'homme paresseux; les dieux et les mortels haïssent également celui qui vit dans l'oisiveté, semblable en ses désirs à ces frelons privés de dards qui, tranquilles, dévorent et consument le travail des abeilles. Livre-toi avec plaisir à d'utiles ouvrages, afin que tes granges soient remplies des fruits amassés pendant la saison propice. C'est le travail qui multiplie les troupeaux et accroît l'opulence. En travaillant, tu seras bien plus cher aux dieux et aux mortels : car les oisifs leur sont odieux. Ce n'est point le travail, c'est l'oisiveté qui est un déshonneur. Si tu travailles, les paresseux bientôt seront jaloux de toi en te voyant t'enrichir la vertu et la gloire accompagnent la richesse : ainsi tu deviendras semblable à la divinité. Il vaut donc mieux travailler, ne pas envier inconsidérément la fortune d'autrui, et diriger ton esprit vers des occupations qui te procureront ta subsistance : voilà le conseil que je te donne. La mauvaise honte est le partage de l'indigent. La honte est très utile ou très nuisible aux mortels. La honte mène à la pauvreté, la confiance à la richesse. Ce n'est point par la violence qu'il faut s'enrichir, les biens donnés par les dieux sont les meilleurs de tous. Si un ambitieux s'empare de nombreux trésors par la force de ses mains ou les usurpe par l'adresse de sa langue (comme il arrive trop souvent lorsque l'amour du gain séduit l'esprit des humains et que l'impudence chasse toute pudeur), les dieux le précipitent bientôt vers sa ruine; sa famille s'anéantit, et il ne jouit que peu de temps de sa richesse. Il est aussi coupable que celui qui maltraiterait un suppliant ou un hôte, qui, monté en secret sur la couche d'un frère, souillerait sa femme d'embrassements illégitimes, dépouillerait par une indigne ruse des enfants orphelins, ou accablerait d'injurieux discours un père parvenu au triste seuil de la vieillesse. Zeus s'irrite contre cet homme, et lui envoie enfin un châtiment terrible en échange de ses iniquités. Mais toi, que ton esprit insensé s'abstienne de semblables crimes. Offre, selon tes facultés, des sacrifices aux dieux immortels avec un coeur chaste et pur, et brûle en leur honneur les cuisses brillantes des victimes. Apaise-les par des libations et par de l'encens, quand tu vas dormir et lorsque brille la lumière sacrée du jour, afin qu'ils aient pour toi une âme bienveillante, et que tu achètes toujours le champ d'autrui sans jamais vendre le tien. Invite ton ami à tes festins, et laisse là ton ennemi; invite surtout l'ami qui habite près de toi : car s'il t'arrive quelque accident domestique, tes voisins accourent sans ceinture, tandis que tes parents se ceignent encore. Un mauvais voisin est un fléau, autant qu'un bon voisin est un bienfait. C'est un trésor que l'on rencontre dans un voisin vertueux. Il ne mourra jamais un de tes boeufs, à moins que tu n'aies un méchant voisin. Mesure avec soin tout ce que tu empruntes à ton voisin; mais rends-lui autant et davantage si tu le peux, afin que si un jour tu as besoin de lui, tu le trouves prêt à te secourir.

Ne recherche pas des gains déshonorants; de tels béné fices équivalent à des pertes. Tu dois chérir qui te chérit, visiter qui te visite, donner à qui te donne, ne rien donner à qui ne te donne rien. On rend présent pour présent et refus pour refus. La libéralité est utile ; la rapine est funeste et ne cause que la mort. L'homme qui donne volontaire ment, quelle que soit la grandeur du bienfait, s'en réjouit et en est charmé jusqu'au fond de l'âme. Celui qui, fort de son impudence, commet un larcin, malgré la modicité du profit, sent le remords déchirer son caeur. Si tu acquiers peu à peu, mais souvent, tu auras bientôt amassé une grande fortune : qui sait ajouter à ce qu'il possède deja évitera la noire famine. Ce qu'on a déposé dans sa maison ne cause plus d'inquiétude. Il vaut mieux garder ses biens dans l'intérieur de ses foyers, puisque ce qui est dehors n'est pas en sûreté. S'il est agréable d'user de ce qu'on a près de soi, il est pénible d'avoir besoin de ce qui est ailleurs. Je t'engage à y songer. Bois à longs traits le commencement et la fin du tonneau, mais épargne le milieu; l'économie est tardive, quand le fond est épuisé.

