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La Théogonie
Hésiode VIIIe s. av. J.-C.
On nomme théogonie' (du grec théos, dieu, et gonos, génération) tout système imaginé pour expliquer l'origine et la filiation des dieux. Chez les anciens Grecs, Musée, Orphée et quelques autres avaient composé des théogonies; elles ont péri. II ne nous en est parvenu qu'une seule, sous le nom d'Hésiode (texte ci-dessous).

Aujourd'hui, on rejette ordinairement cette attribution, et l'on admet que le poème, même s'il reprend certains éléments que l'on peut faire remonter à Hésiode, a été, dans la forme que nous lui connaissons, composé deux ou trois générations après le temps d'Hésiode, vers le milieu du VIIIe siècle avant notre ère. 

Ce poème comprend un peu plus de mille vers. L'auteur s'est proposé de raconter la filiation des dieux, depuis l'origine des choses jusqu'à la constitution définitive du monde divin. Il a recueilli les vieilles traditions, souvent contradictoires, et il cherche à les concilier ou a les fondre. La Théogonie présente un grand intérêt historique, à cause de tous les vieux mythes quelle contient, et même un intérêt littéraire par la beauté des descriptions et des épisodes.

Le scepticisme à l'égard de l'attribution de la Théogonie à Hésiode s'est appuyé sur le récit de Pausanias, qui rapporte (Béotie, ch. 31) que les Béotiens, voisins de l'Hélicon, assuraient qu'Hésiode n'avait composé d'autre poème que celui des Travaux et des Jours. Mais on ne doit pas oublier que Pausanias parle d'une autre opinion qui lui attribuait un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels se trouve la Théogonie. Si l'on se réfère au témoignage d'Hérodote, de Platon, d'Aristote, d'Eratosthène, d'Acusilaüs, de Pythagore, de Démosthène de Thrace, d'Agatharchide de Cnide, de Manilius, de Xénophane de Colophon, de Zénon le Stoïcien, de Chrysippe, du grammairien Aristonicus, de Zénodote et d'autres auteurs de l'école alexandrine, on tendra à regarder la Théogonie comme l'oeuvre légitime du chantre béotien. Devons-nous pour cela penser qu'elle ait franchi un intervalle de plus de deux mille six cents ans sans additions, sans pertes, sans changements? Non : il en est d'Hésiode comme d'Homère : les rhapsodes ont mis la main dans ses oeuvres. Et il est bien difficile de dire quelle part lui revient encore.

La Théogonie, qui n'a pas plus été écrite que l'Iliade, quoiqu'elle lui soit postérieure, présente encore plus d'empreintes d'un travail étranger. En considérant l'ensemble et les détails du poème, la série de ces mythes, souvent décousus ou maladroitement liés, la manière diverse et inégale d'exagérer les faits; là d'oiseuses répétitions, ici des lacunes ou des contradictions frappantes, on ne peut s'empêcher de convenir que nous ne possédons qu'un monument incomplet, qu'un poème conforme sans doute pour le fond, mais dissemblable en beaucoup de parties à celui qui est sorti pour la première fois de la bouche du poète. 

Un sujet si religieux, si populaire, célébré par tant de chantres, semblait provoquer naturellement l'insertion de ces nombreux fragments qui l'ont amplifié. La plus grande partie des interpolations remonte probablement à une époque très ancienne. Depuis les rhapsodes, qui chantaient la Théogonie de ville en ville, jusqu'aux critiques de l'école d'Alexandrie, comme Cratès, Aristarque, Zénodote et d'autres, qui s'occupèrent de la révision de son texte, combien d'altérations successives n'a-t-elle pas dû éprouver! Examinons-là toutefois telle qu'elle nous est parvenue.

D'abord on ne saurait douter que la Théogonie n'ait été précédée de plusieurs ouvrages de la même nature, bien que, pour montrer dans Homère et dans Hésiode les fondateurs de la mythologie grecque, on ait souvent cité ce passage d'Hérodote (liv. 2, c. 53) :

« D'où chacun des dieux est-il venu? Tous ont-ils existé de tout temps? Quelles étaient leurs formes diverses? Les Grecs ne le savent que depuis hier, pour ainsi dire, car je ne  crois pas qu'Hésiode et Homère aient vécu plus de quatre cents ans avant moi. Ce sont eux qui ont été les auteurs de la théogonie des Grecs, qui ont donné des surnoms aux dieux , partagé entre eux les honneurs et les inventions des arts et décrit leurs figures. » 
Hérodote sans doute a voulu dire qu'Homère et Hésiode furent au nombre des premiers poètes qui chantèrent la religion grecque et dont les oeuvres leur survécurent il n'ignorait pas que cette religion existait bien longtemps avant eux. Homère et Hésiode ont pu greffer quelques rameaux sur l'arbre des anciens dogmes; mais, quel que fût leur ascendant, ils n'ont pu implanter brusquement sur le sol de la Grèce une mythologie toute nouvelle. Hésiode n'a donc pas inventé de théogonie; sa voix n'a été que l'écho des croyances populaires. Avant lui la poésie grecque avait enveloppé de ses formes sévères des pensées mystiques, comme les oracles, ou liturgiques, comme les lois des initiations et des purifications. 

L'école orphique est la source où il paraît avoir puisé le plus abondamment : plusieurs chantres de cette école et d'autres encore ont pu lui servir de modèles. Pausanias rapporte (Béotie, c. 27) que Olen de Lycie composa pour les Grecs les plus anciens hymnes connus et qu'il inventa les vers hexamètres (Phocide, c. 5 ). Pamphus, suivant Philostrate (in Heroicis), célébra le premier les Charites et consacra un hymne à Zeus. Musée, d'après Diogène Laerce, fut l'auteur d'une Théogonie, quoique Pausanias ((Attique, ch. 22) ne reconnaisse, comme son seul ouvrage légitime qu'un hymne pour les Lycomèdes en l'honneur de Déméter, dont Homère et Hésiode, selon Clément d'Alexandrie (Stromates, liv. 6 ), ont imité quelques passages. Mélampe passe pour avoir expliqué en vers les mystères de Dionysos

Les combats des dieux contre les Titans servirent aussi de sujets à beaucoup de poèmes, parce qu'ils offraient la personnification de la lutte des éléments. En effet, la première période de la poésie grecque est toute mythique : elle présente, non les simples jeux de l'imagination, mais le caractère solennel et grave du symbolisme. C'est sur la base des généalogies que repose l'édifice de la mythologie grecque. Les objets extérieurs et leurs principes furent personnifiés de telle sorte que l'on regardait comme engendrée d'une autre chose celle qui renfermait en elle-même le germe de son existence. Ce premier genre de génération comprit les cosmogonies et les théogonies établies sur le combat des éléments, sur l'organisation du ciel et de la terre, sur la puissance des forces productives et destructives de la nature. Le second embrassa par la suite les héros fondateurs d'un peuple et d'une ville ou célèbres par leurs exploits et par leurs bienfaits envers l'humanité : on fit remonter leur origine jusqu'à l'antiquité la plus haute, soit qu'on suivît la route des vieilles traditions, soit qu'on appliquât l'ancien langage au récit des mythes et qu'on se servît pour de nouveaux mythes de ces mêmes dieux inventés dans les époques cosmogoniques, où l'esprit, fortement frappé des objets exposés à la vue, cherchait à produire au dehors, comme des faits, ses impressions et ses pensées. Hésiode nous présente de nombreuses imitations des dogmes de ces poètes. Comme il ne vint que longtemps après eux, il mêla aux symboles changés en mythes les mythes changés en histoires. 

Les merveilleuses et gigantesques créations que l'on plaçait aux premiers âges, telles que les Cyclopes, les Hécatonchires, les Harpies, les Gorgones, Typhoë, la Chimère, Echidna occupent chez Hésiode plus de place que chez Homère. La Théogonie contient des allusions, soit aux guerres et aux actions des anciens héros, soit aux conflagrations, aux catastrophes, soit aux luttes de quelques sacerdoces ennemis, soit enfin aux mythes  répandus dans la Grèce primitive. De là un antagonisme de l'ancien et du nouvel élément religieux; de là une oeuvre complexe où, à travers le coloris de la forme grecque, on voit souvent percer le fond des doctrines orientales; de là une mosaïque composée des débris de la théologie d'Orphée et de l'anthropomorphisme d'Homère, mais où l'on remarque déjà quelques-uns de ces premiers matériaux qui servirent par la suite à la construction du nouveau temple érigé par Pythagore et par Socrate. Quoique le culte chez Hésiode n'ait pas dépouillé encore la grossièreté de ses anciennes formes, sa morale commence à s'élaborer. Les dieux mettent plus de soin à juger les actions humaines, à récompenser la vertu, à punir le crime. L'Olympe mythologique, à mesure qu'il s'éloigne de la terre, s'élève vers une région plus brillante et plus pure.

L'examen du système, ou, pour mieux dire, des divers systèmes que renferme la Théogonie, a donné lieu à une foule d'explications contradictoires. Les uns, à l'instar des savants de l'école d'Alexandrie, n'y ont vu qu'une série continuelle de symboles et d'allégories; les autres, adoptant les idées d'Evhémère et de Diodore de Sicile, n'ont regardé les dieux que comme de simples mortels divinisés à cause de leurs services envers l'humanité; c'est avec la clé de l'histoire qu'ils ont cru ouvrir le sanctuaire de toutes les énigmes de la mythologie grecque. Peut-être l'histoire est-elle entrée quelquefois comme élément  accidentel dans le polythéisme d'Hésiode. Mais la Théogonie n'est pas différente dans le fond de ce que sont toutes les cosmogonies : elle représente un effort d'explication du monde. Il s'agit de dire pourquoi le monde est-il tel qu'il est, en inscrivant la réponse dans un cadre rationnel. La rationalité dont il est question ici n'est pas celle des sciences, mais celles, tout aussi impérieuse, des mythes. Il s'agit de justifier l'ordre du réel, de manière acceptable par tous, dans la société à laquelle le récit est destiné. 

Ainsi, l'idée fondamentale de la Théogonie c'est l'idée des trois règnes d'Ouranos, de Cronos, de Zeus. Le règne de Zeus admet surtout des développements et des changements considérables : tout ce qui le précède est bizarre, mystérieux, désordonné, parce qu'il y a encore lutte entre les dieux qui représentent les forces aveugles de la nature; tout ce qui vient après porte le caractère de la régularité, de la sagesse et de la beauté. Lorsque Zeus, vainqueur des Titans, a obtenu l'empire des dieux et des humains, ou, en d'autres termes, lorsque le principe de l'intelligence a triomphé de celui du désordre, nous voyons naître non plus des géants et des monstres, mais des êtres doués de proportions naturelles, revêtus de formes élégantes; alors s'établit une hiérarchie durable dans les honneurs et les emplois de chaque divinité. 

Le poète, dans l'énumération de ces trois dynasties célestes et des nombreuses généalogies qui s'y rattachent, entrelace au tissu principal de sa narration beaucoup de fils accessoires. Mais l'essentiel reste dans cette succession des générations divines représentant les grandes phases de la formation du monde dans l'espace et dans le temps, la mise en place du décors et des acteurs. L'enchaînement des générations est en même temps un enchaînement des causes. Au fil du récit cosmogonique, ce qui, au commencement, n'avait pas de raison et était chaotique, progressivement s'organise, se hiérarchise, se régule. Le présent est légitime en tant qu'il est revendiqué comme nécessaire. (B.).


Hésiode 

Texte annoté de la Théogonie' [a]

Aux Muses.
[1] Commençons [1] par chanter les Muses de l'Hélicon, les Muses qui, habitant cette grande et céleste montagne, dansent d'un pas léger autour de la noire fontaine et de l'autel du puissant fils de Cronos, [5] et, baignant leurs membres délicats dans les ondes du Permesse, de l'Hippocrène et du divin Olmius, forment sur la plus haute cime de l'Hélicon des choeurs admirables et gracieux, en agitant leurs pieds bondissants. De là s'élançant, enveloppées d'un épais nuage, elles se promènent durant la nuit [2], et font entendre leur belle voix [11] en célébrant Zeus armé de l'égide, l'auguste Héra d'Argos, qui marche avec des brodequins d'or; la fille de Zeus, Athéna aux yeux bleus; Phébus-Apollon' [3], Artémis chasseresse, Poséidon, qui entoure et ébranle la terre; la vénérable Thémis' [4], Aphrodite à la paupière noire, Hébé à la couronne d'or, la belle Dioné; l'Aurore' [5], le grand Soleil (Hélios), la Lune (Séléné) splendide, Létô, Japet, l'astucieux Cronos, la Terre (Gaïa), le vaste Océan (Okéanos), et la Nuit (Nyx) ténébreuse [6], et la race sacrée de tous les autres dieux immortels. Jadis elles enseignèrent à Hésiode [7] d'harmonieux accords, tandis qu'il faisait paître ses agneaux aux pieds du céleste Hélicon. [24] Ces Muses de l'Olympe, ces filles de Zeus, maître de l'égide, m'adressèrent ce langage pour la première fois :
« Vils pasteurs, opprobre des campagnes, vous qui ne vivez que pour l'intempérance, nous savons inventer beaucoup de mensonges semblables à la vérité; mais nous savons aussi dire ce qui est vrai, quand tel est notre désir. »
Ainsi parlèrent les éloquentes filles du grand Zeus, et elles me remirent pour sceptre un rameau de vert laurier, superbe à cueillir; puis, m'inspirant un divin langage pour me faire chanter le passé et l'avenir, elles m'ordonnèrent de célébrer l'origine des bienheureux immortels, et de les choisir toujours elles-mêmes pour objet de mes premiers et de mes derniers chants [8]. Mais pourquoi m'arrêter ainsi autour du chêne ou du rocher? [9]
[2],Leclerc pensait qu'Hésiode a fait chanter et danser les Muses pendant la nuit afin de ne pas laisser découvrir l'artifice de sa poésie et parce qu'on pouvait lui objecter que les Muses n'avaient jamais été vues de personne. Cette interprétation semble trop subtile. Leclerc est tombé dans le défaut de ces critiques qui veulent donner de l'esprit à leurs auteurs et qui jugent les siècles anciens d'après les idées modernes. L'épithète de ennuchiai s'accorde avec l'image de ce voile ténébreux dont le poète environne les Muses. Les divinités antiques aimaient à s'entourer d'obscurité lorsqu'elles descendaient sur la terre. Dans Homère, les dieux marchent presque toujours enveloppés d'un nuage pour échapper aux regards des mortels. Dans Virgile, Vénus environne d'un manteau de nuage (nebulae amictu) Énée et les héros troyens (Enéide, lib. 1, v. 411). Les dieux alors n'avaient pas la faculté de se rendre invisibles par l'effet de leur seule volonté, ils ne le pouvaient qu'en employant un moyen matériel.

La poétique image de ces Muses qui, dans l'ombre du mystère, forment des choeurs de danse et font résonner l'Hélicon de leurs chants harmonieux a peut-être inspiré  à Horace l'idée de représenter Vénus présidant la nuit aux jeux des Nymphes et des Grâces (Od., lib. 1 , c. 4 ).

Apollonius de Rhodes a imité Hésiode en parlant des Nymphes qui célèbrent Artémis dans leurs chants nocturnes. (Lib. 1 , v. 1225.)

[3]Héra était appelée Argéiê parce que, suivant Strabon, on la croyait née à Argos. Quand Hésiode la montre appuyée sur des brodequins d'or, il n'a pas eu l'intention de nous donner une idée de la noblesse de sa démarche, ni encore moins de désigner l'air éclairé par le soleil, comme le prétend Barlaeus; il a rappelé par là, involontairement sans doute, cette époque de première civilisation où la sculpture métallique fabriquait les statues des divinités.

Ainsi Héra était aussi appelée Chrysopedilos probablement parce que ses antiques statues la représentaient avec des brodequins d'or, de même qu'Athéna était appelée Glaucopis parce que le métal qui figurait ses yeux avait une teinte bleuâtre. L'épithète de Chruséê appliquée à Aphrodite, épithète que l'on a probablement tort de traduire par blonde, comme si l'éclat de l'or voulait désigner la couleur de ses cheveux, indique également que les statues de cette déesse étaient d'or ou la représentaient couverte d'une parure de ce métal. Poséidon aux noirs cheveux (Cuanochaités), Thétis aux pieds d'argent (Arguropèza), Hébé à la couronne d'or (Chrusostephanos), attestent encore que la sculpture primitive employait l'assemblage des métaux pour figurer les images des dieux. Les épithètes, chez les anciens Grecs, ne peignaient en général que les objets matériels; même en retraçant un souvenir mythologique, c'était encore d'une source physique qu'elles provenaient. Ainsi on appelait Héra Boopis sans doute parce qu'elle avait été d'abord adorée sous l'image d'une vache. L'origine de ce culte pourrait avoir eu son analogue chez les Hindous, pour qui le boeuf représentait Shiva comme père et générateur, et la vache était consacrée à Bhavani et à Lakchmi

On devrait donc traduire exactement toutes les épithètes et ne pas les détourner de leur signification primitive, soit en leur donnant un sens moral, soit en les remplaçant par une image équivalente : leur reproduction fidèle peut servir beaucoup à l'intelligence du polythéisme grec. Nous devons remarquer qu'elles sont semblables chez Hésiode et chez Homère, tant elles se trouvaient intimement liées au fond même de la religion.

Barlaeus signale des traits de ressemblance entre l'Apollon grec, à qui on attribue l'invention de la musique, et Jubal, que la Genèse (4) appelle le père de ceux qui chantent sur la lyre. Platon, dans le Cratyle, lui attribue quatre talents : la musique, la divination, la médecine et l'art de lancer des flèches. Cicéron (De natura deorum, lib. 3) compte quatre Apollons, dont le plus ancien est, selon lui, l'Apollon né de Héphaistos et gardien d'Athènes. Le plus célèbre de tous est le fils de Zeus et de Létô. C'est à tort que beaucoup de mythologues l'ont confondu avec le soleil (Hélios), comme ils ont pris Artémis pour la lune (Sélènê); l'épithète de brillant (Phoibos), qui est devenu ensuite un second nom propre d'Apollon, a pu faire naître cette erreur. Creuzer pensait que les rayons mâle et femelle de la lumière étaient personnifiés, l'un dans Apollon, l'autre dans Artémis, et que cette lumière avait pour symbole, aux yeux des prêtres lyciens, les flèches qu'on représente comme l'attribut de ces deux divinités, attendu qu'Olen apporta leur culte de la Lycie, pays d'archers et de chasseurs. Quelque ingénieuse que soit une telle conjecture, le soleil et la lune, du temps d'Homère et d'Hésiode, étaient entièrement distincts d'Apollon et de Artémis, dont l'image ne présente aucune trace d'une corrélation apparente ou secrète avec ces deux astres.

[4] Thémis représente la Justice ou la vengeance céleste, qui récompense les bons ou punit les mechants; l'épithète de Aidoia convient à la dignité de son emploi. Aulu-Gelle la décrit ainsi (lib. 14) : 

« Imaginem Justitiae fieri solitam formâ atque filo virginali, adspectu vehementi et formidabili, luminibus oculorumn acribus, neque humilem, neque atrocem, sed reverendae eujusdam tristitiae dignitate. 
Pline dit (H. N., lib. 4. c. 3) qu'elle eut près du Céphise en Béotie un temple où elle rendait ses oracles, et que Deucalion et Pyrrha après le déluge vinrent la consulter sur la manière de repeupler le monde. Cicéron compte quatre divinités de ce nom (De natura deorum, lib. 8).

