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Tite et Bérénice, de Corneille

Tite et Bérénice est une comédie héroïque de Corneille, jouée pour la première fois en 1670. Henriette d'Angleterre, frappée des analogies qui existaient entre sa situation vis-à-vis de Louis XIV et celle de Bérénice vis-à-vis de Titus, se donna le plaisir de faire traiter en tragédie les adieux de Titus et de Bérénice par Corneille et par Racine, à l'insu l'un de l'autre. Ce duel littéraire nous a valu Tite et Bérénice de Corneille et Bérénice de Racine. Henriette d'Angleterre ne put assister à la lutte qu'elle avait provoquée; elle mourut d'une façon énigmatique le 30 juin 1670, et les deux pièces furent jouées à huit jours de distance en novembre, celle de Racine à l'hôtel de Bourgogne et celle de Corneille au Palais-Royal par la troupe de Molière. Dans cette rivalité malheureuse, Racine triompha; mais une avance de huit jours et de meilleurs acteurs ne furent pas sans contribuer à son succès. 

L'action chez Corneille est plus complexe et plus riche : pour satisfaire le peuple et l'armée, Tite se prépare à épouser l'ambitieuse et fière Domitie, fille de Corbulon, qui vient de refuser l'empire offert par les soldats. Cependant il aime Bérénice, et le coeur de Domitie appartient à Domitian, frère de Tite. Mais l'orgueilleuse princesse sacrifie sans hésiter sou amour à l'empire et ne le cache pas à Domitian.

Pour rompre le mariage projeté, ce dernier imagine de remettre en présence de Tite Bérénice, qui est à Rome en secret. On annonce d'abord à l'empereur que Bérénice lui envoie une ambassade pour le féliciter de sa nouvelle dignité. Il y voit une marque d'indifférence et s'en réjouit, comme d'un secours pour oublier de douloureux souvenirs.

Si de tels souvenirs ne me faisaient la guerre,
Serait-il potentat plus heureux sur la terre?
Mon nom par la victoire est si bien affermi 
Qu'on me croit clans la paix un lion endormi
Mon réveil incertain du monde fait l'étude; 
Mon repos en tous lieux jette l'inquiétude;
Et, tandis qu'en ma cour les aimables loisirs 
Ménagent l'heureux choix des jeux et des plaisirs,
Pour envoyer l'effroi sous l'un et l'autre pôle, 
Je n'ai qu'à faire un pas et hausser la parole.
Que de félicité si mes voeux imprudents
N'étaient de mon pouvoir les seuls indépendants!
Maître de l'univers sans l'être de moi-même, 
Je suis le seul rebelle à ce pouvoir suprême;
D'un feu que je combats je me laisse charmer, 
Et n'aime qu'à regret ce que je veux aimer.
En vain de mon hymen Rome presse la pompe 
Je veux de la lenteur, j'aime qu'on l'interrompe,
Et n'ose résister aux dangereux souhaits
De préparer toujours et n'achever jamais (II, I).
Aussi lorsque Domitian lui demande de renoncer à Domitie, il reste inébranlable, et d'ailleurs Domitie, consultée, refuse d'abandonner l'empereur.

Mais Bérénice arrive et sa présence inattendue plonge Tite dans un trouble profond, et la jalouse Domitie, qui s'en aperçoit, se promet de se venger.

Domitian s'efforce d'éveiller la jalousie de Tite en offrant sa main à Bérénice; il n'obtient qu'un ironique refus; puis, Domitie survenant, il renouvelle son offre devant elle; celle-ci semble un instant disposée à revenir à lui; mais son ambition reprend bientôt le dessus et elle n'oppose que rudesse et fierté aux prières de sa rivale.

Lorsque Tite se présente chez la reine, elle tente de réveiller son amour et s'étonne qu'il n'agisse pas selon son bon plaisir (a. III, sc. V)

BÉRÉNICE.
Quoi? Rome ne veut pas quand vous avez voulu? 
Que faites-vous, seigneur, du pouvoir absolu? 
N'êtes-vous dans ce trône, où tant de monde aspire.
Que pour assujettir l'empereur à l'empire?
Sur ses plus hauts degrés Rome vous fait la loi!
Elle affermit ou rompt le don de votre foi!
Ah! si j'en puis juger sur ce qu'on voit paraître, 
Vous en êtes l'esclave encor plus que le maître.

TITE.
Tel est le triste sort de ce rang souverain,
Qui ne dispense pas d'avoir un coeur romain; 
Ou plutôt des Romains tel est le dur caprice 
A suivre obstinément une aveugle injustice, 
Qui, rejetant d'un roi le nom plus que les lois,
Accepte un empereur plus puissant que cent rois.

Il veut renoncer à l'empire et se retirer dans les États de la reine, où il pourra vivre tout entier à l'amour; mais celle-ci refuse un tel sacrifice.

Alors Domitian lui demande de lui abandonner Domitie, puisqu'il aime tant Bérénice. Non, répond Tite, car il y va bien plus que de la céder; il y va 

- De tout. Il y va d'épouser sa haine jusqu'au bout,
D'en suivre la furie, et d'être le ministre
De ce qu'un noir dépit conçoit de plus sinistre; 
Et peut-être l'aigreur de ses inimitiés
Voudra que je vous perde ou que vous me perdiez 
Voilà ce qui peut suivre un si doux hyménée. 
Vous voyez dans l'orgueil Domitie obstinée 
Quand pour moi cet orgueil ose vous dédaigner, 
Elle ne m'aime pas, elle cherche à régner, 
Avec vous, avec moi, n'importe la manière. 
Tout plairait, à ce prix, à son humeur altière; 
Tout serait digne d'elle, et le nom d'empereur 
A mon assassin même attacherait son coeur.

DOMITIAN.
Pouvez-vous mieux choisir un frein à sa colère, 
Seigneur, que de la mettre entre les mains d'un frère?

TITE.
Non, je ne puis la mettre en de plus sûres mains
Mais plus vous m'êtes cher, prince, et plus je vous crains.
De ceux qu'unit le sang plus douces sont les chaînes, 
Plus leur désunion met d'aigreur dans leurs haines; 
L'offense en est plus rude, et le courroux plus grand,
La suite plus barbare, et l'effet plus sanglant. 
La nature en fureur s'abandonne à tout faire,
Et cinquante ennemis sont moins haïs qu'un frère (IV, v).

A la fin, ne sachant que faire, Tite attend l'arrêt du sénat au sujet de son mariage et dit qu'il s'y conformera. Domitian apporte bientôt cet arrêt si redouté : le sénat adopte la reine et le peuple approuve avec joie cette adoption; Tite peut donc sans crime faire asseoir Bérénice sur le trône impérial. Mais la reine refuse ce double honneur et retourne dans ses Etats.

Les deux intrigues se mêlent assez ingénieusement. A vrai dire, tous les manèges de tendresse et d'ambition semblent assez froids, mais le dénouement est peut-être supérieur à celui de Racine, et le départ de Bérénice, qui s'immole volontairement malgré le vote du sénat, est empreint d'une véritable grandeur :

J'éprouve du sénat l'amour et la justice
Et n'ai qu'à le vouloir pour être impératrice!...
Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix : 
Sauvons-lui, vous et moi, la gloire de ses lois...
Voire coeur est à moi; j'y règne : c'est assez (V, v).
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Dictionnaire Le monde des textes
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