Donne toujours à ton ami le salaire convenu. En riant même avec ton frère, appelle un témoin; la crédulité et la défiance perdent également les hommes. Qu'une femme indécemment parée ne te séduise point en t'agaçant par son doux babil et en s'informant de ta demeure : c'est se fier au voleur que se fier à la femme. Qu'un fils unique garde la maison paternelle; ainsi ta richesse s'accroîtra dans tes foyers. Puisses-tu ne mourir que vieux, en laissant un autre enfant! C'est aux familles nombreuses que Zeus prodigue d'immenses trésors. Plus des parents nombreux redoublent de soins, et plus la fortune s'augmente. Si ton coeur désire la richesse, suis mon précepte : ajoute sans cesse le travail au travail.

Commence la moisson quand les Pléiades, filles d'Atlas, se lèvent dans les cieux, et le labourage quand elles disparaissent; elles demeurent cachées quarante jours et quarante nuits, et se montrent de nouveau lorsque l'année est révolue, à l'époque où s'aiguise le tranchant du fer. Telle est la loi générale des campagnes pour les colons qui habitent les bords de la mer, ou qui, loin de cette mer orageuse, cultivent un sol fertile dans les gorges des profondes vallées. Sois toujours nu quand tu sèmes, nu quand tu laboures et nu quand tu moissonnes, si tu veux exécuter à propos tous les travaux de Déméter, voir tes fruits parvenir à leur maturité, et n'être pas forcé, dans ton indigence, de parcourir en mendiant les maisons étrangères sans rien obtenir. Déjà tu es venu près de moi, mais je ne te ferai plus ni aucun don ni aucun prêt. Travaille, imprudent Persès, travaille à ces ouvrages que les dieux imposèrent aux hommes; tremble d'être contraint dans ta douleur de mendier ta nourriture avec ta femme et tes enfants, et d'implorer des voisins qui te mépriseront; ils te donneront deux et trois fois, mais si tu les importunes encore, tu n'obtiendras plus rien et perdras ton temps en paroles; tes longs discours seront inutiles. Je te conseille plutôt de payer tes dettes et d'éviter la famine.

Procure-toi d'abord une maison, un boeuf laboureur, et une esclave non mariée qui suivra tes taureaux; rassemble chez toi tous les instruments nécessaires à l'agriculture, pour ne pas en demander aux autres et ne pas en manquer si tu éprouvais un refus : alors tu verrais le temps s'écouler et l'ouvrage en souffrirait. Ne remets pas tes travaux au lendemain ni au surlendemain : l'homme qui reste oisif ou qui diffère d'agir ne remplit pas ses granges. L'activité accroît la richesse. Celui qui temporise lutte toujours avec le besoin.

Lorsque le soleil ne darde plus les rayons de sa brûlante chaleur, lorsque, pendant l'automne, les pluies du grand Zeus rendent le corps humain plus souple et plus léger (car alors l'astre du Sirius [La constellation du Grand Chien] roule moins longtemps pendant le jour sur la tête des, malheureux mortels et prolonge davantage sa course nocturne), lorsque les arbres coupés par le fer sont moins exposés à la carie, quand leurs feuillages tombent et leur séve s'arrête, songe que c'est le temps d'abattre les bois nécessaires à tes travaux. Façonne un mortier de trois pieds, un pilon de trois coudées et un essieu de sept pieds : telle est la mesure la plus convenable; taille ensuite un maillet de huit pieds, et arrondis une jante de trois palmes pour un char qui en aura dix; prépare beaucoup d'autres morceaux de bois recourbés. Lorsque, en parcourant la montagne ou la plaine, tu auras trouvé un manche d'yeuse, apporte-le dans ta maison; c'est l'instrument le plus solide pour servir au labourage; qu'un élève de Pallas, l'attachant avec des clous, le fixe au dental et l'adapte au timon. Alors construis dans ta demeure deux charrues, l'une d'une seule pièce, l'autre de bois d'assemblage; rien n'est plus utile si tu brises l'une, tu attelleras tes boeufs à l'autre. C'est le laurier ou l'orme qui forme les timons les plus forts; que le dental soit de chêne et le manche d'yeuse. Achète deux boeufs de neuf ans; à cet âge leur vigueur est infatigable; parvenus au terme de la jeunesse, ils sont très propres aux travaux tu ne craindras point qu'en se disputant ils ne brisent la charrue au milieu d'un sillon, et ne laissent l'ouvrage imparfait. Qu'un homme de quarante ans les accompagne, après avoir mangé en huit bouchées un pain divisé en quatre parties tout entier au labour, il tracera des sillons toujours droits, ne détournera point ses yeux sur ses camarades, et tiendra son esprit appliqué à sa tâche : un plus jeune laboureur ne saurait ni répandre la semence avec mesure, ni éviter de la répandre deux fois; car un jeune homme est toujours impatient de rejoindre ses compagnons.