[5] Les Anciens, témoins des bienfaits de la lumière et des mouvements éternels des astres, représentèrent l'aurore, le soleil et la lune sous l'image des trois divinités qui présidaient au jour et à la nuit. Nous remarquerons qu'Hésiode dit Hélion mégan, de même que la Genèse (10) appelle le soleil luminare majus.

[6] Hésiode, au sujet de Létô, de Japet, de Cronos, de la Terre, de l'Océan et de la Nuit, confond les divinités, qui de son temps n'étaient plus l'objet d'aucun culte avec celles qu'on adorait encore. La Nuit, qui avant la naissance des dieux occupait l'espace vide et ténébreux appelé le Chaos; l'Océan, représenté comme un des principes de la création, à laquelle l'humidité est nécessaire; la Terre, qui dans l'acte de la génération est l'élément femelle comme le ciel est l'élément mâle; toutes ces divinités, liées soit à des idées cosmogoniques, soit à un ancien système religieux, se trouvent invoquées pèle-mêle avec les dieux qui, comme Zeus, Poséidon et Apollon, sont en possession de tous les honneurs divins. Cette confusion mythologique peut servir à confirmer les doutes sur l'authenticité du début de la Théogonie. Avouons toutefois que le poème entier se présente comme une oeuvre à double face, où des idées contradictoires viennent souvent s'entre-choquer et s'entasser sans ordre.

Hésiode distingue Apollon et Artémis du Soleil et de la Lune, qui sont nés d'Hypérion et de Thia. Homère avait déjà établi cette distinction. La confusion n'arriva que plus tard, vraisemblablement lorsque le culte d'Hélios et de Séléné s'affaiblit et disparut.

[7] Les poètes anciens ou les héros de leurs poèmes n'étaient guère dans l'usage de prononcer leur propre nom lorsqu'ils parlaient d'eux-mêmes. Achille dit cependant (Iliade, ch. 1, v. 240) : 

« Les enfants des Grecs regretteront Achille. »
Mais Homère ne parle jamais de lui et ne se nomme nulle part. Si Hésiode prononce ici son nom, nous ne croyons pas, comme Wolf, que cette tournure respire une certaine simplicité antique; nous pensons qu'elle indique plutôt une époque où, la poésie étant devenue moins générale, les chantres, éprouvant le besoin de l'individualisme, aimaient à fixer sur eux l'attention et suivaient les conseils de leur vanité au lieu de ne songer qu'aux intérêts et aux plaisirs du grand nombre.

Hésiode se représente gardant des troupeaux, non comme un pasteur mercenaire, mais conformément à l'usage d'un siècle où les emplois champêtres étaient le partage des héros et même des rois : peut-être a-t-il voulu montrer comment les Muses peuvent de la condition la plus simple élever un homme jusqu'au rang de poète. Lucien et Perse semblent s'être moqués de cette apparition des Muses à Hésiode; Ovide y fait allusion deux fois d'abord dans les Fastes, 6, v. 13 :

Ecce deas vidi, non quas praeceptor arandi
Viderat, ascraeas cum sequeretur oves.
Ensuite dans le poème de l'Art d'aimer, 1, vers 27 :
Nec mihi sunt visae Clio Cliusque sorores, 
Pascenti pecudes vallibus, Ascra, tuis.
[8] L'habitude qu'avaient les poètes de commencer et de finir leurs chants en invoquant les dieux remonte à la plus haute antiquité, puisque la religion était le centre d'où partait et où revenait sans cesse la poésie. Les expressions employées ici par Hésiode se retrouvent dans ses vers sur Linus, dans le fragment d'un hymne homérique à Apollon, dans le début des Pensées de Théognis et dans beaucoup d'autres poésies consacrées à l'éloge des dieux. Une telle formule de louange s'appliquait même aux monarques; ainsi dans l'Iliade (ch. 9, v. 97), Nestor dit à Agamemnon
« C'est par toi que je commencerai, c'est par toi que je finirai ce discours. »
Les poètes latins ont emprunté des Grecs cette pensée qui marque toujours la déférence et le respect. Horace (Épître 1, lib. 1, v. 1) s'adresse ainsi à Mécène :
Primâ dicte mihi, summâ dicende Camoenâ.
Virgile a dit également (Églogue 8, v. II) :
A te principium tibi desinet.
[a] Traduction, légèrement adaptée, de Bignan (1841). Notes d'après l'édition de Falconnet (1888). La numérotation de certains vers est seulement indicative. Les titres des paragraphes ont été ajoutés.

[1] Guiet a regardé comme supposés les cent-quinze [115] premiers vers de la Théogonie. Heyne pensait que le début n'est qu'un assemblage de plusieurs exordes distincts composés par divers chantres. Il remarque une poésie différente depuis le cinquième vers [5] jusqu'au onzième [11], du onzième au vingt-quatrième [24], et de celui-ci au trente-cinquième [35]. Un autre rhapsode, suivant lui, a intercalé l'exorde placé entre ce dernier vers et le cinquantième [50]. Wolf croyait reconnaître dans le commencement du poème la manière des anciens rhapsodes, qui, avant de chanter les poésies des autres, avaient coutume de réciter quelques fragments de leurs propres vers. Ces sortes de préfaces poétiques renfermaient ordinairement les louanges des dieux, des déesses et des Muses, célébrées dans le style de l'épopée; comme elles étaient souvent répétées et mises par d'autres chantres à la tête des poèmes antiques, on ne doit pas s'étonner qu'elles y soient demeurées tellement attachées qu'on les a confondues avec les poèmes eux-mêmes et conservées sous le nom d'un seul auteur. Wolf a signalé dans ce début, qu'il comparait à un hymne, beaucoup de pensées incomplètes ou incohérentes et plusieurs hémistiches empruntés d'Homère.

Toutes ces remarques sont justes : on ne trouve pas d'unité de conception dans l'exorde de la Théogonie; mais il nous est impossible de spécifier ce qui appartient à Hésiode ou aux rhapsodes; nous nous bornerons à observer que tout ce morceau est fortement empreint du caractère de la poésie ancienne, qui, toujours liée à la religion, commençait par invoquer les dieux pour mettre en quelque sorte ses inspirations sous leur protection et leur sauvegarde.

Notons au passage qu'Homère ne parle ni du nombre et du nom des Muses, ni de leur séjour sur l'Hélicon, ni du Permesse, ni de l'Hippocrène.

[9] Cette expression proverbiale : «-Pourquoi m'arrêter ainsi autour du chêne ou du rocher? » voulait probablement dire : « Pourquoi parler de choses étrangères à ce qui m'occupe? ». Leclerc pensait qu'elle était venue de ce que les poètes qui avaient commencé la description d'une montagne ou d'une forêt se jetaient quelquefois dans de longues digressions qui les éloignaient de leur but. La conjecture de Leclerc nous semblerait plus fondée s'il eût dit que c'était le chêne ou le rocher qui servait de digression au lieu d'être le sujet du récit principal. Ce proverbe se trouve originairement dans l'Iliade et dans l'Odyssée. Hésiode a préféré le sens qu'il a dans ce premier poème à celui qu'il présente dans le second.

Dans l'Iliade (ch. 22, v. 126-8) Homère fait dire à Hector prêt à combattre Achille : 

« Ce n'est plus le temps de s'entretenir ici sur le chêne ou sur le rocher, comme les vierges et les jeunes hommes qui discourent ensemble. »
Heyne et Wolf prétendent que cette tournure indique la sécurité avec laquelle on s'entretient, comme lorsque deux personnes assises dans un lieu élevé, sur un arbre ou sur une roche, se plaisent à causer tranquillement. L'expression d'Hésiode péri drun ou péri pétrés est à peu près conforme à celle d'Homère apo druos, apo pétrès, que les traducteurs ont eu tort, selon nous, d'expliquer comme si le poète disait : «-Ce n'est plus le temps de parler du chêne ou du rocher. » Nous croyons qu'Homère laisse à entendre que ce n'est plus le temps de s'asseoir sur le haut d'un rocher ou à l'ombre d'un chêne pour discourir longuement, comme font les bergers oisifs. C'est dans le même sens qu'Hésiode emploie ce proverbe qui , selon certains interprètes, rapellerait l'époque où les hommes vivaient encore plutôt dispersés dans les forêts (ou dans les campagnes auprès des forêts) que réunis dans les cités.

Dans l'Odyssée (ch. 19, v. 463), Pénélope dit à Ulysse, qu'elle ne reconnaît pas : 

« Dis-moi quelle est ta puissance; car tu n'es pas né de l'ancien chêne ou du rocher. »
Les scholiastes prétendent que cette croyance populaire est due à la tradition fabuleuse d'après laquelle, les femmes déposant leurs enfants dans le creux des arbres, ceux qui trouvaient ces enfants les disaient nés du chêne ou du rocher, ou qu'elle s'est répandue parce que les premiers hommes, encore nomades, s'accouplaient avec les femmes dans les lieux arides et dans les forêts sauvages. D'autres commentateurs y voient une allusion à la métamorphose des pierres en hommes par Deucalion, métamorphose qui fournissait aux enfants des sujets d'entretiens divertissants. 

Un pareil sens ne peut s'appliquer ni à l'autre passage de l'Iliade ni au vers de la Théogonie. Voici comment ce vers est paraphrasé par Wolf :

« Sed quid in his quae ad eam rem quam tracto, minus faciunt, tam diù velut otiosus moror? » 
Une telle explication est conforme à celle du scholiaste. Wolf trouve que cette réflexion d'Hésiode a quelque chose de brusque et de forcé. En effet elle ne se rattache ni à ce qui la précède ni à ce qui la suit. Peut-être a-t-elle été ajoutée par un de ces rhapsodes dont souvent la mémoire, confondant les anciens poèmes, intercalait dans l'un les vers qui appartenaient à un autre.
[35] Célébrons d'abord les Muses qui, dans l'Olympe, charment la grande ame de Zeus, et marient leurs accords en chantant les choses passées, présentes et futures [10]. Leur voix infatigable coule de leur bouche en doux accents [11], et cette harmonie enchanteresse, au loin répandue, fait sourire [12] le palais de leur père, qui lance la foudre; on entend résonner la cime de l'Olympe neigeux [13], demeure des immortels. 
[12] La poésie grecque, malgré sa simplicité ordinaire, prêtait aux choses inanimées le sentiment de la douleur ou de la joie, mais elle n'avait recours que rarement à cette espèce de personnification poétique. L'idée de faire sourire le palais de Zeus quand les Muses chantent rappelle ce passage de l'Iliade (ch. 19, v. 362) :
« L'éclat de ces armes monte jusqu'au ciel, et la terre tout entière sourit aux éclairs de l'airain. »
L'image employée par Hésiode semble aussi belle, quoique moins hardie, que les expressions d'Homère; le merveilleux et l'extraordinaire s'appliquaient naturellement au chant des Muses et au séjour des dieux. Dans Homère, il s'agit de l'appareil des batailles, de l'éclat menaçant des lances et des boucliers, tandis qu'Hésiode nous représente les Muses charmant l'Olympe de leurs accords pacifiques et harmonieux l'image du sourire qui fait naître l'idée du calme et de l'allégresse paraît donc ici plus convenablement placée.

Ces deux passages de l'Iliade et de la Théogonie ont eu de nombreux imitateurs.

[13] L'épithète de neigeux, appliquée à l'Olympe, est utilisée aussi par Homère et indique que la demeure des dieux n'était autre chose qu'une montagne de Thessalie couverte de neige à cause de son altitude. L'humanité avait servi de type à l'image de la divinité : les dieux se livraient à tous les plaisirs et à toutes les passions des humains; ils aimaient comme eux les festins et la musique. Ce qui établissait leur supériorité, c'était leur force physique, c'était le lieu où ils demeuraient.

[10] Ce vers ressemble au trente-deuxième et par conséquent est tiré de l'Iliade. Nous retrouvons dans Hésiode beaucoup de vers qui existent  dans Homère; on a voulu en conclure que l'auteur de la Théogonie était postérieur au chantre de la guerre de Troie. Mais qui peut décider quel est celui de ces poètes qui a copié ou imité l'autre?

[11] Cette image de la parole, comparée à un flot qui coule, a son équivalent dans l'Iliade (ch. 1, v. 249). Homère dit que les paroles coulaient plus douces que le miel de la bouche de Nestor.
 

D'abord, épanchant leur voix divine, elles rappellent l'auguste origine des dieux engendrés par la Terre et par le vaste Ouranos' [14], et chantent leurs célestes enfants, auteurs de tous les biens. Ensuite, célébrant Zeus, ce père des dieux et des humains, elles commencent et finissent par lui tous leurs hymnes, et redisent combien il l'emporte sur les autres divinités par sa force et par sa puissance. [50] Enfin, quand elles louent la race des mortels et des Géants vigoureux [15], elles réjouissent dans le ciel l'âme de Zeus, ces Muses de l'Olympe, filles du dieu qui porte l'égide. Dans la Piérie, Mnémosyne, qui régnait sur les collines d'Eleuthère, unie au fils de Cronos, mit au jour ces vierges qui procurent l'oubli des maux et la fin des douleurs. Durant neuf nuits, le prudent Zeus, montant sur son lit sacré, coucha près de Mnémosyne, loin de tous les immortels. Après une année, les saisons et les mois ayant accompli leur cours, et des jours nombreux étant révolus, Mnémosyne enfanta neuf filles animées du même esprit, sensibles au charme de la musique, et portant dans leur poitrine un coeur exempt d'inquiétude; elle les enfanta près du sommet élevé de ce neigeux Olympe, où elles forment des choeurs splendides et possèdent des demeures magnifiques à leurs côtés se tiennent les Charites et le Désir (Himéros) dans les festins, où leur bouche, épanchant une aimable harmonie, chante les lois de l'univers et les fonctions respectables des dieux. Fières de leurs belles voix et de leurs divins concerts, elles montèrent dans l'Olympe : la terre noire retentissait de leurs accords, et sous leurs pieds s'élevait un bruit ravissant, tandis qu'elles marchaient vers l'auteur de leurs jours. Là règne dans le ciel ce maître du tonnerre et de la brûlante foudre. [16], qui, puissant vainqueur de son père Cronos, distribua équitablement à tous les dieux les emplois et les honneurs.
[15] Les Muses devaient plaire à l'assemblée céleste en chantant les Géants que Zeus avait vaincus. D'après Hésiode, ces géants naquirent de la Terre et du sang d'Ouranos, privé par Cronos de ses parties génitales. Apollodore (lib. 1, c. 6, § 1) prétend qu'ils étaient d'une force et d'une taille extraordinaires, qu'ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, des jambes couvertes d'écailles de serpent, et qu'ils lancèrent contre le ciel des rochers et des chênes enflammés. Josèphe, dans ses Antiquités judaïques, raconte qu'ils provinrent de l'accouplement des démons avec les femmes. Macrobe (Saturnales, liv. 10, c. 20) croit que c'était un peuple d'hommes impies qui avaient voulu chasser les dieux du ciel. Les uns les disaient fils de Titan et de la Terre, les autres nés du sang des Titans tués par Zeus. Peut-être les nombreux poèmes anciennement composés sous le titre de Gigantomachies n'étaient-ils inconnus ni d'Ovide ni de Claudien

D'après Pausanias (lib. 8,.c. 29), la gigantomachie avait eu lieu en Arcadie, sur les bords de l'Alphée, et à Tartesse, en Espagne, suivant le scholiaste d'Homère (Iliade, c. 8, v. 479). Les poètes imaginèrent que les géants furent plongés dans le Tartare ou que, foudroyés par Zeus, ils furent ensevelis sous l'Etna ou sous les îles de Mycone et de Lipare. On les a confondus souvent avec les Titans, et leur combat offre des traits de similitude avec la défaite de Typhon. Des orientalistes ont voulu leur trouver des rapports avec des personnages des mythes bibliques , tels les hommes audacieux qui bâtirent la tour de Babel (Genèse, 6) ou Josué faisant la guerre aux Cananéens (Nombres, 13). Le mythe  de leur combat n'a été inventé qu'après Homère et Hésiode. Les Géants dont il est question dans l'Odyssée (c. 7, v. 59 et 205), voisins des Phéaciens et sujets d'Eurymédon, père de Péribée, sont représentés comme un peuple sauvage et impie; mais le poète ne dit pas de quelle manière ils périrent avec leur roi. Apollodore, dans ce qu'il raconte de la défaite des Géants, a probablement suivi la tradition de Phérécyde, d'Acusilaüs et de quelques anciens poètes. Quant à leurs noms, ils en ont eu plusieurs. Apollodore (liv. 1, c. 6, §. 1 et 2) cite Phorphyrion, Alcyonée, Ephialte, Euryte, Clytius, Encelade, Pallas, Polybotès, Hippolyte, Gration, Thoon et Agrius. Mimas a été célébré par Euripide (Ion. 215) et par Horace (Odes, 3. 4, v. 53), qui parle aussi de Rhétus. C'est Alcyonée qui a fait naître le mythe de la lutte d'Antée avec Héraclès. Pindare (Néméennes 1, v. 100) parle de la victoire remportée par ce dieu sur les Géants.

Souvent, les cosmogonies parlent d'hommes de grande stature et très forts; cela fait partie des marqueurs dont usent les mythes pour s'affirmer comme des mythes, c'est-à-dire des récits hors de l'Histoire, placés en un temps hors du temps pendant lequel existaient événements et êtres extraordinaires. Homère représente souvent les anciens héros comme plus vigoureux que ceux de son temps. Hésiode, en nous parlant de l'existence des Géants, s'inscrit donc dans une tradition mythologique assez banale.

[14] Les Muses chantent d'abord la Terre et Ouranos et tous les dieux enfantés par ces deux divinités , les dieux appelés Ouranides ou Titans, les dieux du premier ordre; puis Zeus et ses descendants, qui appartiennent à la seconde génération; enfin les héros , c'est-à-dire les fondateurs de villes, les bienfaiteurs de l'humanité , les inventeurs des arts, les guerriers fameux qui ont joui des honneurs divins après leur mort. Il n'est pas étonnant que les Muses célèbrent les héros, puisque les dieux étant venus au commencement des temps se mêler familièrement avec les humains, il y avait eu entre eux communauté d'actions et de sentiments. Ces trois classes de dieux étaient les seules que reconnussent les contemporains d'Hé-, siode, dont la pensée ne remontait pas plus haut que jusqu'à la Terre et à Ouranos.

D'après les allégoristes, la Terre, mère et nourrice de tous les corps, n'a pu rien enfanter sans être fécondée par les rayons de la chaleur : de là le mythe qui l'a supposée l'épouse du ciel. Les anciens les considérèrent tous deux comme les principes mâle et femelle qui avaient produit toute chose. Dans la Genèse, le ciel et la terre naissent dès le premier jour; il en est de même dans la Théogonie; seulement Hésiode fait jouer à la matière informe et aveugle, au chaos qui existe avant tout, le rôle d'être créateur que les auteurs de la Genèse attribuaient à Yahveh. La notion de ce dieu suprême, auteur de l'univers, était inconnue aux anciens Grecs. Ce rôle sera progressivement et tardivement endossé par Zeus, qu'Hésiode range encore parmi les dieux du second âge, mais qui n'en était pas moins l'objet du culte dominant et regardé comme le centre de la sphère mythologique.

[16] Hésiode montre Zeus comme le maître des dieux, le dispensateur de tous les emplois, le souverain du ciel et de la terre; la foudre est l'emblème et l'instrument de son pouvoir. Sa victoire sur son père Cronos est une preuve de sa force; elle atteste un nouvel ordre de choses et la substitution d'une monarchie à une autre. Les Grecs mêlaient en lui la notion de l'homme avec celle du dieu, ils confondaient le mont Olympe avec le ciel.

Voilà ce que chantaient les Muses habitantes de l'Olympe [17], les neuf filles du grand Zeus, Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Erato, Polymnie, Uranie et Calliope, la plus puissante de toutes, car elle sert de compagne aux rois vénérables. Lorsque les filles du grand Zeus veulent honorer un de ces rois, nourrissons des cieux, dès qu'elles l'ont vu naître, elles versent sur sa langue une molle rosée, et les paroles découlent de sa boucle douces comme le miel. Tous les peuples le voient dispenser la justice avec droiture, lorsqu'il apaise tout à coup un violent débat par la sagesse et l'habileté de son langage : en effet, les rois sont doués de prudence, afin que, sur la place publique, en proférant de pacifiques discours, ils fassent aisément restituer à leurs peuples tous les biens dont ils ont été insolemment dépouillés. Tandis que le prince marche dans la ville, les citoyens, remplis d'un tendre respect, l'invoquent comme un dieu, et il brille au milieu de la foule assemblée. Tel est le divin privilège que les Muses accordent aux mortels.

Les Muses et Apollon, qui lance au loin ses traits, font naître sur la terre les chantres et les musiciens; mais les rois viennent de Zeus. Heureux celui que les Muses chérissent! un doux langage découle de ses lèvres. Si un mortel, l'âme déchirée par un récent malheur, s'afflige et se lamente, qu'un chantre, disciple des Muses, célèbre la gloire des premiers hommes et des bienheureux immortels qui habitent l'Olympe, aussitôt l'infortuné oublie ses chagrins; il ne se souvient plus du sujet de ses maux, et les présents des vierges divines l'ont bientôt distrait de sa douleur.

Salut, filles de Zeus! donnez-moi votre voix ravissante. Chantez le peuple sacré des immortels nés de la Terre et d'Ouranos couronné d'étoiles, conçus par la Nuit ténébreuse ou nourris par l'amer Pontos. Dites comment naquirent les dieux, et la Terre, et les Fleuves, et l'immense Pontos aux flots bouillonnants, et les astres étincelants, et le vaste Ouranos qui les domine; apprenez-moi quelles divinités, auteurs de tous les biens, leur durent l'existence; comment cette céleste engeance, se partageant les richesses, se distribuant les honneurs, s'établit pour la première fois dans l'Olympe aux nombreux sommets. [115] Muses, habitantes de l'Olympe, révélez-moi l'origine du monde, et remontez jusqu'à la première des créatures.

Cosmogonie.
[116] Au commencement exista le Chaos, puis la Terre à la large poitrine, demeure toujours sûre de tous les êtres; ensuite le sombre Tartare, placé sous les abîmes de la terre immense; enfin l'Amour, le plus beau des dieux, l'Amour, qui amollit les âmes, et, s'emparant du coeur de toutes les divinités et de tous les humains, triomphe de leur sage volonté. Du Chaos sortirent l'Érèbe et la Nuit obscure [18]. L'Éther et le Jour [19] naquirent de la Nuit, qui s'unit d'amour avec l'Érèbe. La Terre enfanta d'abord Ouranos couronné d'étoiles, et le rendit son égal en grandeur, afin qu'il la couvrît tout entière et offrit aux bienheureux immortels une demeure toujours sûre; elle créa les hautes montagnes, les gracieuses retraites des nymphes divines qui habitent les monts aux gorges profondes. Bientôt, sans goûter les charmes du plaisir, elle engendra Pontos, la stérile mer aux flots bouillonnants; puis, s'unissant avec Ouranos, elle fit naître l'Océan aux gouffres immenses, Céus [20], Créus, Hypérion, Japet, Théa, Thémis, Rhéa, Mnémosyne, Phébé à la couronne d'or, et l'aimable Téthys. Le dernier et le plus terrible de ses enfants, l'astucieux Cronos, devint l'ennemi du florissant auteur de ses jours. La Terre enfanta aussi les Cyclopes' [21] au coeur superbe, Brontès, Stéropès, et l'intrépide Argès, qui remirent le tonnerre à Zeus et lui forgèrent sa foudre; ils ressemblaient aux autres dieux; seulement ils n'avaient qu'un oeil au milieu du front, et reçurent le surnom de Cyclopes, parce que cet oeil présentait une forme circulaire. Dans tous leurs travaux éclataient la vigueur, la force et la puissance.

[20] De l'hymen de la Terre et d'Ouranos naquirent d'autres enfants : 
• Céus ou Coéos, un des Titans, dont parle Virgile

• Créus, dans lequel certains ont voulu voir le souvenir d'un roi puissant, comme semble l'indiquer son nom, dérivé de créin ( = commander); 

Hypérion, père du Soleil et qui, suivant Diodore de Sicile, connut et enseigna aux hommes la marche de tous les astres; 

Japet, père de Prométhée et considéré comme l'auteur du genre humain; 

• Théia, mère du Soleil, parce que les bienfaits que cet astre répand semblent venir d'une nature divine Théïa; 

Rhéa, mère et nourrice de tous les humains et dont le nom vient de rhéin ( = couler), parce que, selon Chrysippe, les eaux coulent de son sein, ou parce que, suivant Platon, elle représente le temps, qui coule et ne reste pas;

Thémis, qui enseigne ce qui est permis ou défendu et instruit les humains à la sagesse et à l'équité; 

Mnémosyne, mère des Muses et déesse de la Mémoire, à l'aide de laquelle on peut acquérir et conserver tous les trésors des sciences;

Phébé, qui exprime par son éclat la pureté de l'air et porte une couronne d'or comme symbole de cet éclat; 

Téthys, épouse de l'Océan, mère des Néréides et différente de cette Thétis qui épousa Pélée et enfanta Achille

• Enfin Cronos, vieillard impénétrable, qui produit et dévore tous les êtres.

Ces différents noms, comme on le voit, rappellent des traditions historiques ou des allégories physiques ou morales. Voici ce que dit à ce sujet le savant Guigniaut (Religions de l'antiquité, ouvrage traduit de Frédéric Creuzer, tome 2, Ire partie, p. 862) :
« Les uns sont les personnifications des éléments confusément entassés dans le chaos et qui peu à peu s'en dégagent, se limitent réciproquement et entrent en accord; les autres représentent symboliquement les relations du soleil, de la lune et des étoiles, dont l'observation donne la mesure du temps; d'autres sont les lois religieuses, les moeurs et les institutions personnifiées; quant à Cronos, c'est le dieu caché, retiré en lui-mème, l'abîme ténébreux et incommensurable du temps. »
[17] Suivant les pythagoriciens, les Muses étaient les âmes des sphères célestes, qui en s'éloignant du centre du monde rendaient des sons différents et marchaient les unes plus lentes, les autres plus rapides, mais par leur mouvement universel produisaient cette harmonie divine que Pythagore disait avoir entendue souvent.

Calliope était la plus importante des neuf Muses, parce qu'elle présidait à l'épopée : l'épopée, consacrée aux héros, aux rois et aux dieux, devait obtenir la préférence sur tous les autres poèmes dans un siècle où la religion et l'histoire étaient les deux sources fécondes de la poésie populaire.

[18] Le Chaos enfante l'Érèbe et la Nuit-: l'Érèbe représente la masse lourde et confuse de ces ténèbres qui s'étendaient partout avant la naissance du monde. Les poètes l'ont pris pour l'enfer. La Nuit, qu'Orphée appelle la mère des dieux et des hommes, la Nuit, l'épouse naturelle de l'Érèbe, est née du Chaos, parce qu'avant la création du soleil et des astres, l'air était ténébreux.

[19] De l'Érèbe et de la Nuit naquirent l'Éther et le Jour : l'Éther est la partie supérieure de l'air; il forme cette région de feu dont parle Anaxagore. (La matière dans l'Antiquité : le principe de toute chose; les éléments). Sa chaleur remplit, féconde et nourrit tout. On a dû le considérer comme un esprit divin qui anime le vaste corps de l'univers : «-Mens agita molem. » Le Jour est regardé comme le fils de la Nuit, parce qu'il ce peut briller qu'après le départ de la nuit qu'il remplace.

[21] Les mythologues comptent trois races de Cyclopes : d'abord ceux qui , nés de la Terre et d'Ouranos, passaient pour les plus anciens, puis ceux à qui l'on attribuait la construction des murs de Mycène et de Tirynthe et qui étaient supposés avoir laissé tant de vieux monuments dans les contrées qu'ils avaient parcourues; enfin les compagnons de Polyphème, que l'auteur de l'Odyssée et les poètes de l'âge suivant ont placés en Sicile. Malgré cette distinction, l'Antiquité dut les confondre en une seule et attribuer aux uns ce qui n'appartenait qu'aux autres. Ainsi quoique les Cyclopes de l'Odyssée soient, en principe, nés après ceux de la Théogonie, leurs moeurs semblent être ceux d'une époque plus antique; ils sont représentés comme des hommes encore sauvages, inhospitaliers, étrangers à l'agriculture et à la navigation, tandis que les autres ont en partagé l'industrie et les arts. 

Le mythe relatif à l'oeil des Cyclopes est peut-être né de leur nom même, quoique, selon la remarque de Heyne, ce nom  puisse au début avoir signifié des yeux ronds, énormes et menaçants. Le scholiaste nous apprend que Hellanicus disait qu'ils étaient ainsi nommés de Cyclops, fils d'Ouranos. Des exégètes ont vu dans leur oeil unique tantôt le mouvement des astres autour de la Terre ou les tourbillons circulaires des vapeurs et du feu, tantôt les éclairs jaillissant des sombres nuages ou la bouche enflammée des volcans. D'autres ont supposé que les Cyclopes personnifient quelque phénomène physique; leurs dénominations de Brontès, Stéropès, Argès indiquent des rapports avec l'orage : Brontès signifie le tonnerre; Stéropès, l'éclair; Argès, la blancheur ou l'activité de la flamme. L'emploi que leur attribue Hésiode confirme une pareille opinion; il les représente comme des forgerons habiles qui ont fabriqué la foudre de Zeus.

La castration d'Ouranos.
De la Terre et d'Ouranos naquirent trois autres fils grands et vigoureux [22], funestes à nommer, Cottos, Briarée et Gygès, phratrie orgueilleuse et terrible! Cent bras invincibles s'élançaient de leurs épaules, et cinquante têtes attachées à leurs dos s'allongeaient au-dessus de leurs membres robustes. Leur force était immense, indomptable, proportionnée à leur haute stature. Ces enfants, les plus redoutables de tous ceux qu'engendrèrent la Terre et Ouranos, devinrent dès le commencement odieux à leur père. A mesure qu'ils naissaient, loin de leur laisser la lumière du jour, Ouranos les cachait dans les flancs de la terre, et se réjouissait de cette action barbare. La Terre immense gémissait, profondément attristée, lorsque enfin elle médita une cruelle et perfide vengeance. Dès qu'elle eut tiré de son sein l'acier éclatant de blancheur, elle fabriqua une grande faux, révéla son projet à ses enfants, et, pour les encourager, leur dit, consumée de douleur :
« Mes fils, si vous voulez m'obéir, nous vengerons l'outrage que vous fait subir votre coupable père : car il est le premier auteur d'une indigne cruauté. »
Elle dit. La crainte s'empara de tous ses enfants; aucun n'osa répliquer. Enfin le grand et astucieux Cronos, ayant pris confiance, répondit à sa vénérable mère :
« O ma mère! je promets d'accomplir cette vengeance, puisque je ne respecte plus notre odieux père : car il est le premier auteur d'une indigne cruauté. »
A ces mots, la Terre immense ressentit, une grande joie au fond de son coeur. Après avoir caché Cronos dans une embuscade, elle remit en ses mains la faux à la dent tranchante, et lui expliqua sa ruse tout entière. Le grand Ouranos arriva, amenant la Nuit, et, animé du désir amoureux, il s'étendit sur la Terre de toute sa longueur. Alors son fils, sorti de l'embuscade, le saisit de la main gauche, et de la droite, agitant la faux énorme, longue, acérée, il s'empressa de couper l'organe viril de son père [23], et le rejeta derrière lui. Ce ne fut pas vainement que cet organe tomba de sa main; toutes les gouttes de sang qui en découlèrent, la Terre les recueillit; et les années étant révolues, elle produisit les redoutables Erinyes, les Géants monstrueux, chargés d'armes étincelantes et portant dans leurs mains d'énormes lances, enfin ces nymphes que sur la terre immense on appelle Mélies.
[23] Selon certains interprètes, ce récit de Cronos, qui coupe les parties génitales de son père Ouranos pourrait signifier que lorsque, après plusieurs expériences successives de la nature, un ordre de choses s'établit et subsista pour toujours, le pouvoir d'engendrer des formes nouvelles sembla entièrement anéanti. Ouranos peut donc signifier un premier état du monde, dont Cronos aurait été le complément.

Ce symbole de la nature privée de sa puissance génératrice existe dans diverses religions sacerdotales; la religion grecque n'en fait pas une des bases du culte. Nous le reconnaissons dans les fragments de Sanchoniathon :

« De Élium, appelé Hypsistus (le très-haut), et d'une femme appelée Béruth naquit Épigeios ou l'authocthone, que dans la suite on appela Ouranos.

Ouranos eut une soeur descendue des mêmes parents et que l'on nomma Gué.

Ouranos prit l'empire de son père et épousa sa soeur Gué; il en eut quatre enfants : Ilus ou Cronos, Bétyle et Dagon, qui est Siton (le donneur de blé), et Atlas.

Ouranos eut encore de plusieurs autres femmes une descendance nombreuse. Gué, devenue jalouse, donna du chagrin à Ouranos, et ils se séparèrent. Ouranos, privé de son épouse, s'approchait d'elle de force et l'abandonnait de nouveau : il essayait de faire périr les enfants qu'elle mettait au jour.

Gué rassembla plusieurs personnes qui la secoururent contre Ouranos. Cronos, devenu homme, usant des conseils et de l'appui d'Hermès-le-Trismégiste , son scribe, pour honorer sa mère, s'opposa à son père Ouranos.

Cronos combattit et chassa son père de la royauté. Cronos, dans la trente-deuxième année de son règne, s'étant mis en embuscade contre son père Ouranos, dans un vallon, d'un coup de sabre lui coupa les parties génitales : cette action se passa entre des fontaines et des rivières.

C'est là qu'Ouranos reçut l'apothéose; il y avait rendu l'esprit, et son sang, sorti par la blessure, avait coulé, en se mêlant avec les eaux des fontaines et des rivières.

On montre aujourd'hui encore l'endroit où cet événement a eu lieu. »

Le mythe célébré par Hésiode a dû l'être par les chantres antérieurs  comme on le voit par un fragment d'Orphée que nous a conservé Proclus(In Timaeum, p. 296) et où il est dit que les Titans entrèrent tous dans la conjuration contre leur père, mais que l'Océan, après avoir délibéré longtemps s'il mutilerait Ouranos ou s'il refuserait de partager le crime de Cronos et de ses autres frères, se décida pour ce dernier parti. Hésiode ne parle pas du refus de l'Océan; il dit qu'aucun des frères de Cronos n'osa se charger du soin de venger la Terre et que Cronos seul eut ce courage. Les détails de ce mythe s'étaient modifiés avec le temps, mais le fonds en était resté le mème. Apollodore semble avoir suivi la tradition orphique plutôt que celle d'Hésiode.
Cronos mutila de nouveau avec l'acier le membre qu'il avait coupé déjà, et le lança du continent dans les vagues agitées de la mer; la mer le soutint longtemps, et de ce débris d'un corps immortel jaillit une blanche écume, d'où naquit une jeune fille. D'abord portée vers la divine Cythère, elle parvint de là jusqu'à Chypre entourée de flots. Déesse ravissante de beauté, elle s'élança sur la rive, et le gazon fleurit sous ses pieds délicats. Les dieux et les humains appellent cette divinité à la belle couronne Aphrodite, parce qu'elle fut nourrie de l'écume des mers; Cythérée, parce qu'elle aborda Cythère; Cyprigénie, parce qu'elle arriva dans Chypre entourée de flots; et Philommédée (l'Amie du sexe), parce que c'est d'un organe générateur qu'elle reçut la vie. Accompagnée de l'Amour (Eros) et du beau Désir (Himéros), le même jour de sa naissance, elle se rendit à la céleste assemblée. Dès l'origine jouissant des honneurs divins, elle obtint du sort l'emploi de présider, parmi les humains et les dieux immortels, aux entretiens des jeunes vierges, aux sourires, aux séductions, aux doux plaisirs, aux caresses de l'amour et de la volupté.

Nouvelles générations.
Le grand Ouranos, irrité contre les enfants qu'il avait engendrés lui-même, les surnomma les Titans, disant qu'ils avaient étendu la main pour commettre un énorme attentat [210] dont un jour ils devaient recevoir le châtiment. La Nuit [24] enfanta l'odieux Moros (le Destin), la noire Kère, et Thanatos (la Mort); [212] elle fit naître Hypnos (le Sommeil) avec la troupe des Songes, et cependant cette ténébreuse déesse ne s'était unie, à aucun autre dieu. Ensuite elle engendra Momus, le Chagrin douloureux, les Hespérides, qui par delà l'illustre Océan gardent les pommes d'or et les arbres chargés de ces beaux fruits, les Destinées, les Moires impitoyables, Clotho, Lachésis et Atropos, qui dispensent le bien et le mal aux mortels naissants, [220] poursuivent les crimes des humains et des dieux, et ne déposent leur terrible colère qu'après avoir exercé sur le coupable une cruelle vengeance. La Nuit funeste conçut encore Nemésis, ce fléau des mortels, puis la Fraude, la Volupté, [224] la fatale Vieillesse, Eris au coeur opiniâtre. L'odieuse Eris fit naître à son tour le Travail importun, l'Oubli, la Faim, les Douleurs qui font pleurer, les Disputes, les Meurtres, les Guerres, le Carnage, les Querelles, les Discours mensongers, les Contestations, le Mépris des lois, et Até, ce couple inséparable; enfin Horcus , si funeste aux habitants de la terre quand l'un d'eux se parjure volontairement.

[233] Pontos engendra Nérée, qui fuit le mensonge et chérit la vérité; Nérée, le plus âgé de tous ses fils : on l'appelle le vieillard à cause de sa sincérité et de sa douceur, et parce que, loin d'oublier les lois de la justice, il porte des arrêts équitables et modérés. Ce même dieu, uni avec la Terre, eut pour enfants le grand Thaumas, l'intrépide Phorcys, Céto aux belles joues, et Eurybie qui renferme un coeur d'acier dans sa forte poitrine.

Nérée [25] et Doris aux beaux cheveux, cette fille du superbe fleuve Océan, engendrèrent dans la mer stérile les aimables nymphes Proto, Eucronte, Sao, Amphitrite, Eudore, Thétis, Galéné, Glaucé, Cymothoé, [245] Spéo, Thoé, l'agréable Thalie, la gracieuse Mélite, Eulimène, Agavé, Pasythée, Erato, Eunice aux bras de rose, Doto, Ploto, Phéruse, Dynamène, Nésée, Actée, Protomédie, Doris, Panope, la belle Galatée, l'aimable Hippothoé, Hipponoé aux bras de rose, Cymodocée qui, sur la sombre mer, avec Cymatolége et Amphitrite aux pieds charmants, calme sans efforts la fureur des vagues et le souffle des vents impétueux; Cymo, Éioné, Halimède à la belle couronne, Glauconome au doux sourire, Pontoporie, Liagore, Evagore, Laomédie, Polynome, Autonoé, Lysianasse, Evarné douée d'un aimable caractère et d'une beauté accomplie, Psamathe au corps gracieux, la divine Ménippe, Néso, Eupompe, Thémisto, Pronoé et Némertès, en qui respire l'âme de son père immortel. Ainsi l'irréprochable Nérée eut cinquante filles savantes dans tous les travaux.