Observe chaque année le temps où tu entendras les cris, de la grue retentir du haut des nuages; c'est elle qui apporte le signal du labourage et annonce le retour du pluvieux hiver. L'homme qui manque de boeufs sent alors les regrets déchirer son ame. Nourris dans ton étable des boeufs aux longues cornes. Il est aisé de dire : Prête-moi des boeufs et un chariot; mais il est aisé de répondre : Mes boeufs sont occupés. L'homme riche en imagination parle de construire un chariot; l'insensé! il ignore que pour un chariot il faut cent pièces de bois; il aurait dû y songer plus tôt et se munir des matériaux nécessaires. Dès, que le temps du labourage arrive pour les mortels, hâte-toi; pars le matin avec tes esclaves, travaille dans la saison le sol humide et sec, pour rendre tes champs fertiles. Défriche la terre dans le printemps; laboure-la encore pendant l'été; elle ne trompera point ton espérance; quand elle est devenue légère, c'est le temps de l'ensemencer. Ainsi travaillée, elle fournit les moyens d'écarter les imprécations et d'apaiser les cris des enfants. Invoque le Zeus infernal, et demande à la chaste Déméter de faire parvenir ses divins présents à leur maturité.

Lorsque, commençant le labour et prenant dans ta main l'extrémité du manche, tu frappes de l'aiguillon le dos de tes boeufs qui traînent le timon à l'aide des courroies, qu'un jeune serviteur te suive armé d'un hoyau, et donne du mal aux oiseaux en recouvrant la semence. L'ordre est pour les mortels le plus grand des biens; le désordre, le plus grand des maux. Ainsi les lourds épis s'inclineront vers la terre, si le roi de l'Olympe accorde un heureux terme à tes travaux. Tu débarrasseras tes urnes de leurs toiles d'araignée, et je crois que tu te réjouiras, riche de tous les biens entassés dans ta maison. Tu attendras dans l'abondance le printemps aux blanches fleurs, et tu ne regarderas pas les autres d'un oeil jaloux; ce seront les autres qui auront besoin de toi. Si tu ne laboures la terre féconde que dans le solstice d'hiver, tu pourras moissonner en demeurant assis; à peine saisiras-tu dans ta main quelques rares épis que tu lieras en javelles inégales, réduit à te traîner dans la poussière, sans te réjouir beaucoup. Tu emporteras ta moisson dans une corbeille, et tu seras pour peu de monde un sujet d'envie. L'esprit de Zeus maître de l'égide passe aisément d'une pensée à une autre, et il est difficile aux hommes de pénétrer ses desseins. Si tu ne laboures que tard, le mal n'est pourtant pas sans remède. Dès que le coucou chante dans le feuillage du chêne, et réjouit les mortels sur la terre immense, si Zeus ne cesse de pleuvoir pendant trois jours et si l'eau ne reste pas au-dessous du sabot de tes boeufs sans toutefois le surpasser, le dernier labourage sera aussi heureux que le premier. Retiens tous ces préceptes dans ta mémoire. Observe attentivement l'approche du printemps aux blanches fleurs, et la saison des pluies.

Dans l'hiver, lorsqu'un froid violent tient les mortels renfermés, passe, sans t'arrêter, devant l'atelier du forgeron et la brûlante lesché [*]

[*] On appelait leschés certains lieux publics où les pauvres et les oisifs se rassemblaient pour causer et se chauffer pendant l'hiver; les leschés étaient pour les Grecs ce qu'étaient pour les Romains les stationes et les tonstrinae. Proclus dit qu'il y en avait dans Athènes trois cent soixante.
L'homme laborieux sait accroître son bien même dans cette saison. Ne te laisse donc point accabler par les rigueurs d'un hiver cruel et de la pauvreté. Crains d'être réduit à presser d'une main amaigrie tes, pieds gonflés par le jeune. Le paresseux se repaît de vaines illusions, et, manquant du nécessaire, médite en son esprit de coupables actions. L'indigent, privé de moyens d'existence, reste assis dans la lesché, et nourrit l'espérance du mal. Au milieu de l'été, dis à tes esclaves : 
« L'été ne durera pas toujours, construisez vos granges. » 
Redoute le mois Lénéon, ces mauvais jours tous funestes aux boeufs, et les glaces dangereuses qui couvrent la campagne lorsque, dans la la Thrace, nourrice des chevaux, l'impétueux Borée agite de son souffle les flots de la vaste mer; la terre et les bois en mugissent, et, déchaîné sur cette terre féconde, il déracine au loin dans les gorges des montagnes les chênes à la haute chevelure et les énormes sapins, en faisant crier les immenses forêts dans toute leur étendue. Les bêtes sauvages frissonnent, et les plus velues elles-mêmes ramènent sous leur ventre leur queue engourdie; mais l'épaisseur de leurs poils ne les garantit pas du glacial Borée. Ce vent pénètre sans obstacle à travers le cuir du boeuf et les longues soies de la chèvre; cependant la force de son souffle ne perce point la laine touffue des brebis. Le froid courbe le vieillard, mais il respecte la peau tendre de la jeune fille qui, tranquille dans ses foyers auprès de sa mère, encore ignorante des plaisirs d'Aphrodite à la parure d'or, après avoir lavé dans une onde pure et parfumé d'une huile luisante ses membres délicats, dort renfermée, la nuit, dans la maison natale, à l'abri des rigueurs de l'hiver, tandis que le polype se ronge les pieds dans sa demeure glacée, au fond de sa triste retraite; car le soleil ne lui montre pas d'autre nourriture à saisir, le soleil qui se tourne vers les contrées et les villes des peuples noirs, et brille moins longtemps pour tous les Grecs. Alors les monstres des forêts, armés ou dépourvus de cornes, grincent des dents et fuient à travers les épaisses broussailles; tous les animaux qui habitent des tanières profondes et des antres dans les rochers, ne songent qu'à chercher ces abris; les mortels ressemblent à l'homme à trois pieds [*]dont les épaules sont brisées, et qui penche son front vers la terre; ils se traînent avec effort, en tâàchant d'éviter les blancs flocons de la neige.
[*] Hésiode compare les humains à un homme courbé par la vieillesse, et s'appuyant sur un bâton comme sur un troisième pied. L'épithète de tripodi fait sans doute allusion à l'énigme du sphinx rapportée par Diodore de Sicile (lib, IV).
Dans cette saison, pour garantir ton corps, revêts, comme je te le conseille, un manteau moelleux et une tunique flottante jusqu'aux talons; que la légère trame en soit couverte d'une laine épaisse: enveloppe-toi de cette tunique, afin que tes poils hérissés ne se dressent pas sur tes membres frissonnants. Enlace à tes pieds des brodequins formés de la peau d'un boeuf que la force a fait périr, et garnis de poils épais dans l'intérieur. Quand le temps de la froidure sera venu, attache la dépouille des chevreaux premiers nés avec une courroie de boeuf, pour qu'elle serve à tes épaules de rempart contre la pluie. Couvre ta tête d'un chapeau façonné avec soin, et propre à défendre tes oreilles de l'humidité. Car lorsque Borée tombe, l'aurore est froide, et l'air fécond du matin, descendant du ciel étoilé, s'étend sur les travaux des riches laboureurs; la vapeur émanée des fleuves intarissables, et soulevée au-dessus de la terre par la fureur du vent, tantôt vers le soir retombe en pluie, et tantôt souffle avec violence, tandis que Borée, venu de la Thrace, précipite les épais nuages. Préviens cette tempête, et, ton ouvrage terminé, rentre dans ta maison, de peur que du haut des cieux une sombre nuée, t'enveloppant tout entier, ne mouille ton corps et ne trempe tes vêtements. Évite un tel danger; ce mois de l'hiver est le plus redoutable de tous; il est funeste aux troupeaux et funeste aux mortels. Alors ne mesure à tes boeufs que la moitié de leur pâture, mais donne plus d'aliments à l'homme; les longues nuits diminuent les besoins des animaux. Contracte l'habitude pendant l'année entière de régler la nourriture d'après la durée des jours et des nuits, jusqu'à ce que la terre, cette mère commune, te prodigue des fruits de toute espèce.