Thaumas [26] épousa Electre, née du profond Océan; Electre enfanta la rapide Iris, les Harpies à la belle chevelure, Aéllo et Ocypétès, qui de leurs ailes légères égalent la vitesse des vents et des oiseaux en volant sous la céleste voûte. 

Céto aux belles joues donna à Phorcys [27] des filles blanches dès le berceau, et appelées les Grées par les dieux immortels et par les humains qui marchent sur la terre, Péphrédo au beau voile, Enyo au voile de pourpre, et les Gorgones[28] qui habitent par delà l'illustre Océan, vers l'empire de la Nuit, dans ces lointaines contrées où demeurent les Hespérides à la voix sonore, les Gorgones Sthéno, Euryale, et Méduse éprouvée par de cruelles souffrances. Méduse était mortelle, tandis que ses deux autres soeurs vivaient exemptes de vieillesse et de mort; Poséidon aux noirs cheveux s'unit avec elle dans une molle prairie, sur des fleurs printanières. Lorsque Persée lui eut tranché la tête, on vit naître d'elle le grand Chrysaor et le cheval Pégase. Pégase mérita son nom, parce qu'il était né près des sources de l'Océan; Chrysaor, parce qu'il tenait un glaive d'or dans ses mains. Persée, quittant une terre fertile en beaux fruits, s'envola vers le séjour des immortels; il habite le palais de Zeus, et porte à ce dieu le tonnerre et la foudre.

Chrysaor, uni à Callirhoé, fille de l'illustre Océan, engendra Géryon aux trois têtes; le puissant Héraclès, désarmant Géryon, lui enleva ses boeufs aux pieds flexibles dans Érythie entourée de flots, le jour où il conduisit ces animaux au large front jusque dans la divine Tirynthe, après avoir traversé la mer et immolé Orthros avec le pasteur Eurytion, dans une étable obscure, par delà l'illustre Océan.

Callirhoé, au fond d'une caverne, produisit un autre enfant monstrueux, invincible, et nullement semblable aux humains ou aux dieux, la divine Échidna au coeur intrépide, moitié nymphe aux yeux noirs et aux belles joues, moitié serpent énorme et terrible, marqué de taches diverses, et nourri de chairs sanglantes dans les entrailles de la terre sacrée. Ce monstre habite un antre profond dans le creux d'un rocher, loin des humains et des immortels : c'est là que les dieux lui assignèrent une glorieuse demeure. Renfermée dans Arime, la fatale Echidna vivait sous la terre, toujours affranchie de la vieillesse et du trépas. Typhaon, ce vent fougueux et redoutable, s'unit, dit-on, avec cette nymphe aux yeux noirs, qui, devenue enceinte, enfanta une lignée courageuse, d'abord Orthros, ce chien de Géryon, ensuite l'indomptable Cerbère, qu'on n'ose nommer, ce gardien d' Hadès, ce dévorant Cerbère à la voix d'airain, aux cinquante têtes, ce monstre impudent et terrible, enfin la fatale hydre de Lerne, que nourrit Héra aux bras d'albâtre, pour assouvir son implacable haine contre Héraclès; mais ce fils de Zeus, armé du glaive destructeur et secondé du vaillant Iolaüs, immola cette hydre, d'après les conseils de la belliqueuse Athéna.

[25] Nérée épouse Doris dont le nom indique l'abondance des richesses que procure la mer. Leclerc voulait que leurs cinquante filles soient les âmes de ceux qui avaient péri sur la mer ou qui avaient habité les premiers les îles de la Méditerranée. On sait combien le système de Leclerc sur la manière d'entendre le nom de nymphes appelle les réserves.

D'autres ont dit que cette famille de Nérée et de Doris a pu désigner le grand nombre de fleuves qui se jettent dans le Pont-Euxin ou les sources qui en général répandent la fertilité : 

« Les cinquante filles nées de cet hymen, dit Guigniaut (Religions de l'Antiquité, t. 2. 1re part. p. 364), rappellent les cinquante filles de Danaüs, où l'on a reconnu avec raison sous un point de vue les cinquante fontaines du pays d'Argos. Ce sont les sources et les Nymphes qui y président; mais les noms de quelques-unes ont trait à d'autres idées. En effet, dans l'Antiquité, les prophètes, les législateurs, les Sybilles, les devineresses sortent des abîmes souterrains; les Muses primitives qui toutes sont des Nymphes, s'élèvent du sein des eaux, chantent près des sources et des rivières. Est-ce une allégorie du sentiment profond donné en partie à la femme ou bien un symbole de sa volonté variable et changeante comme le cours des eaux? » 
Les noms de ces Néréides se trouvent pour la plupart dans l'Iliade (ch. 18, v. 39). Le nombre de cinquante que leur donne Hésiode a été conservé par Pindare (Isthmiques, 6, 8), par Euripide (Ion., 1081, et Iphigénie en Tauride, v. 274), par l'auteur des Hymnes orphiques (23, v. 3), et par Elien (De nat. anim., 14, 28). Il a été porté jusqu'à cent par d'autres auteurs, comme par Platon dans le Critias et par Properce (3, 7, 67). Ces divers noms sont accompagnés dans Hésiode des mêmes épithètes que dans Homère; ils offrent quelquefois de légères différences avec ceux que cite Apollodore. Nous avons suivi le texte donné par Boissonnade, excepté seulement au vers [245], où il change le nom propre de Thoê en une épithète appliquée à Spio (Spéiô); car alors il n'y aurait que quarante-neuf Néréides, attendu que Cymatolége doit, non pas être rangée parmi ces Nymphes, mais être regardée comme une déesse de la mer, ainsi qu'Amphitrite, avec laquelle elle se trouve jointe par la même préposition sun. La construction de la phrase ne laisse pas le sens douteux.
[26] Le fils de Pontos, Thaumas, qui préside aux vapeurs naissant de la mer, aux météores produits par le ciel, aux effets merveilleux de la lumière et de l'onde, s'unit avec la fille de l'Océan, Électre, qui représente le reflet de la vague colorée par le soleil. De leur hymen naît Iris (l'Arc-en-Ciel), dont Cicéron a dit (De Naturâ deorum, lib. 3) : 
« Cur non arcûs species in deorum numero reponatur? Est enimn pulcher et ob eam causant, quia speciem habet admirabilem, Thaumante dicitur esse nata. » 
L'Arc-en-Ciel a été vénéré par les Égyptiens, par les Phéniciens et par les Grecs; il paraît, d'après ce passage de Cicéron, qu'Iris n'était pas une déesse chez les Romains. Leurs poètes firent naître l'arc-en-ciel de la mer. Eblouis de l'éclat et de la beauté de ses couleurs, ils l'assimilèrent, rejoignant en cela des traditions que l'on rencontre dans toutes les parties du monde, à une échelle par laquelle les messagers des dieux descendaient parmi les humains; aussi donnèrent-ils à la messagère du ciel le nom d'Iris, qui, selon le scholiaste, vient de eiro (je dis), attendu, qu'elle répétait les ordres des habitants de l'Olympe. Ce nom dérive de la même source que celui d'Irus, ainsi appelé dans l'Odyssée (ch. 18, v. 6), parce qu'il servait de messager aux Ithaciens.

Les Harpies, dont le nom vient du verbe harpazein ( = enlever), peuvent être associées aux vents qui emportent tout sur leur passage et qui accompagnent souvent Iris dans les jours de pluie et d'orage. Homère est le premier qui en parle lorsqu'il dit (Iliade, ch. 16, v. 150) que la harpie Podarge conçut du souffle du Zéphyre les deux coursiers Xanthe et Balie. Quand Télémaque (Odyssée, ch. 1, v. 241) se plaint que les Harpies ont enlevé honteusement son père, il faut entendre par ce mot les tourbillons et les tempêtes. Hésiode dit positivement qu'elles volent avec les vents et les oiseaux, et qu'elles portent des ailes : il les représente ornées d'une belle chevelure.

Ce sont les poètes des âges suivants qui ont imaginé les premiers de leur supposer des traits difformes, des mains crochues, un visage pâle de famine. Apollonius de Rhodes dit (ch. 2, v. 187), au sujet de Phinée

« Tout à coup élancées du sein des nuages, les Harpies avec leurs becs ne cessaient d'enlever les aliments de sa bouche et de ses mains; elles ne lui laissaient que le peu de nourriture qui était nécessaire pour vivre et pour souffrir. Elles exhalèrent ensuite une odeur fétide, et aucun convive n'osait approcher les mets de ses lèvres ni même se tenir devant la table, tant les restes du repas infectaient les airs! » 
Le récit d'Apollodore (lib. 1, c. 9, § 21 ) s'accorde avec celui d'Apollonius. Valerius Flaccus a suivi également la tradition du chantre des Argonautiques. Quant aux vers de Virgile (Enéide, 3, 216), ils sont trop connus pour avoir besoin d'être rappelés. Les Harpies présentent donc la personnification des vents et ne sont pas, comme le voulait Leclerc, des sauterelles dont le vol peut faire croire qu'elles sont apportées par les nuages. Leurs noms, Aello et Ocypète, expriment l'impétuosité de la tempête. Virgile leur donne une troisième soeur appelée Céléno, de Célainos (-= noir), parce que l'orage noircit la mer et les cieux.
Echidna fit naître aussi la Chimère, qui, exhalant des feux inextinguibles, monstre terrible, énorme, rapide, infatigable, portait trois têtes : là première d'un lion farouche, la seconde d'une chèvre, la troisième d'un dragon vigoureux; lion par le haut de son corps, dragon par derrière, chèvre par le milieu, elle vomissait les affreux tourbillons d'une dévorante flamme. La Chimère succomba sous Pégase et sous le brave Bellérophon. Echidna, s'accouplant avec Orthros, engendra le Sphinx, si fatal aux enfants de Cadmus, et le lion de Némée, que Héra, auguste épouse de Zeus, nourrit et plaça sur les hauteurs de Némée pour la perte des humains. Ce lion, qui régnait sur le Trétos, sur Némée et sur l'Apesas, ravageait les tribus des humains; mais il périt, dompté par la force du puissant Héraclès.

Céto, unie d'amour avec Phorcys, eut pour dernier enfant un serpent terrible qui, dans les flancs ténébreux de la terre, garde les pommes d'or aux extrémités du monde. Telle est la lignée de Céto et de Phorcys.

[22] Après les Cyclopes, la Terre enfanta les trois Hécatonchires, Cottos, Briarée, qui, suivant Homère (Iliade, ch. 1, v. 404), est le même qu'Égéon, et Gygès, qu'Apollodore appelle Gyés (lib. 1, ch. 1, § 1) : tous les trois secoururent Zeus dans sa guerre contre les Titans. On y a reconnu une parenté avec les ses dieux de la mythologie hindouiste, armés de têtes et de bras innombrables et qui leur donne des figures bizarres et des formes monstrueuses. Le fragment suivant de Sanchoniathon nous montre aussi quelques similitudes entre les croyances phéniciennes et les traditions du polythéisme grec :
« Ceux qui étaient nés d'Oeon et de Protogonos s'appelèrent Génos et Guénéa et habitèrent la Phénicie. De Génos naquirent des enfans mortels nommés la Lumière, le Feu, la Flamme. Ils procréèrent des fils d'une grandeur et d'une fierté extraordinaires, dont les noms furent donnés à certaines montagnes qu'ils envahirent. »
Hésiode les appelle ouc onomastoi, épithète applicable aux hommes impies dont on tremble de prononcer le nom sinistre et à laquelle répond exactement le mot latin nefandi.

Bergier voulait qu'ils aient été des montagnes; Heyne pensait qu'ils pouvaient signifier la force impétueuse de la nature manifestée par quelque effet cosmogonique; Guigniaut (Religions de l'antiquité, tome 2, 1re partie) voyait dans la double triade des Cyclopes et des Hécatonchires une opposition symétrique de l'été et de l'hiver : les uns, selon lui, sont les phénomènes électriques de l'air, propres à la saison brûlante; les autres désignent l'hiver avec le vent et l'inondation qui accompagnent toujours la saison froide et pluvieuse.

[24] La Nuit enfante toute seule une foule d'êtres nuisibles et redoutables; comme elle n'a pas eu d'époux, ce qui a été engendré sans volupté devait inspirer la crainte et l'horreur. Ici les allégories ont un sens tour à tour moral et cosmique. La création se diviise et se multiplie; mais la nature nous montre toujours les éléments du mal et du désordre au milieu même de sa régularité.

Tout le morceau compris entre les vers 210 et 233, a été regardé comme interpolé par Ruhnkenius, Hermann et d'autres auteurs. Heyne rejetait les vers 212, 213, 220, 221 et 222. Wolf contestait le vers 224. En effet, beaucoup d'idées sont contraires aux diverses traditions qu'Hésiode a suivies dans le reste de la Théogonie. Conformons-nous cependant à l'ordre de création adopté par le poète, tout en signalant ses contradictions.

D'abord la Nuit engendre le Destin et la Kère, qu'Hésiode distingue l'un de l'autre, mais qui l'ont eue pour mère commune, parce que le sort des mortels reste enveloppé d'épaisses ténèbres. Le Destin, dans Homère, est un enchainement successif de causes et d'effets qui domine les humains et qui finit toujours par l'emporter sur les dieux, quels que soient les obstacles que leur volonté ou leur puissance lui oppose. D'après l'opinion des stoïciens, il représentait l'esprit divin qui a tout créé avec ordre et prescrit ses bornes à la vie humaine.

La Mort est fille de la Nuit parce qu'elle amène une nuit éternelle; les Anciens l'adoraient comme une déesse. Le Sommeil est son frère dans Hésiode ainsi que dans Homère (Iliade, ch. 14, v. 231, et ch. 16, v. 672 et 682.) L'idée de cette fraternité se reproduit en Grèce dans les arts comme dans la religion. Pausanias (Élide, c. 18) dit que sur le côté gauche du fameux coffre de Cypsélus on voyait une femme tenant sur sur son bras droit un enfant blanc endormi, et sur l'autre un enfant noir qui semblait aussi dormir, et que les inscriptions apprenaient que ces enfants étaient la Mort et le Sommeil, et que la Nuit leur servait de nourrice. On se rappelle le vers de Virgile conforme à cette tradition grecque :

Et consanguineus lethi sopor. (Enéide. 6, v. 278).
La troupe des songes, compagne naturelle du sommeil, devait aussi être enfantée par la Nuit, qui nous fait dormir et rêver. Ici l'allégorie est trop frappante pour avoir besoin d'être commentée. Il n'en est pas de même de celle qui concerne la naissance de Momus. Ce dieu est peut-être regardé comme enfant de la Nuit parce qu'il est plus facile de se moquer en secret qu'à découvert. Momus, en effet, est le dieu qui découvre et ridiculise les défauts et les vices. Voici comment il trace lui-même son portrait dans Lucien (l'Assemblée des dieux, t. 2 , p. 709, Ed. Amstelod) : 
« Tout le monde sait que j'ai le langage libre et que je ne tais rien de tout ce qui se fait de mal. Je blâme tout et je dis ouvertement ce que je veux sans craindre personne, sans jamais dissimuler ma pensée par une fausse honte. Aussi je parais insupportable à beaucoup de personnes, enclin à la calomnie, et je suis appelé par elles un accusateur public. » 
Leclerc observait qu'Hésiode a mieux saisi que Lucien le caractère de la médisance, qui est de naître dans le mystère et de s'exercer dans l'ombre. Le Momus d'Hésiode est donc la personnification du blâme, de la moquerie, de la méchanceté. Sa qualification de dieu du silence est une invention des poètes postérieurs.

[27] Tout le mythe relatif à la famille de Phorcys et de Céto semble se détacher entièrement du reste de la mythologie grecque et appartenir à une tradition différente. Peut-être doit-il naissance aux récits des navigateurs phéniciens qui portèrent leurs courses jusqu'aux extrémités occidentales de l'Afrique et de l'Espagne ou à l'imagination des poètes qui chantèrent les exploits de Persée, d'Héraclès et des Argonautes.

[28] Homère ne dit rien du mythe des Gorgones et de Persée; ce mythe ne porte pas l'empreinte d'une origine grecque. Eschyle donne la description des Gorgones dans son Prométhée (voy. 797). Il les représente ailées et la tête hérissée de serpents. D'après Apollodore (liv. 2, chap. 4, §3), elles avaient des dents comme des défenses de sanglier, des mains d'airain, des ailes d'or, et elles changeaint en pierres tous ceux qui les regardaient. Probablement ces monstres n'étaient à l'origine que l'image de la Terreur personnifiée. La tête de la Gorgone figurait sur la cuirasse de Pallas, sur l'égide de Zeus et sur le bouclier d'Agamemnon. Bergier, qui appliquait à tout son système aquatique, voyait des fontaines dans les Gorgones. Fourmont (t. 7 des Mémoires de l'Académie des belles-lettres, pag. 220), prétendait que ce sont les trois premiers vaisseaux à voiles que virent les Grecs. Creuzer voulait qu'elles aient trait à la Lune, considérée comme corps ténébreux, et qu'elles désignent avec Méduse l'impureté naturelle de cet astre qui doit être purifié par le Soleil, par Mithras Persée, armé du glaive d'or. Difficile de donner une explication satisfaisante de ce mythe dont le théâtre indique l'antiquité et la bizarrerie; en effet les premiers poètes de la Grèce plaçaient toujours leurs mythes les plus singuliers dans les régions éloignées et inconnues comme l'étaient l'Afrique et la mer occidentale.

Téthys donna à l'Océan' [29] des Fleuves au cours sinueux, le Nil [30], l'Alphée, l'Éridan aux gouffres profonds, le Strymon, le Méandre, l'Ister aux belles eaux, le Phase, le Rhésus, l'Achéloüs aux flots argentés, le Nessus, le Rhodius, l'Haliacmon, l'Heptapore, le Granique, l'Esépus, le divin Simoïs, le Pénée, l'Hermus, le Caïque aux ondes gracieuses, le large Sangarius, le Ladon, le Parthénius, l'Événus, l'Ardesque, et le divin Scamandre. 

Téthys enfanta aussi la troupe sacrée de ces Nymphes [31] qui, avec le roi Apollon et les Fleuves, élèvent sur la terre l'enfance des humains; c'est Zeus lui-même qui les chargea de cet emploi : Pitho, Admète, Ianthé, Électre, Doris, Prymno, Uranie semblable aux dieux, Hippo, Clymène, Rhodie, Callirhoé, Zeuxo, Clytie, Idye, Pasithoé, Plexaure, Galaxaure, l'aimable Dioné, Mélobosis, Thoé, la belle Polydore, Cercéis au doux caractère, Plouto aux grands yeux, Perséis, lanire, Acaste, Zanthé, la gracieuse Pétréa, Ménestho, Europe, Métis, Eurynone, Télestho au voile de pourpre, Crisséis, Asia, la séduisante Calypso, Eudore, Tyché, Amphiro, Ocyroé, et Styx qui les surpasse toutes, telles sont les filles les plus âgées de l'Océan et de Téthys; il en existe beaucoup d'autres encore, car trois mille Océanides aux pieds charmants, dispersées de toutes parts, remplissent la terre et la profondeur des lacs, race illustre et divine! Autant de Fleuves, nés de l'Océan et de la vénérable Téthys, roulent au loin leurs bruyantes ondes : il serait difficile à un mortel de rappeler tous leurs noms; les peuples qui habitent leurs rivages peuvent seuls les connaître.