Quand, soixante jours après la conversion du soleil, Zeus a terminé le cours de l'hiver, l'étoile Arcturus [La constellation du Bouvier], abandonnant les flots sacrés de l'Océan, se lève et brille la première à l'entrée de la nuit. Bientôt après, la fille de Pandion, la plaintive hirondelle, reparaît le matin aux yeux des hommes, lorsque le printemps est déja commencé. Préviens l'arrivée de l'hirondelle, pour tailler la vigne : cette époque est la plus favorable. Mais quand le limaçon, fuyant les Pléiades, grimpe de la terre sur les plantes, c'est le temps non pas de fouir la vigne, mais d'aiguiser tes faux et d'exciter tes esclaves. Fuis le repos sous l'ombrage, fuis le sommeil du matin, dans la saison de la moisson, lorsque le soleil dessèche tous les corps. Alors dépêche-toi; rassemble le blé dans la maison et sois debout au point du jour, afin d'obtenir une récolte suffisante. L'aurore accomplit le tiers de l'ouvrage; l'aurore accélère le voyage et avance le travail. Partout l'aurore , dès qu'elle se montre, met les hommes en route et place les boeufs sous le joug.

Lorsque le chardon fleurit, et que la cigale harmonieuse, assise au sommet d'un arbre, épanche sa douce voix en agitant ses ailes, dans la saison du laborieux été, les chèvres sont très grasses, les vins excellents, les femmes très lascives et les hommes très faibles, parce que le Sirius appesantit leur tête et leurs genoux, et dessèche tout leur corps par ses feux ardents. Alors repose-toi à l'ombre des rochers; bois le vin de Byblos, choisis pour ton repas des gâteaux de fromage, le lait des chèvres qui ne nourrissent plus, la chair d'une génisse qui broute le feuillage et n'a pas encore été mère , ou celle des chevreaux premiers nés. Savoure un vin noir, et demeure assis sous l'ombrage, rassasié d'une abondante nourriture, le visage tourné vers la pure haleine du zéphyr, aux bords d'une fontaine qui ne cesse d'épancher des flots limpides. Verse dans ta coupe trois portions d'eau et une quatrième de vin. Dès que l'impétueux Orion commencera à paraître, ordonne à tes esclaves de broyer les dons sacrés de Déméter dans un lieu exposé aux vents, sur une aire aplanie. Mesure le grain, et dépose-le soigneusement dans les urnes. Lorsque tu auras chez toi renfermé ta récolte entière, je t'engage à louer un mercenaire sans maison , à chercher une servante sans enfants ; car celle qui en a devient importune. Procure-toi aussi un chien à la dent dévorante, et ne lui épargne point la nourriture, de peur que le voleur qui dort pendant le jour ne t'enlève tes richesses. Amasse le foin et la paille qui te serviront à nourrir durant une année tes boeufs et tes mulets. Mais ensuite laisse reposer les genoux de tes esclaves, et dételle tes boeufs.

Lorsque Orion et Sirius seront parvenus au milieu du ciel, et que l'Aurore aux doigts de rose contemplera Arcturus, ô Persès! cueille alors tous les raisins, et apporte-les dans ta demeure; expose-les au soleil dix jours et dix nuits. Conserve-les à l'ombre pendant cinq jours, et, le sixième, renferme dans les vases ces présents du joyeux Dionysos. Quand les Pléiades, les Hyades et l'impétueux Orion auront disparu, rappelle-toi que c'est la saison du labourage. Qu'ainsi l'année soit remplie tout entière par des travaux champêtres.

Si le désir de la périlleuse navigation s'est emparé de ton âme, redoute l'époque où les Pléiades, fuyant l'impétueux Orion, se plonge dans le sombre Océan; alors se déchaîne le souffle de tous les vents : n'expose pas tes navires aux fureurs de la mer ténébreuse. Souviens-toi plutôt, comme je te le conseille, de travailler la terre; tire le vaisseau sur le continent, et assujettis-le de tous côtés avec des pierres qui arrêteront la violence des vents humides. Songe à vider la sentine, pour qu'il ne soit point gâté par la pluie de Zeus. Renferme tous les agrès dans ta maison, en repliant avec soin les ailes du vaisseau qui traverse les mers. Suspends au-dessus de la fumée de ton foyer le superbe gouvernail, et attends la saison propice. aux courses maritimes; lance à la mer ton léger navire, et remplis-le d'une cargaison convenable qui, à ton retour, te procurera des bénéfices. C'est ainsi que mon père et le tien, imprudent Persès, naviguait en cherchant un honnête moyen d'existence. Autrefois, abandonnant la Cumes d'Eolide, il arriva dans ce pays, après avoir franchi sur un noir vaisseau l'immense étendue de la mer; ne fuyant pas la fortune, la richesse et l'opulence, mais la cruelle pauvreté que Zeus envoie aux hommes. Il s'établit près de l'Hélicon, dans Ascra, misérable village, affreux l'hiver, incommode l'été, désagréable toujours.

O Persès! souviens-toi de choisir la saison propice pour tous les travaux et surtout pour la navigation. Fais l'éloge d'un petit bâtiment, mais remplis un grand vaisseau de marchandises. Plus la cargaison est considérable, plus tu accumuleras profits sur profits, si toutefois les vents retiennent leur souffle désastreux. Si, tournant vers le commerce ton esprit imprudent, tu veux éviter les dettes et la cruelle famine, je t'enseignerai les moyens d'affronter la mer retentissante, bien que je sois inhabile dans l'art de naviguer. Jamais je ne franchis sur un vaisseau la vaste mer, que lorsque je passai dans l'Eubée, en quittant Aulis où jadis les Achéens, attendant la fin des tempêtes, avaient rassemblé une nombreuse armée pour voguer de la divine Hellas vers Troie aux belles femmes. Je vins dans Chalcis disputer les prix du belliqueux Amphidamas; ses fils magnanimes avaient proposé plusieurs genres de combats. Là je m'enorgueillis d'avoir conquis par mes chants un trépied à deux anses, que je consacrai aux Muses de l'Hélicon, dans les lieux mêmes où, pour la première fois, elles m'avaient inspiré des vers harmonieux. C'est alors seulement que je me confiai aux solides vaisseaux. Cependant je te révélerai la volonté de Zeus armé de l'égide; car les Muses m'apprirent à chanter les hymnes célestes.

Cinquante jours après la conversion du soleil, lorsque le laborieux été arrive à son terme, c'est l'époque favorable à la navigation. Tu ne verras aucun vaisseau se briser, et la mer n'engloutira pas les voyageurs, à moins que le prudent Poséidon qui ébranle la terre, ou Zeus, roi des immortels, n'ait résolu leur perte. En effet, les maux et les biens sont tous au pouvoir de ces dieux. Les vents alors sont faciles à distinguer; la mer est sûre et tranquille. Encouragé par ces vents, lance sur les flots ton rapide navire, que tu auras soigneusement rempli de marchandises. Mais hâte-toi de revenir dans tes foyers le plus tôt qu'il te sera possible; n'attends pas le vin nouveau, les pluies de l'automne, l'approche de l'hiver, ni le souffle impétueux du Notus qui, accompagnant les abondantes pluies envoyées par Zeus, soulève les vagues et rend la mer dangereuse.

Les hommes peuvent encore s'embarquer au printemps. Lorsqu'on voit bourgeonner à la cime du figuier les premières feuilles, aussi peu sensibles que les traces d'une corneille qui glisse sur la terre, alors la mer est accessible. C'est l'époque de la navigation du printemps; mais je ne l'approuve pas; elle ne plaît point à mon esprit, parce qu'il faut toujours en saisir l'occasion. Tu auras de la peine à fuir le danger; néanmoins les hommes s'y exposent follement, car la richesse est l'âme des malheureux mortels. Cependant il est cruel de périr au sein des flots. Je t'engage à méditer dans le fond de ta pensée tous les conseils que je te donne. Ne va point placer ta fortune entière sur tes profonds vaisseaux; laisse le plus grand nombre de tes biens, et n'emporte que la moindre partie. Il est aussi cruel de rencontrer sa perte dans les vagues de la mer, que si, après avoir placé sur un chariot un fardeau trop pesant, tu voyais se briser son essieu et se perdre toutes tes marchandises.