Thia, domptée par les caresses d'Hypérion, fit naître le grand Soleil, la Lune splendide, et l'Aurore qui brille pour tous les humains et pour tous les dieux habitants du vaste ciel. Eurybie, déité puissante, unie avec Créius, mit au jour le grand Astrée, Pallas, et Persès qui excellait dans tous les travaux. Déesse fécondée par un dieu , l'Aurore conçut d'Astrée les Vents impétueux, l'agile Zéphyre, le rapide Borée, et le Notus. Après, cette divinité matinale enfanta Lucifer ( = la planète Vénus), et les astres étincelants dont le ciel se couronne.

Styx [32], fille de l'Océan, unie à Pallas, fit naître dans ses palais l'Émulation, la Victoire aux pieds charmants, la Force et la Violence; ces glorieux enfants, qui n'ont pas établi loin de Zeus leur demeure et leur séjour, ne marchent pas dans une seule route où ce dieu ne les conduise, et restent incessamment auprès du terrible maître du tonnerre. Telle est la faveur que leur obtint cette incorruptible Océanide, le jour où le maître de la foudre, appelant tous les immortels dans le vaste Olympe, leur annonça que, reconnaissant envers ceux qui l'aideraient à combattre les Titans, loin de les dépouiller de leurs privilèges, il leur laisserait le rang que jusqu'alors ils avaient gardé parmi les dieux; et même il ajouta que, si l'un d'eux n'avait été ni honoré ni récompensé par Cronos, il obtiendrait les honneurs et les récompenses que son zèle lui mériterait. L'irréprochable Styx, docile aux conseils de son père, arriva la première avec ses enfants. Zeus l'honora et la combla de dons précieux; il voulut qu'elle présidât au grand serment des dieux, et que ses enfants vécussent toujours dans son palais. Quant aux promesses faites à toutes les autres divinités, il les remplit fidèlement; car il est tout-puissant et règne sur l'univers.

[31] Téthys conçoit encore de l'Océan trois mille Nymphes chargées d'élever l'enfance des héros. Rien n'est plus faux, selon nous, que le sens prêté par plusieurs commentateurs au mot kourizousi. On sait que les anciens Grecs étaient dans l'usage de consacrer leurs cheveux aux fleuves et de les couper en leur honneur; témoin Achille qui, dans l'Iliade (chant 23, v. 141), coupe sa chevelure, qu'il laissait croître pour le Sperchius, et en offre l'hommage aux mânes de Patrocle. Dans les grandes douleurs ils en faisaient le sacrifice, comme nous l'atteste Hérodote (liv. 2, c. 36; liv, 4, c. 34; liv. 6, c. 21 ).

[32] Styx, fille de l'Océan et de Téthys, s'unit à Pallas et enfanta l'Émulation, la Victoire, la Force et la Violence-

« Sous cette généalogie apparente, écrivait  Guigniaut (Religions de l'Antiquité, t. 2, lre partie, p. 367), se cache un sens profond et fort antique. Sitôt que Pallas s'unit avec Styx, c'est-à-dire sitôt que la source ténébreuse de la nature physique et de l'homme naturel est agitée et mise en mouvement, à l'instant se soulèvent les passions, les penchants tumultueux, la jalousie et la violence, qui triomphent de tout et foulent tout aux pieds. » 
Nous doutons qu'Hésiode ait pénétré toute la profondeur d'une pareille signification. Sans doute il donnait à sa poésie une tendance plus allégorique que ne le faisait Homère; mais ces allégories, pour être comprises, demandaient à être en quelque sorte transparentes, comme celle dont il est ici question. Cette personnification des passions et de leurs effets, introduite par Hésiode dans la poésie grecque, inspira plus tard aux auteurs tragiques l'idée de manifester les sentiments cachés de l'homme sous l'image vivante de l'homme même. On sait qu'Eschyle a fait figurer la Force et la Violence au nombre des personnages de son Prométhée. La Victoire, adorée comme une déesse, était gravée sur l'airain ou ciselée sur le marbre, avec des ailes aux épaules, des couronnes sur la tête et des palmes à la main; on lui dressait des statues et des autels. Ainsi les quatre enfants de Pallas et de Styx présentent une allégorie qui s'explique d'elle-même, et en suivant partout les pas de Zeus, ils ajoutent à l'idée de sa toute-puissance et de sa grandeur. 
Phébé monta sur la couche desirée de Céus; déesse fécondée par les embrassements d'un dieu, elle enfanta la douce Létô au voile bleu, Létô qui, toujours chère aux immortels et aux humains, aimable dès sa naissance, apporta l'allégresse dans l'Olympe. Elle engendra encore la célèbre Astérie, que Persès autrefois amena dans son vaste palais pour la nommer son épouse. 

Hécate.
Devenue enceinte, Astérie donna l'existence à Hécate' [[33], que Zeus, fils de Cronos, honora entre toutes les déesses : il lui accorda le glorieux privilège de commander sur la terre et sur la mer stérile. Déjà, sous Ouranos couronné d'étoiles, elle avait obtenu cet emploi, et elle jouit des plus grands honneurs parmi les dieux immortels; car aujourd'hui, lorsqu'un des humains, enfants de la terre, célèbre, selon l'usage, des sacrifices expiatoires, c'est Hécate qu'il invoque, et soudain la céleste faveur environne le suppliant dont la bienveillante déesse accueille les prières; elle lui prodigue le bonheur, puisqu'elle en a le pouvoir. Tous les privilèges partagés entre les nombreux enfants de la Terre et d'Ouranos , elle seule les réunit. Le fils de Cronos ne lui a ni dérobé ni arraché aucune des prérogatives qui lui échurent sous les Titans, ces premiers dieux; elle conserve tout entière la part d'autorité qu'elle obtint dans l'origine. 

Fille unique, elle n'est ni moins respectée ni moins puissante sur la terre, dans le ciel et sur la mer; son pouvoir est encore plus vaste, parce que Zeus l'honore. Quand elle veut favoriser un mortel, elle l'assiste avec empressement, et, selon sa volonté, le fait briller dans l'assemblée des peuples. Lorsque les humains s'arment pour le combat meurtrier, c'est elle qui, à son gré, se hâte de lui accorder la victoire et de prodiguer la gloire au vainqueur. Aux jours où l'on rend la justice, elle s'assied, auprès des rois vénérables. Si elle voit des rivaux lutter dans l'arène, toujours propice, elle vient les encourager et les secourir; l'athlète vainqueur par sa force et par sa constance mérite promptement un prix magnifique, et, transporté d'allégresse, couvre de gloire sa famille. 

Quand elle le veut, elle protège les écuyers qui montent sur les chars; également favorable aux navigateurs qui affrontent le trajet difficile de la mer azurée, elle exauce les voeux qu'ils adressent à Hécate et au bruyant Poséidon : cette illustre déesse leur procure aisément une abondante proie, ou ne la leur montre que pour les en dépouiller, si tel est son désir. Occupée avec Hermès à multiplier dans les étables les boeufs, les agneaux, les nombreux essaims de chèvres et de brebis à la toison épaisse , elle peut, comme il lui plaît, accroître ou diminuer les troupeaux. Rejeton unique de sa mère, elle vit comblée d'honneurs parmi tous les immortels. Le fils de Cronos la chargea encore d'élever et de nourrir les humains qui, après elle, devaient voir la lumière de l'aurore au loin étincelante. Ainsi, dès le principe, elle devint la nourrice des enfants voilà ses nobles emplois.

L'avènement de Zeus.
Rhéa [34], amoureusement domptée par Cronos, mit au jour d'illustres enfants, Hestia, Déméter, Héra aux brodequins d'or, le redoutable Hadès qui habite sous la terre et porte un coeur inflexible, le bruyant Poséidon, et le prudent Zeus, ce père des dieux et des humains, dont le tonnerre ébranle la terre immense. Le grand Cronos dévorait ses enfants à mesure que des flancs sacrés de leur mère ils tombaient sur ses genoux; il agissait ainsi, dans la crainte qu'un autre des glorieux enfants du ciel ne possédât parmi les dieux l'autorité souveraine : car il avait appris de la Terre et d'Ouranos couronné d'étoiles que, d'après l'ordre du Destin, un jour, malgré sa force, il serait vaincu par son fils et détrôné par les conseils du grand Zeus. Loin de surveiller vainement son épouse, habile à la tromper, il dévorait sa propre decendance, et Rhéa avait une douleur sans bornes. 

Enfin, prête à enfanter Zeus, ce père des dieux et des humains, elle supplia les auteurs de ses jours, la Terre et Ouranos couronné d'étoiles, de lui suggérer le moyen de cacher la naissance de son nouveau fils, et de venger la mort de tous ses enfants dévorés par l'astucieux Cronos. Prompts à exaucer les desirs de leur fille, ils lui apprirent le destin réservé au roi Cronos et à son fils magnanime; ils l'envoyèrent à Lyctos, ville opulente de la Crète, au moment où elle allait mettre au jour le plus jeune de ses enfants, le grand Zeus. C'est dans la vaste Crète que la Terre immense le reçut, et se chargea du soin de le nourrir et de l'élever. Marchant à travers les ombres de la nuit rapide, elle le porta d'abord à Lyctos; puis, le prenant dans ses mains, elle le cacha sous une haute caverne, dans les entrailles de la terre divine, sur le mont Egée, au fond d'une épaisse forêt. Après avoir enveloppé de langes une pierre énorme, Rhéa la donna au fils d'Ouranos, au puissant Cronos, ce premier roi des dieux.

Cronos la saisit, et l'engloutit dans ses flancs. L'insensé! il ne prévoyait pas qu'en dévorant cette pierre, il sauvait son invincible fils, qui, désormais à l'abri du péril, devait bientôt le dompter par la force de ses mains, le dépouiller de sa puissance, et commander aux immortels. Cependant la vigueur et les membres superbes du jeune roi croissaient avec promptitude; les années étant révolues, trompé par les perfides conseils de la Terre, l'astucieux Cronos rendit au jour toute sa descendance, et succomba vaincu par la force et par l'adresse de son fils. D'abord il vomit la pierre qu'il avait dévorée la dernière, et que Zeus attacha dans la terre spacieuse, sur la divine Pytho, au milieu des gorges profondes du Parnasse, afin qu'elle devînt dans l'avenir un monument et une merveille pour les humains. Zeus affranchit de leurs liens douloureux tous ses oncles, enfants d'Ouranos, que son père avait enchaînés dans sa démence. Ces dieux, reconnaissants d'un pareil bienfait, lui remirent ce tonnerre, ces éclairs, cette brûlante foudre que la Terre immense avait jusqu'alors recelés. Confiant dans ces armes, Zeus règne sur les humains et sur les immortels.

[29] Hésiode énumère maintenant toute la descendance de l'Océan, principe des eaux et père des dieux, suivant Homère (Iliade, ch. 14 , v. 302) et de Téthys , qu'il ne faut pas confondre avec l'autre Thétis, mère d'Achille. Cette énumération est faite sans ordre; Hésiode n'avait, comme ses contemporains, que des notions incomplètes en géographie : à l'exception du Nil, du Pô, du Danube et de l'Ardesque, que le scholiaste place en Scythie, tous les fleuves dont parle Hésiode appartiennent à la Grèce et à l'Asie mineure. Homère en avait déjà désigné un grand nombre qui descendaient du mont Ida dans la Troade (Iliade, ch. 12, v. 20).

Les noms des autres fleuves mentionnés par Hésiode expriment l'idée générique de la mer, dont les eaux réduites en vapeurs se résolvent en pluie et alimentent les rivières et les fontaines. La reconnaissance due à leurs bienfaits et la crainte qu'inspiraient leurs ravages leur méritèrent les honneurs du culte et le titre de dieux.

[30] Homère appelle Egyptus le fleuve auquel Hésiode donne le nom de Nil. Le Scholiaste en conclut, ainsi qu'Eustathe (ad Odyss. 4, p. 1510) qu'Hésiode doit être regardé comme moins ancien. Suivant Diodore de Sicile (lib. I), le Nil, dans les premiers temps, était appelé Égyptus, c'est-à-dire le fleuve par excellence de l'Égypte. Ce n'est que plus tard qu'il échangea ce nom primitif contre celui de Nil (Neilos), qui, suivant l'observation de Leclerc, formé du mot hébreu nahhal (ou du mot nahr en arabe), n'est pas le nom distinctif d'un seul fleuve, mais le nom de tous les fleuves en général.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

[33] Apollodore et Apollonius de Rhodes s'accordent avec Hésiode, qui fait d'Hécaté la fille de Persès. Le scholiaste d'Apollonius (liv. 3 , v. 467) dit cependant qu'elle était fille de Déméter dans les poèmes orphiques, de la Nuit selon Bacchylide, d'Astérie et de Zeus d'après Musée, et d'Aristée, fils de Péon, suivant Phérécyde. Ces diverses traditions prouvent combien son nom et son culte étaient anciens et répandus. Hésiode semble avoir puisé dans plusieurs sources ce qu'il rapporte sur cette déesse. C'est surtout la doctrine orphique qu'il imite lorsqu'il réunit en elle ces nombreuses fonctions relatives à la nature, à la nuit ou à la lune, à laquelle l'Antiquité attribuait une si grande influence sur le cours des saisons, sur la destinée des humaines. C'est Hécate qui procure les honneurs et la victoire, préside aux arrêts de la justice, favorise les athlètes, les navigateurs, les bergers. Zeus lui a aussi confié l'emploi de nourrice des enfants. On invoque sa puissance dans tous les sacrifices; elle règne sur la terre, dans le ciel et sur la mer; en un mot elle est comme un résumé de toutes les autres divinités. Quoiqu'elle ait été adorée avant Zeus, Zeus lui conserve tous les priviléges dont elle jouissait déjà sous les dieux précédents, sous Ouranos et sous Cronos, tant son pouvoir la place à l'abri des révolutions du culte! Tout manifeste dans Hécate une origine étrangère. Ses nombreuses attributions offrent un mélange des notions relatives à la magie, à la philosophie ou à la génération du monde. Jablonski (Panthéon égyptien) la considérait comme étant analogue à la Titrambo égyptienne. Creuzer, qui la comparait à Brimo, voyait en elle cette idée orientale de la nuit primitive, à laquelle se rattachent d'autres idées empruntées des trois phases de la lune, de ce triple pouvoir d'où viennent les épithètes de trimorphos (triformis). On ne peut nier qu'il n'y ait des rapports remarquables entre Hécate et la lune : cet astre ayant été en grand honneur dans la Béotie, le scholiaste a peut-être raison de supposer que c'est pour ce motif qu'Hésiode, en qualité de Béotien, fait un éloge si étendu de cette déesse de sa région. Benjamin Constant regardait Hécate comme une divinité malfaisante et reléguée dans une sphère qui la sépare entièrement de toutes les divinités agissantes et populaires. Cependant Hésiode nous la montre invoquée dans tous les sacrifices, protégeant les humains dans toutes les carrières qu'ils embrassent et rassemblant en elle seule tout le pouvoir partagé entre les autres dieux; quoique son souvenir se rattache à la génération passée, elle fait encore partie de la génération présente : en cela elle diffère de ces divinités que détrôna l'avénement de Zeus au trône de l'Olympe.

[34] Voici maintenant, comme l'observe Heyne, un nouveau système de cosmogonie plus conforme à la religion populaire des Grecs. Voici la postérité de Rhéa et de Cronos. Cronos est détrôné et remplacé par Zeus; avec Zeus commence une autre mythologie et naissent des mythes plus doux et plus agréables : de nouvelles divinités apparaissent et chacune reçoit ses attributs distinctifs. Zeus a la foudre pour emblème de sa puissance. L'Olympe de Thessalie est assigné aux dieux pour demeure. Tout s'éclaircit, tout se coordonne, tout se détermine dans cette troisième et dernière période de la religion grecque.

Cronos et Rhéa engendrent trois filles, Hestia, Déméter, Héra, et trois fils, Héphaistos, Poséidon, Zeus. 

Le mythe de Prométhée.
Japet' [35] épousa Clymène, cette jeune Océanide aux pieds charmants; tous deux montèrent sur la même couche, et Clymène enfanta le magnanime Atlas' [36], l'orgueilleux Ménétius (Ménoïtios), l'adroit et astucieux Prométhée, et l'imprudent Epiméthée, qui dès le principe causa tant de mal aux industrieux mortels; car c'est lui qui le premier accepta pour épouse une vierge formée par l'ordre de Zeus. Zeus aux lointains regards, furieux contre l'insolent Ménétius, [515] le plongea dans l'Erèbe, après l'avoir frappé de son brûlant tonnerre, pour châtier sa méchanceté et son audace sans mesure. Vaincu par la dure nécessité, Atlas, aux bornes de la terre, debout devant les Hespérides à la voix sonore, soutient le vaste ciel de sa tête et de ses mains infatigables. Tel est l'emploi que lui imposa le prudent Zeus.
[36] L'auteur de l'Odyssée parle d'Atlas (chant 1, v. 52) en disant qu'il connaissait les profonds abîmes de l'Océan et soutenait les hautes colonnes placées entre la terre et les cieux. Suivant Pausanias (Élide, c. 11 et 18) deux bas-reliefs du coffre de Cypsélus et du trône de Zeus à Olympie le représentaient également soutenant le ciel et la terre. Dans Hésiode, il ne soutient que le ciel. Il est vraisemblable que les Grecs ont d'abord regardé la terre comme un disque sur les extrémités duquel s'appuyait le ciel, c'est-à-dire une voûte solide, pesante et semblable au fer ou à l'airain, comme l'indiquent les épithètes de polucalcos, calcéos, sidéréios. Cette voûte ne pouvant rester suspendue dans les airs sans avoir quelque soutien, on imagina de lui donner pour support un principe animé, un être divin, un Titan, issu de cette famille japétique qui habitait les derniers confins de l'Afrique. De là serait né Atlas, personnification de l'idée cosmographique. 

L'Atlas montagne, ne fut connu que dans les temps postérieurs, où les premiers physiciens changeaient en agents physiques les êtres créés par la mythologie. Comme le pensait Letronne, on ne peut trouver de traces de l'Atlas géographique avant l'époque du voyage de Colaéus de Samos à Tartesse en 639 avant J.-C. C'est depuis cette époque que les relations des Samiens et des Phocéens avec les peuples de l'Afrique firent appliquer le nom d'Atlas aux montagnes de cette région. Ce nom s'étendit à toute la chaîne, jusqu'au delà des Colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar) et jusqu'à l'océan Atlantique même. Les descriptions d'Hérodote, de Pomponius Méla et de Virgile montrent cette transformation d'un être divin en montagne. Par la suite, les poètes et les historiens lui firent subir une nouvelle transformation et le représentèrent tantôt comme un roi inventeur de l'astronomie, tantôt comme un père ou un frère d'Hesper.

L'Atlas mythologique a donc tour à tour donné lieu à de nombreuses fictions : il a figuré dans les poèmes théogoniques, dans les titanomachies, dans les mythes de Persée, des Gorgones et des Hespérides, dans les Héraclées et dans les légendes arcadiennes, qui lui ont supposé du rapport avec l'astronomie à cause de la famille des Pléiades dont il était le père.

Ménétius, dont très peu de mythologues ont fait mention, était, à ce qu'il semble, célèbre par son orgueil et par sa conduite insolente envers Zeus, qui, suivant Hésiode (Théogonie, [515]), le précipita d'un coup de tonnerre au fond de l'Erèbe; Apollodore (lib. 1, c. 2. v. 3.) dit que ce fut dans le combat avec les Titans.