Agis toujours avec prudence. L'occasion en toute chose est ce qui vaut le mieux. Conduis une épouse dans ta maison, quand tu n'auras ni beaucoup moins ni beaucoup plus de trente ans : c'est l'âge convenable pour l'hymen. Que la femme, nubile à quatorze ans, se marie à quinze. Épouse une vierge, afin de lui apprendre des moeurs chastes. Choisis surtout celle qui habite près de toi. Examine attentivement l'objet de ton choix, afin de ne pas épouser la risée de tes voisins. Car s'il n'est pas pour l'homme un plus grand bien qu'une vertueuse femme, il n'est pas un plus cruel fléau qu'une femme vicieuse qui, ne recherchant que les festins, brûle sans flambeau l'époux le plus vigoureux, et le réduit à une vieillesse prématurée.

Respecte sagement la puissance des bienheureux immortels. Ne rends pas ton ami l'égal de ton frère, ou, si tu agis ainsi, ne lui fais jamais tort le premier. Ne mens pas pour le plaisir de parler. Si ton ami commence à t'offenser par ses discours ou par ses actions, souviens-toi de le punir deux fois. Si, jaloux de rentrer dans ton amitié, il t'offre lui-même satisfaction, reçois-la. On est trop malheureux quand on change d'ami trop souvent. Que jamais ton visage ne trahisse ta pensée. Ne cherche point à passer pour un homme qui reçoit beaucoup d'hôtes, ni pour un homme qui n'en reçoit aucun. Ne sois ni le compagnon des méchants, ni le calomniateur des gens de bien. Garde-toi de reprocher à personne la pauvreté qui dévore l'âme, la pauvreté, ce funeste présent des bienheureux immortels. Une langue avare de discours est un trésor parmi les hommes. C'est la mesure des paroles qui en compose la grâce la plus précieuse. Si tu es médisant, bientôt on médira de toi davantage. Ne sois pas morose dans ces festins que de nombreux amis célèbrent en commun; le plaisir en est très grand et la dépense très petite. Au lever de l'aurore, ne consacre point avec des mains impures un vin noir à Zeus et aux autres immortels; ils ne t'écouteraient pas et repousseraient tes prières. Quand tu veux uriner, ne reste pas debout, tourné contre le soleil; et même depuis le coucher de cet astre jusqu'à son lever, ne le fais pas en marchant au milieu ou en dehors du chemin, ni en te découvrant. Les nuits appartiennent aux dieux. L'homme sage et pieux satisfait ce besoin lorqu'il est assis sur le fumier, ou qu'il s'approche du mur d'une cour étroitement fermée.

Dans ta maison ne va point, tout souillé d'une humide semence, te découvrir devant le foyer; évite une telle indécence. Engendre ta postérité non pas au retour d'un repas funèbre au sinistre présage, mais après le festin des dieux. Ne franchis jamais à pied le limpide courant des fleuves intarissables, avant d'avoir prié, en contemplant leurs belles eaux, et lavé tes mains dans ces ondes transparentes de blancheur. L'impie qui traverse un fleuve sans purifier ses mains provoque la colère des dieux et s'attire des malheurs dans l'avenir. Durant le festin solennel des dieux, ne sépare jamais le sec du vert, en taillant avec un fer noir la tige aux cinq rameaux [*]; ne place point sur le cratère le vase des buveurs, car cette action deviendrait un présage fatal.

[*] Hésiode recommande de ne pas se couper les ongles pendant le repas des sacrifices. Le sec signifie les ongles, le vert la chair vive, et la tige aux cinq rameaux est la périphrase de la main.
Quand tu bâtis une maison, ne la laisse pas inachevée, de peur que la criarde corneille ne croasse en se perchant sur ses murs. Garde-toi de manger ou de te laver dans les vases non encore consacrés; ce délit t'exposerait au châtiment. Ne laisse pas s'asseoir sur l'immobile pierre des tombeaux un enfant de douze ans : ce serait mal agir et tu n'en ferais qu'un homme sans vigueur; n'y place pas non plus un enfant de douze mois : l'inconvénient serait le même. Homme, ne lave pas ton corps dans le bain des femmes; car tu subirais un jour une punition sévère. Si tu arrives au milieu d'un sacrifice dejà commencé, ne te moque point des mystères; la divinité s'en irriterait. Ne va point uriner dans le courant des fleuves qui se dirigent vers la mer, ni dans l'eau des fontaines; garde-toi de les profaner. N'y satisfais pas également d'autres besoins; une telle action ne serait pas plus louable. Evite une mauvaise renommée parmi tes semblables. La renommée est dangereuse; son fardeau est léger à soulever, pénible à supporter, et difficile à déposer. La renommée que des peuples nombreux répandent au loin ne périt jamais tout entière; elle est aussi elle-même une divinité.