Prométhée et Epiméthée, dont les noms composés de pro et de manthanein ( = savoir d'avance), et de epi et de manthanein ( = savoir après), semblent offrir un double emblème de la prévoyance et de l'imprudence humaine. Ces deux noms, tout grecs, ne sont probablement pas les mêmes que les premières colonies de la Grèce donnèrent à ces Titans; ce sont plutôt des surnoms, qui auront remplacés les noms primitifs que le cours des siècles avait fait tomber dans l'oubli. Ces mythes, suivant Creuzer, expriment la noble étincelle de la vie, qui brille et s'éteint tour à tour, et tout ce qu'offre d'incompréhensible ce dualisme de biens et de maux dont cette vie se compose. Prométhée représentant l'invention des arts obtenus par le secours du feu, c'est-à-dire par la céleste flamme du génie, Prométhée est tout ensemble la sagesse qui prévoit et l'imagination qui découvre. Epiméthée nous montrerait les fautes et les malheurs où nous entraînerait l'excès de la civilisation même. En épousant la belle, mais insidieuse Pandore, il aurait introduit dans la société le germe de ces désordres que, plutôt que d'en assumer la responsabilité, les hommes préféraient imputer au commerce des femmes : Epiméthée est à la fois la passion qui s'égare et l'esprit qui ne s'instruit qu'à l'école de l'infortune.

Homère ne parle d'aucun de ces deux personnages, dont la création ne pouvait appartenir qu'à un siècle qui donnait à la poésie une tendance morale et allégorique. Leclerc, fidèle à sa pensée évhémériste, n'a vu que de l'histoire dans ce mythe, dont la pensée est plus haute et plus profonde.

[35] Hésiode va célébrer un nouvel ordre de mythes, un nouvel arbre généalogique qui tient plus encore à la souche hellénique. La descendance de Japet est une source de mythes qui renferment un fond symbolique et allégorique caché sous les ornements de la poésie, comme les mythes de Prométhée et de Pandore. Heyne pensait que tout le passage compris depuis le vers 506 jusqu'au vers 616 est en grande partie interpolé et mutilé. Les fragments que le temps a épargnés ne doivent nous en paraître que plus précieux.
 
 

 

Quant au rusé Prométhée [37], il l'attacha par des noeuds indissolubles autour d'une colonne; puis il envoya contre lui un aigle aux ailes étendues, qui rongeait son foie immortel; il en renaissait autant, durant la nuit, que l'oiseau aux larges ailes en avait dévoré pendant le jour. Mais le courageux rejeton d'Alcmène aux pieds charmants, Héraclès, tua cet aigle, repoussa un si cruel fléau loin du fils de Japet, et le délivra de ses tourments : le puissant monarque du haut Olympe, Zeus, y avait consenti, afin que la gloire d'Héraclès, né dans Thèbes, se répandît plus que jamais sur la terre fertile. Dans cette idée, il honora son illustre enfant et abjura son ancienne colère contre Prométhée, qui avait lutté de ruse avec le puissant fils de Cronos. En effet, lorsque les dieux et les humains [38] se disputaient dans Mécone, Prométhée, pour tromper la sagesse de Zeus, exposa à tous les yeux un boeuf énorme qu'il avait divisé à dessein. D'un côté, il renferma dans la peau les chairs, les intestins et les morceaux les plus gras, en les enveloppant du ventre de la victime; de l'autre, il disposa avec une perfide adresse les os blancs, qu'il recouvrit de graisse luisante. Le père des dieux et des humains lui dit alors :
 « Fils de Japet, ô le plus illustre de tous les rois [39], ami! avec quelle inégalité tu as divisé les parts! »
Quand Zeus, doué d'une sagesse impérissable, lui eut adressé ce reproche, l'astucieux Prométhée répondit en souriant au fond de lui-même (car il n'avait pas oublié sa ruse ingénieuse) : 
« Glorieux Zeus! Ô le plus grand des dieux immortels, choisis entre ces deux portions celle que ton coeur préfère. »
A ce discours trompeur, Zeus, doué d'une sagesse impérissable, ne méconnut point l'artifice; il le devina [40], et dans son esprit forma contre les humains de sinistres projets qui devaient s'accomplir. De ses deux mains il écarta la graisse éclatante de blancheur, et devint furieux; la colère s'empara de son âme tout entière quand, trompé par un art perfide, il aperçut les os blancs de l'animal. Depuis ce temps, la terre voit les tribus des humains brûler en l'honneur des dieux les blancs ossements des victimes sur les autels parfumés. Zeus, qui rassemble les nuages, s'écria, enflammé d'une violente colère : 
« Fils de Japet, ô toi que nul n'égale en adresse , ami! tu n'as pas oublié tes habiles artifices. »
Ainsi, dans son courroux, parla Zeus, doué d'une sagesse impérissable. Dès ce moment, se rappelant sans cesse la ruse de Prométhée, il n'accorda plus le feu inextinguible aux humains infortunés qui vivent sur la terre. Mais le noble fils de Japet, habile à le tromper, déroba un étincelant rayon de ce feu, et le cacha dans la tige d'une férule. Zeus qui tonne dans les cieux, blessé jusqu'au fond de l'âme, conçut une nouvelle colère lorsqu'il vit parmi les humains la lueur prolongée de la flamme, et soudain, à cause de ce feu, il leur suscita une grande infortune. 
[38] La croyance de la commune origine des dieux et des humains se trouve confirmée par ce passage où le poète nous les montre réunis et se disputant dans la même ville. Quel était le sujet de leur querelle? Etait-ce l'invention des arts, la manière d'offrir des sacrifices ou, suivant l'opinion du scholiaste, la question de savoir quels dieux obtiendraient après la guerre le privilège de gouverner les humains? Aucun ancien mythologue ne nous l'apprend. Très peu d'auteurs en effet parlent de cette lutte entre Zeus et Prométhée. Hésiode lui-même n'en dit rien dans le poème des Travaux et des Jours. Heyne ne voyait dans ce mythe qu'une invention poétique destinée à prouver la supériorité que Prométhée semble avoir sur Zeus en fait de sagesse ou, ce qui était alors la même chose, en fait d'adresse et de ruse. Le poète a choisi le moment d'un sacrifice, parce que, dans ces siècles, on attachait une grande importance à obtenir la meilleure part des victimes. Il a supposé que Prométhée trompa Zeus en lui faisant choisir les os du boeuf qu'il avait divisé en deux portions au lieu de lui en donner les chairs et les intestins. 

[39] Si Hésiode appelle Prométhée le plus illustre de tous les rois, cette opinion n'entraîne pas l'idée que nous nous formons des monarchies modernes. La désignation de roi, ou plutôt de maître, de chef, de protecteur, s'appliquait à tous les personnages qui veillaient sur le sort des autres, aux héros comme aux dieux; l'image de la puissance divine se confondait alors avec celle de la puissance royale. Ici Prométhée est roi comme Zeus : avec l'un commence une nouvelle société terrestre, avec l'autre s'établit une nouvelle royauté céleste.

[40] Cette manière de dire une chose par l'affirmation et par une double négation est fréquente dans Homère et dans la Bible. Les littératures très anciennes aiment les répétitions de pensées et de mots. Leclerc prétendait qu'Hésiode n'a pas osé dire que Zeus a été trompé, mais que la suite du récit prouve qu'il l'a été réellement; nous croyons que Leclerc était dans l'erreur. En effet le passage dont il est ici question, ne doit pas laisser le plus léger doute. Si plus tard Zeus entre en fureur lorsqu'il découvre les os de la victime au lieu de ses intestins, il s'indigne non seulement d'être privé de la meilleure part du sacrifice, mais de ce que Prométhée a conçu l'audacieuse pensée qu'il pouvait l'abuser impunément. Le poète d'ailleurs représente Zeus comme doué d'une sagesse éternelle, ce qui confirme l'idée qu'il n'a pas voulu le faire croire le jouet des ruses de Prométhée; mais quoiqu'il ait pénétré le perfide dessein du fils de Japet, Zeus n'en est pas moins résolu à faire retomber sur le genre humain le châtiment mérité par un seul coupable. Ainsi dans les Travaux et les Jours (20), Hésiode dit que souvent une ville tout entière est punie du crime d'un seul homme. Cette vengeance injuste et barbare est conforme à la mentalité archaïque qui attribue aux dieux toutes les passions de l'humanité.

D'après la volonté du fils de Cronos, le boiteux Héphaistos, ce dieu illustre, forma avec de la terre une image semblable à une chaste vierge. Athéna aux yeux bleus s'empressa de la parer et de la vêtir d'une blanche tunique; sur le sommet de sa tête elle posa un voile ingénieusement façonné et admirable à voir; puis elle orna son front de gracieuses guirlandes tressées de fleurs nouvelles, et d'une couronne d'or que le boiteux Héphaistos, ce dieu illustre, avait fabriquée de ses propres mains par complaisance pour le puissant Zeus. O prodige! Héphaistos y avait ciselé les nombreux animaux que nourrissent le continent et la mer; partout brillait une grâce merveilleuse, et ces diverses figures paraissaient vivantes. Quand, pour balancer un bienfait, il eut formé ce chef-d'oeuvre funeste, il amena dans l'assemblée des dieux et des humains cette vierge orgueilleuse des présents de la déesse aux yeux bleus, fille d'un père puissant. L'admiration saisit les dieux et les humains, dès qu'ils aperçurent cette fatale merveille si terrible aux humains; car de cette vierge est venue la race des femmes au sein fécond, de ces femmes dangereuses qui, fléau cruel vivant parmi les hommes, s'attachent non pas à la triste pauvreté, mais à l'opulence. Lorsque, dans leurs ruches couronnées de toits, les abeilles nourrissent les frelons, qui ne participent qu'au mal, depuis le lever du jour jusqu'au soleil couchant, ces actives ouvrières composent leurs blanches cellules, tandis que, renfermés au fond de leur demeure, les lâches frelons dévorent le fruit d'un travail étranger ainsi Zeus, ce maître de la foudre, accorda aux hommes un fatal présent en leur donnant ces femmes, complices de toutes les mauvaises actions.
[37] Comme toute ce mythe a pour théâtre l'Afrique occidentale, il est vraisemblable que c'est sur le mont Atlas qu'Hésiode suppose que Prométhée a été enchaîné par l'ordre de Zeus. Tous les poètes postérieurs ont fait passer sur le Caucase cette scène de douleur et de vengeance. Apollonius de Rhodes a dit dans le passage où il parle de la navigation des Argonautes (liv. 2, 1251) : 
« Alors apparaissaient les sommets élevés des monts du Caucase, où Prométhée, attaché à des rocs escarpés par d'indissolubles noeuds d'airain, nourrissait de son foie un aigle qui volait en arrière. »
Le mythe de Prométhée enchaîné a donné lieu à beaucoup d'explications. Le scholiaste d'Apollonius nous a laissé une note curieuse que nous traduisons en entier :
« Prométhée était attaché sur le Caucase et un aigle rongeait son foie. Agroitas, dans le treizième livre des Scytiques, dit que le foie de Prométhée passait pour être mangé par un aigle parce qu'un fleuve appelé Aétus ravageait la puissante contrée de Prométhée, et que beaucoup de personnes entendaient par le mot de foie, comme par celui de mamelle, une terre fertile en fruits; il ajoute qu'Héraclès ayant détourné le cours du fleuve dans des fossés, on avait cru que l'aigle avait été percé des flèches d'Héraclès et Prométhée délivré de sa chaîne.

Théophraste dit que Prométhée, devenu sage, communiqua d'abord aux humains la philosophie, d'où vint la fable qu'il leur avait donné le feu. Hérodote raconte différemment l'aventure de Prométhée : il rapporte qu'il était roi des Scythes et que ne pouvant procurer à ses sujets des moyens de subsistance, parce qu'un fleuve nommé Aétus inondait ses états, il fut enchaîné par les Scythes, mais qu'Héraclès parut, détourna le fleuve et le dirigea vers la mer (cette action fait supposer qu'Héraclès avait tué l'aigle), et délivra enfin Prométhée de ses chaînes. Phérécyde, dans son deuxième livre, dit que l'aigle envoyé contre Prométhée était né de Typhon et d'Echidna, fille de Phorcys, et qu'il mangeait son foie pendant le jour, mais que ce qui restait croissait pendant la nuit et redevenait d'une égale grosseur. »

Voici encore un autre mal qu'il leur envoya en compensant un bienfait. Celui qui, fuyant l'hymen et l'importune société des femmes, ne veut pas se marier et parvient jusqu'à la fatale vieillesse, reste privé de soins; et s'il ne vit pas dans l'indigence, à sa mort, des parents éloignés se divisent son héritage [41]. Si un homme subit la destinée du mariage, quoiqu'il possède une femme pleine de chasteté et de sagesse, pour lui le mal hutte toujours avec le bien. Mais s'il a épousé une femme vicieuse, tant qu'il respire, il porte dans son coeur un chagrin sans bornes, et sa douleur est incurable. On ne peut donc ni tromper la prudence de Zeus, ni échapper à ses arrêts. Le fils de Japet lui-même, l'innocent Prométhée n'évita point sa terrible colère; mais, vaincu par la nécessité, malgré sa vaste science, il languit enchaîné dans un lien cruel.

La guerre des Titans.
Dès que Cronos s'irrita dans son âme contre Briarée, Cottos et Gygès, il les chargea d'une forte chaîne, bien qu'il admirât leur audace extraordinaire, leur beauté et leur haute stature; il les renferma dans la terre aux larges flancs. Là, en des lieux reculés, aux extrémités de cette terre immense, ils souffraient un sort rigoureux, et gémissaient, le coeur en proie à une grande tristesse; mais Zeus et les autres dieux immortels que Rhéa aux beaux cheveux avait conçus de Cronos, les rendirent à la clarté du jour, d'après les conseils de la Terre. En effet, la Terre, par de longs discours, leur fit comprendre qu'avec ces Géants ils obtiendraient la victoire et une gloire éclatante. Longtemps éprouvés par de pénibles travaux, les dieux Titans et tous les enfants de Cronos [42] se livrèrent entre eux de terribles batailles. Du haut de l'Othrys les glorieux Titans, du faîte de l'Olympe, les dieux, auteurs de tous les biens, les dieux que Rhéa aux beaux cheveux avait engendrés en s'unissant à Cronos, continuèrent leur lutte opiniâtre et sanglante durant dix années entières. Cette funeste guerre n'avait ni terme ni relâche, et l'avantage flottait égal entre les deux partis. Enfin, Zeus, dans un riche festin, prodigua à ses défenseurs le nectar et l'ambroisie dont se nourrissent les dieux mêmes; leur généreux courage se réchauffa dans toutes leurs âmes; quand le nectar et la douce ambroisie les eurent rassasiés , le père des dieux et des hommes leur adressa ces paroles :

« Écoutez-moi, glorieux enfants de la Terre et d'Ouranos, je vous, dirai ce que mon coeur m'inspire. Déjà, depuis trop longtemps, animés les uns contre les autres, nous combattons chaque jour pour la victoire et pour l'empire, les dieux Titans, et nous tous qui sommes nés de Cronos. Dans ces combats meurtriers, opposés aux Titans, montrez-leur votre force redoutable et vos mains invincibles. Fidèles au souvenir d'une douce amitié, songez qu'après de longues souffrances, affranchis par notre sagesse d'une cruelle chaîne, vous êtes remontés d'un abîme de ténèbres à la lumière du jour. »
A ces mots, l'irréprochable Cottos répondit : 
« Dieu respectable! tu ne nous apprends rien de nouveau, Nous aussi, nous savons combien tu l'emportes en sagesse et en intelligence. Tu as repoussé loin des immortels une horrible calamité. C'est grâce à ta prudence que nous avons été arrachés de notre obscure prison et délivrés de nos fers douloureux, ô roi, fils de Cronos, après avoir enduré des tourments inouïs. Maintenant donc, remplis d'une sage et ferme volonté, nous t'assurerons l'empire dans cette guerre terrible, en bravant les Titans au milieu des ardentes batailles. »
Il dit. Les dieux, auteurs de tous les biens, approuvèrent ce discours. Leur coeur brûla pour la guerre d'un désir plus violent que jamais, et dans ce jour un grand combat s'engagea entre tous les dieux et toutes les déesses, entre les Titans et les enfants de Cronos que Zeus tira des abîmes souterrains de l'Érèbe, pour les rappeler à la lumière; armée formidable, puissante, douée d'une force prodigieuse. Ces guerriers avaient chacun cent bras qui s'élançaient de leurs épaules, et cinquante têtes, attachées à leurs dos, s'allongeaient au-dessus de leurs membres robustes. Opposés aux Titans dans cette guerre désastreuse, tous portaient dans leurs fortes mains d'énormes rochers. De l'autre côté, les Titans, pleins d'ardeur, affermissaient leurs phalanges.

Les deux partis déployaient leur audace et la vigueur de leurs bras. Un horrible fracas retentit sur la mer immense. La terre poussa de longs mugissements; le vaste ciel gémit au loin ébranlé, et tout le grand Olympe trembla jusqu'en ses fondements sous le choc des célestes armées. Le ténébreux Tartare entendit dans ses abîmes l'épouvantable bruit de la marche des dieux , de leurs tumultueux efforts et de leurs coups violents. Ainsi les deux troupes lançaient l'une sur l'autre mille traits douloureux; tandis que chacune s'encourageait à l'envi, leurs clameurs montaient jusqu'au ciel étoilé, et de grands cris retentissaient dans cette mêlée terrible.

Alors Zeus n'enchaîna plus sa fureur; son âme se remplit d'un soudain courroux, et il déploya sa force tout entière. S'élançant des hauteurs du ciel et de l'Olympe, il s'avançait armé de feux étincelants; les foudres, rapidement jetées par sa main vigoureuse, volaient au milieu du tonnerre et des éclairs, en roulant au loin une divine flamme. La terre féconde mugissait partout consumée, et les vastes forêts petillaient dans ce grand incendie. Le monde s'embrasait; on voyait bouillonner les flots de l'océan et la mer stérile. Une brûlante vapeur enveloppait les Titans terrestres; la flamme immense s'élevait dans l'air céleste, et les yeux des plus braves guerriers étaient aveuglés par l'éblouissant éclat de la foudre et du tonnerre. Le vaste incendie envahit le chaos. Les regards semblaient voir, les oreilles semblaient entendre le désordre de ces temps où la terre et le ciel élevé s'entre-choquaient avec un épouvantable fracas, lorsque la terre allait périr et que le ciel cherchait à l'écraser, tant ces dieux rivaux faisaient partout retentir un belliqueux tumulte!

[41] Hésiode représente comme un des plus grands maux du célibat l'idée de ne pas laisser après soi d'héritiers légitimes. Homère dit également que c'est un surcroît de douleur lorsque, après la mort des enfants, l'héritage passe en des mains étrangères; il emploie ces expressions identiques à celles que l'on trouve chez 'Hésiode  : «-...cherostai de dia ctêsin datéonto. » (Iliade, ch. v. 158). Le mot cherostai signifie les alliés qui héritaient à défaut de parents en ligne directe. Eustathe entend par là des magistrats qui prenaient soin des successions vacantes, non qu'ils s'en emparassent pour eux-mêmes, mais parce qu'ils administraient les biens au nom de l'Etat ou des parents éloignés, entre lesquels la fortune était partagée par indivis. Nous ne croyons pas que du temps d'Homère et d'Hésiode, ce mot eût déjà une telle signification. D'un côté le prix qu'on attachait à laisser ses richesses à de légitimes héritiers, de l'autre la censure amère des prétendus défauts des femmes et des inconvénients d'un mauvais mariage contribuent à prouver encore que le siècle du chantre de la Théogonie était un composé de vertus et de vices comme tous les siècles où la civilisation commence à introduire plus de fausseté et de corruption dans les moeurs. Les femmes ici jouent un rôle bien plus important que dans l'Iliade ou l'Odyssée, puisqu'elles influent si puissamment sur le bonheur ou sur le malheur domestique. Tout annonce une époque  placée entre la rudesse des moeurs antiques et les habitudes que fait contracter l'amour du luxe et des plaisirs.

[42] Cette bataille entre les Titans et les fils de Cronos porte un caractère grandiose qui tient presque du prodige. Le culte des Titans une fois détruit, les poètes postérieurs décrivirent un autre combat des Géants et des dieux, et ils en placèrent la scène dans les champs de Phègra et de Pellène : les noms des combattants varièrent, mais le fonds du sujet resta le même. On a souvent confondu la titanomachie et la gigantomachie; Hésiode ne fait le tableau que de la première quoiqu'il ait parlé plus haut (v. 185) de la race des Géants nés du sang d'Ouranos. Certains ont voulu voir dans cette titanomachie une personnification des forces secrètes de la nature et de la lutte des éléments, une allusion aux ravages produits par les tempêtes et par les volcans. Si l'on n'examine cette description que du point de vue poétique, on avouera qu'Hésiode n'a pas seulement brillé dans le genre tempéré, comme le dit Quintilien : « In mediocri illo dicendi genere », mais que sa muse s'est élevée juqu'aux plus sublimes hauteurs. Cet ébranlement de la terre, du ciel, de la mer et du Tartare, ce déchaînement des vents, ces éclairs qui se croisent, cette foudre qui éclate, ce désordre convulsif qui agite le monde et semble le replonger dans le chaos, toutes ces images élevées, fortes, terribles, rendent ici Hésiode l'égal d'Homère lui-même. La fameuse théomachie du vingtième chant de l'Iliade, n'offre rien de plus poétique.

Tous les vents, déchaînant leur rage, soulevaient des tourbillons de poussière mêlés au tonnerre, aux éclairs et à l'ardente foudre, traits enflammés du grand Zeus; ils répandaient au milieu des deux armées le bruit et les clameurs. Cette effroyable lutte continuait avec un fracas immense. Partout se déployait une égale vigueur. La victoire se déclara enfin. Jusqu'alors l'un et l'autre parti, en s'attaquant , avait montré le même courage dans cette violente bataille; mais, habiles à soutenir aux premiers rangs un combat acharné, Cottos, Briarée et Gygès, insatiables de carnage, de leurs mains vigoureuses lancèrent coup sur coup trois cents rochers, ombragèrent les Titans d'une nuée de flèches, et, vainqueurs de ces superbes ennemis, les précipitèrent tout chargés de douloureuses chaînes sous les abîmes de la terre aux larges flancs, aussi loin que le ciel s'élève au-dessus de la terre : car un même espace s'étend depuis la terre jusqu'au sombre Tartare. Une enclume d'airain, en tombant du ciel, roulerait neuf jours et neuf nuits, et ne parviendrait que le dixième jour à la terre; une enclume d'airain, en tombant de la terre, roulerait également neuf jours et neuf nuits, et ne parviendrait au Tartare que le dixième jour. L'abîme est environné d'une barrière d'airain; autour de l'ouverture la nuit répand trois fois ses ombres épaisses; au-dessus reposent les racines de la terre et les fondements de la mer stérile [43]. Là, par l'ordre de Zeus qui rassemble les nuages, les dieux Titans languissent cachés dans les ténèbres, au fond d'un gouffre impur, aux extrémités de la terre lointaine. Cette prison n'offre point d'issue; Poséidon y posa des portes d'airain; des deux côtés un mur l'environne. Là demeurent Gygès, Cottos et le magnanime Briarée, fidèles gardiens de Zeus, maître de l'égide. [43] On voit qu'Hésiode plaçait le Tartare non dans l'intérieur mais au-dessous de la Terre, en des espaces vides et obscurs dont les anciens ne pouvaient se former une idée précise à cause de leur ignorance de la véritable forme de la Terre, qu'ils croyaient non pas sphérique et partout environnée d'air, mais appuyée à sa base sur le Tartare et sur le Chaos et inaccessible aux rayons du soleil.
Le nouvel ordre du monde.
Là sont tracées avec ordre les premières limites de la sombre terre, du ténébreux Tartare, de la stérile mer et du ciel étoilé [44], limites fatales, impures, abhorrées même par les dieux! gouffre immense! Le mortel qui oserait en franchir les portes ne pourrait au bout d'une année en toucher le fond; il serait entraîné çà et là par une tempête que remplacerait une tempête plus affreuse encore. Ce prodigieux abîme fait horreur aux dieux immortels. C'est là que le terrible palais de la Nuit obscure s'élève enveloppé de sombres nuages. Debout à l'entrée, le fils de Japet soutient vigoureusement le vaste ciel de sa tête et de ses mains infatigables. Le Jour et la Nuit, s'appelant mutuellement, franchissent tour à tour le large seuil d'airain; l'un entre, l'autre sort, et jamais ce séjour ne les rassemble tous les deux. Sans cesse l'un plane au dehors sur la terre, et l'autre, dans l'intérieur du palais, attend que l'heure de son départ soit arrivée. Le Jour dispense aux mortels la lumière au loin étincelante, et la Nuit funeste, revêtue d'un épais nuage, porte dans ses mains le Sommeil, frère de la Mort. Là demeurent les enfants de la Nuit obscure, le Sommeil et la Mort [45], divinités terribles que le soleil resplendissant n'éclaire jamais de ses rayons, soit qu'il monte vers le ciel, soit qu'il en redescende. Le Sommeil parcourt la terre et le vaste dos de la mer, en se montrant toujours paisible et doux pour les humains. Mais la Mort a un coeur de fer; une âme impitoyable respire dans sa poitrine d'airain; le premier homme qu'elle a saisi, elle ne le lâche pas, et se rend odieuse même aux immortels.
[45] La Mort et le Sommeil, qu'Hésiode représente comme frères, selon la tradition homérique, sont tous deux fils de la Nuit; leur séjour est celui des ténèbres.

Hésiode fait contraster le charme que répandent les doux bienfaits du Sommeil avec la cruauté de la Mort, qui renferme dans sa poitrine un coeur d'airain et inspire de l'horreur à ceux mêmes sur qui elle n'exerce pas d'empire, c'est-à-dire aux dieux immortels. Tout le passage de la Théogonie relatif à la description de la Nuit et du Jour, du Sommeil et de la Mort, semble présenter des idées et des expressions plus ingénieuses qu'on n'en trouve dans la manière ordinaire d'Hésiode : peut-être est-il l'ouvrage des rhapsodes.

Près de là se dressent les demeures retentissantes du puissant Hadès, dieu des Enfers, et de la terrible Perséphone ; la porte en est confiée à la garde d'un chien hideux et cruel ; cet animal, par une méchante ruse, caresse tous ceux qui entrent, en agitant sa queue et ses deux oreilles; mais il ne les laisse plus sortir, et, les épiant avec soin, dévore quiconque veut repasser le seuil.

[44] Ici semble commencer un nouveau poème, qui contient la description des Enfers. Le poète nous parle encore de cet espace vide sur lequel reposent les fondements du Tartare, de la terre, de la mer et du ciel; gouffre immense assiégé d'horribles tempêtes, chaos infect et ténébreux dont on ne pourrait toucher le fond, même après y avoir roulé pendant une année entière : c'est là qu'est le séjour de la Nuit; c'est là que demeure Atlas, soutenant le ciel sur sa tête et avec ses mains. On comprend pourquoi l'Atlas, montagne de l'Afrique occidentale, passa à titre de personnification dans la mythologie grecque : cette montagne semblait porter le ciel, parce qu'elle était située à l'extrémité de l'occident, où les anciens plaçaient l'empire de la luit et le chemin qui conduisait aux enfers; l'Atlas était comme une borne posée aux dernières limites du monde antique.

Wolf doutait comme Heyne que cette inscription soit tout entière l'ouvrage d'Hésiode : elle offre plusieurs répétitions inutiles; le vers 739, est le même que celui d'Homère (Iliade, ch. 20, v. 65), et est le même pour le sens que le vers 741; en général la confusion des idées paraît s'être communiquée à la manière de les rendre.

Là demeure encore la fille aînée de l'Océan au rapide reflux, la formidable Styx' [46], reine abhorrée des immortels; le beau palais qu'elle habite loin des autres dieux est couronné de rocs énormes, et soutenu par des colonnes d'argent qui montent vers le ciel. Quelquefois la fille de Thaumas, Iris aux pieds légers, vole, messagère docile, sur le vaste dos de la mer, lorsqu'une rivalité ou une dispute s'élève parmi les dieux. Si l'un des habitants de l'Olympe s'est rendu coupable d'un mensonge, Iris , envoyée par Zeus pour consacrer le grand serment des dieux, va chercher au loin dans une aiguière d'or cette onde fameuse qui descend, toujours froide, du sommet d'une roche élevée. La plupart des flots de Styx, jaillissant de leur source sacrée, coulent sous les profondeurs de la terre immense, dans l'ombre de la nuit, et deviennent un bras de l'Océan. La dixième partie en est réservée au serment : les neuf autres, serpentant autour de la terre et du vaste dos de la plaine liquide, vont se jeter dans la mer en formant mille tourbillons argentés, et l'eau qui tombe du rocher sert au châtiment des dieux. Si l'un des immortels qui habitent le faîte du neigeux Olympe se parjure en répandant les libations, il languit toute une année, privé du souffle de la vie, ne savoure plus ni l'ambroisie ni le nectar, et reste étendu sur sa couche, sans respiration, sans parole, plongé dans un fatal engourdissement.

Lorsque, après une grande année, sa maladie a terminé son cours, à ces tourments succède un tourment plus terrible durant neuf années entières il vit séparé des dieux immortels, sans jamais se mêler à leurs conseils ni à leurs banquets; à la dixième année seulement il rentre dans l'assemblée de ces dieux habitants de l'Olympe. Ainsi les dieux consacrèrent au serment l'onde incorruptible de Styx, cette onde antique dont le cours traverse des lieux hérissés de rochers.

Là sont tracées avec ordre les premières limites de la sombre Terre, du ténébreux Tartare, de la stérile mer et du ciel étoilé, limites fatales, impures, abhorrées même par les dieux! Là, on voit des portes de marbre et un seuil d'airain, inébranlable , appuyé sur des bases profondes et construit de lui-même. A l'entrée, loin de tous les dieux, demeurent les Titans, par delà le sombre chaos; mais les illustres défenseurs de Zeus, maître de la foudre, Cottos et Gygès, habitent un palais aux sources de l'Océan. Quant au valeureux Briarée, le bruyant Poséidon l'a nommé son gendre; il lui a donné pour épouse sa fille Cymopolie. Lorsque Zeus eut chassé du ciel les Titans, la vaste Terre, s'unissant au Tartare, grâce à Aphrodite à la parure d'or, engendra Typhon, le dernier de ses enfants. Les vigoureuses mains de ce dieu puissant travaillaient sans relâche, et ses pieds étaient infatigables; sur ses épaules se dressaient les cent têtes d'un horrible dragon, et chacune dardait une langue noire; des yeux qui armaient ces monstrueuses têtes, jaillissait une flamme étincelante à travers leurs sourcils; toutes, hideuses à voir, proféraient mille sons inexplicables, et quelquefois si aigus que les dieux même pouvaient les entendre, tantôt la mugissante voix d'un taureau sauvage et indompté, tantôt le rugissement d'un lion au coeur farouche, souvent, ô prodige! les aboiements d'un chien ou des clameurs perdantes dont retentissaient les hautes montagnes. Sans doute le jour de la naissance de Typhon aurait été témoin d'un malheur inévitable; il aurait usurpé l'empire sur les humains et sur les immortels, si le père des humains et des dieux n'eût soudain deviné ses projets. Zeus lança avec force son rapide tonnerre, qui fit horriblement retentir toute la terre, le ciel élevé, la mer, les flots de l'océan et les abîmes les plus profonds. Quand le roi des dieux se leva, le grand Olympe chancela sous ses pieds immortels [47], et la terre gémit. La sombre mer fut envahie à la fois par le tonnerre et par la foudre, par le feu que vomissait le monstre, par les tourbillons des vents enflammés, et par les éclairs resplendissants. Partout bouillonnaient la terre, le ciel et la mer; sous le choc des célestes rivaux, les longs flots se brisaient contre leurs rivages; un irrésistible ébranlement secouait l'univers. Le dieu qui règne sur les morts des enfers, Hadès s'épouvanta [48], et les Titans, renfermés dans le Tartare autour de Cronos, frissonnèrent en écoutant ce bruit interminable et ce terrible combat. Enfin Zeus, rassemblant toute sa force, prit ses armes, la foudre , les éclairs et le tonnerre étincelant, s'élança du haut de l'Olympe sur Typhon, le frappa, et réduisit en poudre les énormes têtes de ce monstre effrayant, qui, vaincu par ses coups redoublés, tomba mutilé, et dans sa chute fit retentir la terre immense. La flamme s'échappait du corps de ce géant foudroyé dans les gorges d'un mont escarpé et couvert d'épaisses forêts. La vaste terre brûlait partout enveloppée d'une immense vapeur, et se consumait, comme l'étain échauffé par les soins des jeunes forgerons dans une fournaise à la large ouverture, ou comme le fer, le plus solide des métaux, dompté par le feu dévorant dans les profondeurs d'une montagne, lorsque Héphaistos, sur la terre sacrée, le travaille de ses habiles mains : ainsi la terre fondait, embrasée par la flamme étincelante. Zeus plongea avec douleur Typhon dans le vaste Tartare. 

De Typhon [49] naquirent les humides Vents, excepté Notus, Borée et l'agile Zéphyre. Ces trois vents, issus d'une divine lignée, prêtent un grand secours aux humains; les autres, entièrement inutiles, agitent la mer, se précipitent sur ses sombres vagues, et causent des maux nombreux aux mortels en excitant de violents orages. Tantôt, soufflant de tous les côtés, ils dispersent les navires et font périr les matelots : alors il ne reste plus d'espoir de salut aux infortunés qui les rencontrent sur la mer; tantôt, déchaînés sur l'immensité de la terre fleurie, ils détruisent les brillants travaux des humains nés de son sein, en les remplissant d'une aride poussière et d'un bruit importun.

[47] Cette description de combat, animée de tant de verve et de chaleur, n'est pas sans rappeler Homère. La marche de Zeus qui fait trembler le vaste Olympe rappelle ici Poséidon agitant sous ses pieds immortels les montagnes et les forêts. On pense ici à ce beau passage de l'Iliade (ch. 13, v. 17) :
« Soudain il descend du mont escarpé en s'élançant d'un pas rapide; les vastes montagnes et les forêts tremblent sous les pieds immortels de Poséidon qui s'avance. »
[48] Ce passage n'est pas sans ressemblance avec le morceau sublime de l'Iliade (ch. 20, v. 61) qui représente Héphaistos épouvanté s'élançant de son trône. Ce morceau, qui arrachait à Longin des transports d'admiration, est trop connu pour qu'il soit nécessaire de le rappeler.

[49] Typhon ou Typhoé, principe et agent du mal, est le père de tous les vents, excepté du Notus, de Borée et de Zéphyre. Remarquons ici avec Wolf : 1° qu'outre les vents cardinaux, les seuls dont Homère fasse mention, Hésiode en a connu d'autres; 2° qu'il représente comme bienfaisants et utiles le Notus, Borée et Zéphyre, et décrit les autres comme nuisibles et orageux. On pourrait en conclure qu'il en savait plus qu'Homère à cet égard; cependant il passe sous silence l'Eurus, dont Homère parle souvent : il paraît donc tantôt plus instruit, tantôt plus ignorant qu'Homère. 

[46] On ne peut douter, ce nous semble, que Styx, fille de l'Océan, ne soit ici la personnification de la fontaine dont parlent Hérodote et Pausanias. Le premier dit (liv. 6, c. 74) que
« Cléomène, étant arrivé dans l'Arcadie, trama de nouvelles entreprises, souleva les Arcadiens contre Sparte, et, entre autres serments qu'il exigea d'eux, obtint celui de le suivre partout où il les conduirait. Il désirait en outre mener dans la ville de Nonacris les Arcadiens les plus puissans pour leur faire prêter serment par l'eau du Styx c'est dans cette ville que, suivant les Arcadiens, le peu qui paraît de l'eau du Styx coule d'un rocher dans un bas-fond entouré d'un cercle de murailles. Nonacris, dans laquelle se trouve cette source, est une ville d'Arcadie voisine de Phénée. »
Le second, après avoir placé la fontaine du Styx près des ruines de Nonacris, ajoute (Arcadie, c. 18) :
« L'eau qui distille du rocher près de Nonacris tombe d'abord sur un autre rocher très élevé, le traverse et se jette dans le fleuve Crathis; cette eau donne la mort aux hommes et à tous les animaux. »
Strabon nous a laissé de cette fontaine une description semblable (liv. 8, p. 389). Son eau était regardée comme mortelle et comme sacrée : c'est peut-être pour ce motif que les poètes en ont placé la source dans les Enfers. Lorsqu'Homère (ch. 2, v. 755) dit que le Tartare s'échappe du Styx, on doit entendre, comme le remarquait Dugas-Montbel (Observations sur l'Iliade, tome 1, p. 128), que le Styx était renfermé dans les entrailles de la terre, puisqu'il n'y avait pas de fleuve de ce nom dans la Thessalie , où coule le Titarèse. Homère le place positivement dans les Enfers (ch. 8, y. 366). Hésiode et les autres mythologues grecs et latins ont aussi suivi cette tradition. La description que fait Hésiode de la source du Styx tombant d'un rocher est conforme au sens des paroles d'Homère lorsqu'il l'appelle to catéiboménon stugos hudôr (ch. 15, v. 37). Les colonnes d'argent qui soutiennent sa grotte représentent, d'après Bergier, ces colonnes de pierre stalactite qui se forment dans les endroits où l'eau se cristallise en coulant du haut des rochers. Quant au serment prêté sur l'eau du Styx, on voit dans Homère qu'il était le plus redoutable et le plus solennel de tous : les dieux mêmes tremblaient de le prononcer. Hésiode nous trace un tableau menaçant des souffrances réservées aux parjures pour effrayer les mortels par l'exemple des dieux : ces menaces semblent annoncer une époque où la foi du serment n'est plus aussi respectée qu'auparavant et où l'on pense que les humains ont besoin d'y être ramenés par la crainte des punitions les plus terribles.
Le règne de Zeus.
[50]' Quand les bienheureux immortels, après avoir courageusement combattu pour l'empire contre les Titans, eurent terminé leur tâche, ils engagèrent, d'après les conseils de la Terre, Zeus Olympien aux lointains regards à saisir le pouvoir et à régner sur les immortels. Zeus leur distribua les honneurs avec équité. Ce roi du ciel choisit pour première épouse Métis [51], la plus sage de toutes les filles des dieux et des humains. Mais lorsque Métis fut sur le point d'accoucher d'Athéna, déesse aux yeux bleus, Zeus, l'abusant par de flatteuses paroles, la renferma dans ses propres flancs, selon les conseils de la Terre et d'Ouranos couronné d'étoiles, qui voulaient empêcher qu'au lieu de Zeus, un autre des dieux immortels ne s'emparât de l'autorité souveraine; car Métis devait lui donner des enfants fameux par leur sagesse, d'abord la vierge aux yeux bleus, Athéna Tritogénie, égale à son père en force et en prudence, puis un fils qui, rempli d'un superbe courage, deviendrait le roi des dieux et des mortels. Zeus prévint un tel malheur en cachant Métis dans ses flancs, afin que cette déesse lui procurât la connaissance du bien et du mal.