Observe les jours [*] d'après l'ordre établi par Zeus, afin de les apprendre à tes esclaves : le trentième du mois est le plus convenable pour visiter leurs travaux et leur dispenser le salaire, lorsque les peuples rassemblés entendent les arrêts de la justice. Voici les jours qui viennent du prudent Zeus : d'abord le premier, le quatrième et le septième , jour sacré où Létô enfanta Apollon au glaive d'or, puis le huitième et le neuvième; deux jours du mois qui grandit conviennent aux ouvrages des mortels, le onzième et le douzième, favorables tous les deux, l'un à la tonte des brebis, l'autre à la récolte des joyeux fruits de la terre. Mais le douzième est bien préférable au onzième. C'est alors que l'araignée, suspendue en l'air, tresse les fils de sa trame durant les grands jours de l'été, lorsque la fourmi ramasse ses provisions. Que la femme en ce jour prépare sa toile et entreprenne son ouvrage.

[*] Ces idées de bonheur et d'infortune attachées à tel ou tel jour ne furent pas particulières aux seuls habitants de la Grèce; elles passèrent chez les Romains. Pétrone rapporte, dans son Banquet de, Trimalcion (c. 30 ), qu'on voyait suspendus à deux poteaux deux tableaux, dont l'un représentait le cours de la lune et les images des sept étoiles, et marquait les jours heureux ou néfastes.
N'ensemence pas la terre le treizième jour du mois commencé; ce jour n'est favorable qu'aux plantations; le seizième leur est entièrement contraire ; il est propice à la génération des mâles, mais funeste aux filles, soit pour leur naissance, soit pour leur mariage. Le sixième ne vaut rien non plus pour la naissance des filles; il est bon pour châtrer les chevreaux et les béliers, et pour entourer d'une enceinte les bergeries. Ce jour est heureux pour la conception des enfants mâles; il aime les injurieux propos, les mensonges, les paroles flatteuses et les secrets entretiens.

Le huitième jour du mois, tu peux châtrer le pourceau et le boeuf mugissant; le douzième, les mulets laborieux. Le vingtième, pendant les grands jours, tu engendreras un fils doué d'une âme sage et prudente. Le dixième est propre à la génération des hommes, le quatorzième à celle des filles. Apprivoise en ce jour les brebis, les bœufs aux pieds flexibles et aux cornes recourbées, les chiens à la dent dévorante et les mulets laborieux, en les caressant de la main; évite leur courroux. Le quatrième et le vingt-quatrième jours du mois qui commence et qui finit, songe à fuir les chagrins dévorants; ce sont des jours sacrés. Le quatrième, conduis ton épouse dans ta maison, après avoir interrogé le vol des oiseaux; tel est le meilleur augure pour l'hymen. Évite les cinquièmes jours, qui sont funestes et terribles; car alors on dit que les Erinyes parcourent la terre, en vengeant Horcus que la Discorde enfanta pour le châtiment des parjures. Le dix-septième, examine soigneusement les dons sacrés de Déméter, et jette-les au vent dans une aire aplanie. Coupe les bois destinés à la construction des maisons et à l'armement des navires. Commence, le quatrième, à construire tes légers vaisseaux. Le dix-neuvième après midi est le jour le plus favorable; le neuvième n'est nullement dangereux pour les mortels; il est propice aux plantations et à la naissance de l'homme et de la femme; ce n'est jamais un mauvais jour. Peu de personnes savent quelle vingt-neuvième est excellent pour percer un tonneau, pour soumettre au joug les boeufs, les mulets, les chevaux aux pieds légers, et pour lancer sur la sombre mer un rapide vaisseau à plusieurs rangs de rameurs. Peu de personnes l'appellent un jour d'heureux présage. Le quatrième, ouvre le tonneau; le quatorzième est le plus sacré de tous les jours. Un petit nombre de mortels regardent le vingt-quatrième au lever de l'aurore comme le meilleur du mois; car le soir il devient défavorable.

Tels sont les jours utiles aux humains; les autres sont indifférents; ils ne présagent et n'apportent rien. Chacun loue tantôt l'un, tantôt l'autre; mais peu savent les apprécier. La journée est souvent une marâtre et souvent une mère. Heureux, heureux le mortel qui, instruit de toutes ces vérités, travaille sans cesse, irréprochable envers les dieux, observant le vol des oiseaux et fuyant les actions impies! (Hésiode).

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