Ensuite il épousa la brillante Thémis; Thémis enfanta les Heures, Eunomie, Dicé, la florissante Irène, qui mûrissent les ouvrages des humains, et les Moires, comblées par Zeus des plus rares honneurs, Clotho, Lachésis et Atropos, qui dispensent aux humains et les biens et les maux. La fille de l'Océan, Eurynome, clouée d'une beauté ravissante, conçut de Zeus trois Charites aux belles joues, Aglaïa, Euphrosyne et l'aimable Thalie. L'amour, qui amollit les ames, semble émaner de leurs paupières, et leurs yeux ont des regards pleins de charmes.

Déméter, cette nourrice du monde, laissa Zeus entrer dans sa couche, et engendra Perséphone aux bras d'albâtre, Perséphone que Hadès ravit à sa mère, et que le prudent Zeus lui permit de posséder.

Zeus aima encore Mnémosyne à la belle chevelure, qui enfanta les neuf Muses aux bandelettes d'or, les Muses sensibles aux plaisirs des festins et aux douceurs du chant.

Létô' [52], unie d'amour avec le maître de l'égide, fit naître Apollon et Artémis chasseresse, ces deux enfants les plus aimables de tous les habitants du ciel.

Enfin Zeus eut pour dernière épouse l'éclatante Héra, qui mit au jour Hébé, Arès et Ilithyie, après avoir partagé la couche du roi des dieux et des humains. Mais il fit sortir de sa propre tête Tritogénie aux yeux bleus, cette terrible Pallas, ardente à exciter le tumulte, habile à guider les armées, toujours infatigable, toujours digne de respect, toujours avide de clameurs, de guerres et de combats. 

Héra, sans s'unir à son époux, mais luttant de pouvoir avec lui, après de laborieux efforts enfanta l'illustre Héphaistos, le plus industrieux de tous les habitants de l'Olympe.

D'Amphitrite et du bruyant Poséidon naquit le grand et vigoureux Triton, dieu redoutable qui, dans les profondeurs de la mer, habite un palais d'or, auprès de sa mère chérie et du roi son père.

Épouse du dieu Arès qui brise les boucliers, Cythérée engendra la Fuite et la Terreur, divinités funestes qui dispersent les épaisses phalanges des héros, et parmi les horreurs de la guerre secondent la fureur de Arès, ce destructeur des villes; elle enfanta aussi Harmonie'[53], que le magnanime Cadmus choisit pour épouse.

La fille d'Atlas, Maïa' [54], montant sur la couche sacrée de Zeus, lui donna le glorieux Hermès, héraut des immortels.

Sémélé, fille de Cadmus, fécondée par les embrassements de Zeus, quoique mortelle, engendra un dieu, le célèbre Dionysos' [55], qui répand au loin l'allégresse; tous les deux maintenant jouissent des célestes honneurs.

[52] Létô conçoit de Zeus Apollon et Artémis. Hésiode distingue Apollon et Artémis du Soleil et de la Lune, qui sont nés (v. 372) d'Hypérion et de Thia. Homère établit aussi cette distinction. La confusion n'arriva que plus tard, vraisemblablement lorsque le culte d'Hélios et de Sélèné s'affaiblit et disparut. En effet la filiation de ces deux divinités cosmogoniques indique que les Grecs les faisaient remonter jusqu'à l'époque de cet ancien culte sacerdotal dont l'astronomie composait un des éléments et dont les Titans avaient été les fondateurs.

[53] Hésiode fait naître Harmonie d'Arès et d'Aphrodite. Apollodore (liv. 3, c. 4) a suivi la même tradition. Mais d'après Diodore de Sicile (liv. 5, c. 48), elle était née de Zeus et d'Electre, fille d'Atlas. Le scholiaste d'Euripide (Phéniciennes, v. 7) rapporte que, suivant Dercyllus, elle avait eu pour père Dracon, fils d'Arès et souverain de la contrée où Thèbes fut fondée par Cadmus. Si les traditions varient sur les parents d'Harmonie, toutes s'accordent sur le nom de son époux. Le mariage de Cadmus et d'Harmonie est célèbre dans les mythes antiques; il a été chanté ou mentionné par Pindare (Pythiques, 3, v. 163 ), par Euripide (Phénic., 829 ), par Théognis (v. 15 ), par Nonnus (Dionysiaques , liv. 5, 88 , 125), par Pausanias (1. 9, c. 5 ), par Diodore de Sicile (liv. 5 , c. 49) , et par Apollodore. Hésiode parle plus bas ( v. 975) des enfants issus de ce mariage.

[54] Zeus et Mâia, fille d'Atlas, engendrent Hermès, qu'Hésiode nomme le héraut des immortels. Les nombreuses découvertes, les nombreux talents que la mythologie attribua à Hermès doivent faire supposer qu'il a existé plusieurs dieux de ce nom qu'on a adorés et pour ainsi dire résumés dans un seul, comme on a mis sur le compte d'un seuil Héraclès les travaux que plusieurs personnages mythiquesavaient accomplis. Nous devons remarquer que du temps d'Homère et  d'Hésiode, Hermès n'est guère représenté que comme le messager des dieux ou le conducteur des ombres dans les Enfers; ce n'est que plus tard qu'on lui assigna d'autres fonctions. Comme Hésiode n'en parle pas, il y a lieu de croire que l'hymne homérique à Hermès n'a été composé qu'après ce poète.

[55] Dionysos, fils de Zeus et de Sémélé, fille de Cadmus, est la première divinité qu'Hésiode fasse naître d'un dieu et d'une mortelle. Cette filiation annonce une nouvelle ère, celle des hommes qu'un genre de talents inconnu aux siècles antérieurs fit placer au rang des dieux. Peut-être faut-il croire que si des héros tels que Dionysos ou Héraclès étaient censés descendre de Zeus, c'est qu'ils avaient été les bienfaiteurs de l'humanité, enrichie par eux de découvertes utiles, ou délivrée de ses fléaux; c'est qu'ils semblaient jouer sur la terre, par leur puissance, le rôle suprême que Zeus remplissait dans les cieux. Des rois n'étaient-ils pas surnommés les nourrissons, les rejetons de Zeus (diotréphéis, diogénéis)? Hésiode ne raconte la naissance de ces demi-dieux qu'après celle de tous les dieux issus d'une origine doublement céleste, parce que leur culte ne s'établit en Grèce qu'à l'époque où le polythéisme éprouva le besoin de renouveler et d'élargir le cercle de ses antiques croyances.

On sait qu'il eut plusieurs Dionysos dans l'Antiquité; les deux plus célèbres furent l'un le fils de Zeus et de Perséphone ou de Déméter, qui sous le nom de Iacchus figurait dans les mystères d'Eleusis, et l'autre le fils de Zeus et de Sémélé dont Homère parle (Iliade, ch. 14, v. 325 ). Homère et Hésiode ne disent rien du mythe de Dionysos né de la cuisse de Zeus ni de tous les exploits qu'on lui attribue; ils se bornent à le représenter comme faisant la joie et le bonheur des mortels. Homère l'appelle charma brotoisin; Hésiode lui donne l'épithète de polugêthéa. Virgile a copié ces deux poètes lorsqu'il dit (Enéide, 10) :

 « Adsis, laetitiae Bacchus dator. »
Alcmène, unie d'amour avec Zeus qui rassemble les nuages, donna l'existence au puissant Héraclès.
[50] Ici commence une nouvelle époque-: les dieux, vainqueurs des Titans, défèrent la royauté à Zeus, et Zeus, fidèle à ses promesses (v. 392) , leur distribue les emplois et les honneurs. La génération de Zeus représente le troisième et dernier âge de la religion grecque; le voile des allégories commence à devenir plus diaphane, et le polythéisme se revêt de la véritable forme hellénique.

[51] Métis est la première femme de Zeus, parce qu'un roi ne doit pas avoir de compagne plus intime que la Prudence : le poète indique par cette allégorie que la Sagesse est unie à la puissance divine. Dans une autre horizon religieux, le livre intitulé la Sagesse de Salomon nous présente une image semblable (c. 8, § 2) : 

« J'ai aimé la Sagesse et je l'ai recherchée dès mon adolescence : j'ai désiré l'avoir pour épouse.-»
Lorsque Zeus dévore Métis et la cache dans ses entrailles, c'est pour s'attacher la Sagesse par des
noeuds encore plus indissolubles; il agit ainsi d'après les conseils d'Ouranos et de la Terre, parce que les destins avaient prédit qu'il lui naîtrait un fils qui le détrônerait. Ce mythe pourrait  remonter à une haute antiquité; nul passage n'a été plus interpolé que celui qui le concerne. Chrysippe, cité par Galien (De Hippocratis et Platonis dogmatum differentiâ, 3, p. 273), lisait dans son exemplaire de la Théogonie une narration bien plus détaillée. Ce mythe a été mentionné par le scholiaste de l'Iliade (ch. 1, 195 , et ch. 8, 39), par celui de Platon (p. 204) et par les pères de l'Eglise, saint Théophile (in Autolyco, p. 276) et saint Clément de Rome (Homélie 5, 12). Voici ce que rapporte Apollodore (liv. 1, c. 3, §6) :
« Zeus s'unit à Métis, qui emprunta toutes sortes de formes pour ne point partager sa couche; lorsqu'elle fut enceinte, il s'empressa de la dévorer : elle lui avait prédit qu'après la fille qu'elle allait mettre au jour, elle enfanterait un fils qui deviendrait le maître du ciel; dans cette crainte, il la dévora. Le terme de l'accouchement étant arrivé, Prométhée, ou, suivant d'autres, Héphaistos, lui fendit la tête, et Athéna en sortit tout armée sur les bords du fleuve Triton. »
Il y a à la fois quelque chose de cruel et de monstrueux dans cette action de Zeus, qui engloutit Métis dans ses entrailles. Ce mythe ressemble au mythe de Cronos dévorant ses enfants. La naissance d'Athéna a des rapports avec celle des brahmes, issus de la tête de Brahma. L'Onga phénicienne apportée par Cadmus à Thèbes (Pausanias, Béotie, c. 13) n'est pas assujettie non plus aux lois ordinaires de la génération; elle n'a pas de mère et émane du sein de l'abîme commun, d'où tout sort et où tout rentre : l'Inde , la Phénicie, l'Égypte, la Libye, ont apparemment concouru à la formation de la Athéna grecque.
Le boiteux Héphaistos, ce dieu illustre, eut pour brillante épouse Aglaïa' [56], la plus jeune des Charites.

Dionysos aux cheveux d'or épousa la fille de Minos, la blonde Ariane, que le fils de Cronos affranchit de la vieillesse et de la mort.

L'intrépide enfant d'Alcmène aux pieds charmants, le puissant Héraclès, ayant terminé ses pénibles travaux, choisit pour chaste épouse dans l'Olympe neigeux Hébé, cette fille du grand Zeus et de Héra aux brodequins d'or. Heureux et fier d'avoir accompli d'éclatants exploits, il est admis au rang des dieux, et tous ses jours s'écoulent exempts de malheurs et de vieillesse. 

La glorieuse fille de l'Océan, Perséis donna au Soleil infatigable Circé et le monarque Éétès.

Eétès, fils du Soleil qui éclaire les mortels , épousa, d'après le conseil des dieux, Idye aux belles joues, cette fille du superbe fleuve Océan; Idye, qui, domptée par ses amoureuses caresses, grace à Aphrodite à la parure d'or, enfanta Médée aux pieds charmants.

Adieu maintenant, habitants des demeures de l'Olympe; adieu, îles, continents, gouffres de la mer aux flots salés.

La naissance des héros.
Et vous, Muses harmonieuses, vierges de l'Olympe, filles de Zeus maître de l'égide, chantez [57]  ces déesses qui, reposant dans les bras des mortels, donnèrent le jour à des enfants semblables aux dieux.

Déméter [58], divinité puissante, goûta les charmes de l'amour avec le héros lasius au sein d'un champ labouré trois fois, dans la fertile Crète; là elle engendra le bienfaisant Ploutôs, qui, parcourant toute la terre et le vaste dos de la mer, prodigue, au mortel que le hasard amène sous sa main, la richesse et un bonheur immense.

Harmonie, la fille de Aphrodite à la parure d'or, conçut de Cadmos, Ino, Sémélé, Agavé aux belles joues, Autonoé qu'épousa Aristée à l'épaisse chevelure; elle enfanta aussi Polydore dans Thèbes couronnée de beaux remparts.

Callirhoé, fille de l'Océan, goûtant avec le magnanime Chrysaor les plaisirs de Aphrodite à la parure d'or, engendra le plus robuste de tous les mortels, Géryon qu'immola le puissant Héraclès, pour ravir ses boeufs aux pieds flexibles dans Érythie entourée de flots.

L'Aurore donna à Tithon Memnon au casque d'airain, roi de l'Éthiopie, et le monarque Hémathion. Elle conçut de Céphale un illustre enfant , l'intrépide Phaéton, homme semblable aux dieux. Phaéton, encore paré des tendres fleurs de la brillante jeunesse, ne pensait qu'aux jeux de son âge, lorsque Aphrodite, amante des plaisirs, l'enleva, et l'établit nocturne gardien de ses temples sacrés, comme un génie céleste.

Docile aux conseils des dieux immortels, le fils d'Éson' [59] enleva la fille d'Eétès, de ce monarque nourrisson de Zeus, lorsqu'il eut accompli les nombreux et pénibles travaux que lui avait imposés le grand roi Pélias, ce roi orgueilleux, insolent, impie et criminel. Vainqueur enfin, après de longues souffrances, il revint dans Iolchos, amenant sur son léger navire cette vierge aux yeux noirs, dont il fit sa charmante épouse. Bientôt, amoureusement domptée par Jason, ce pasteur des peuples; elle mit au jour Médus, que Chiron, ce rejeton de Phillyre , éleva sur les montagnes. Ainsi s'accomplissait la volonté du grand Zeus.

[59] Hésiode célèbre l'hymen de Jason, fils d'Éson et de Polymède, suivant Apollodore, avec Médée, fille d'Eétès et d'Idye. L'unique fruit de ce mariage est Médéus, d'après Hésiode. Cependant Pausanias (Corinthie 3) nous apprend que les enfants de Médée et de Jason étaient Mermérus et Phérès, et que, suivant Cynéthon de Lacédémone, qui avait écrit des généalogies en vers, ils avaient encore eu une fille nommée Eriopis. Apollodore (liv. I, c. 9, v. 28) dit que Médéus ou Médus eut pour père Égée, que Médée épousa dans Athènes. On voit que ces généalogies s'éloignent des traditions d'Hésiode. On peut supposer que le récit de l'expédition des Argonautes est un mythe postérieur aux premiers siècles de la Grèce Homère en effet et même Hésiode ne parlent pas de la conquête de la Toison d'or. Hésiode ne représente pas ici Médée comme une magicienne; quant à Jason, il se borne à dire que le roi Pélias lui imposa de nombreux travaux, comme Eurysthée à Héraclès. Un voyage guerrier ou plutôt la piraterie exercée sur le Pont-Euxin, un riche butin rapporté dans la Thessalie, la conquête d'un vaste trésor ou peut-être de cet or que le Phase roule dans le sable de ses flots, la capture d'une princesse ou d'une femme du pays, que le vainqueur emmena à son retour d'Iolchos, voilà sans doute le fond mythique unique que dans la suite l'imagination des poètes embellit de tant d'ornemens fabuleux. A quelle époque fut composé le premier poème des Argonautiques? c'est ce qu'il est difficile de préciser. On peut seulement croire qu'il n'a été l'ouvrage ni d'Epiménide ni d'Orphée. L'expédition des Argonautes, à cause de son antiquité et de l'éloignement du pays qui lui servit de théâtre, est un des événements de l'Antiquité que la maythologie et la poésie ont le plus chargé de fictions empruntées à divers peuples et à diverses époques. Un sujet si obscur ne saurait donc fournir aucun document positif pour établir quelque système de géographie, d'histoire ou de chronologie.

Hésiode dit que Chiron éleva Médéus sur les montagnes. Ce centaure, habitant de la Thessalie, passait dans l'Antiquité pour avoir veillé à l'éducation de presque tous les héros. Les hommes les plus célèbres par leur courage ou par leur science, Jason, Achille, Asclépios avaient été ses élèves. Chiron, dont il est souvent parlé dans Homère, était fils de Philyre et de Cronos, suivant Apollodore (liv. 1, c. 2, v. 2). Suidas, cité par le scholiaste d'Apollonius (liv. I, 554), disait dans ses Thessaliques qu'il était né d'Ixion, comme les autres centaures.

La fille de Nérée, ce vieillard marin, Psamathe, déesse puissante, enfanta Phocus après s'être unie d'amour avec Éacus, grâce à Aphrodite à la parure d'or.

Fécondée par Pélée, la divine Thétis aux pieds d'argent fit naître un guerrier formidable, Achille au coeur de lion.

Cythérée à la belle couronne donna l'existence à Enée, lorsqu'elle eut goûté les plaisirs de l'amour avec le héros Anchise sur le faite ombragé de l'Ida aux nombreux sommets.

Circé, fille du Soleil, né d'Hypérion, unie au patient Ulysse, engendra Agrius et l'irréprochable, le vigoureux Latinus; elle enfanta encore Télégonus, grâce à Aphrodite à la parure d'or, et ces héros, dans la retraite lointaine des îles sacrées, régnèrent sur tous les illustres Tyrrhéniens.

Calypso, déité puissante, unie d'amour avec Ulysse, eut pour fils Nausithoüs et Nausinoüs.

Telles sont les déesses qui, dormant dans les bras des mortels, donnèrent le jour à des enfants semblables aux dieux. Maintenant chantez les femmes illustres [60], ô Muses harmonieuses, vierges de l'Olympe, filles de Zeus, maître de l'égide! (Hésiode).

[60] Wolf ajoutait peu de foi à l'authenticité des deux derniers vers. En effet la généalogie des héros issus des hommes et des femmes célèbres de l'ancienne Grèce ne se rattache pas à celle des dieux, qui fait le sujet principal de la Théogonie. Il disait cependant : 
« Si les deux derniers vers sont authentiques, le poète continuait par l'énumération des héroïnes gunaikôn phuton (comme plus haut , 965, theaôn phuton), c'est-à-dire des femmes mortelles qui avaient eu des héros pour époux et pour fils. Dans ce nombre devait être Alcmène, qui eut d'Amphitryon Iphiclus et de Zeus Héraclès. Ainsi ce poème, que les grammairiens ont intitulé le Bouclier d'Héraclès, devrait être rattaché à la Théogonie, les passages qui se trouvaient entre ces deux ouvrages en ayant été séparés par l'injure des ans. »
 Il est plus naturel de croire que la Théogonie finissait au vers 1020, ou que du moins à la place des deux vers suivants il en existait d'autres qui se liaient davantage au sujet du poème et qui lui servaient de complément. Le poème consacré aux femmes célèbres devait former un ouvrage à part. Plusieurs auteurs le désignent par le titre de Megalai Eoiai ou de Katalogos gunaikôn. C'est à ce poème que se rattachait probablement le Bouclier d'Héraclès.


La Théogonie avait été commentée, suivant Aulu-Gelle (liv. XX, c. s), par Plutarque; on dit qu'elle l'avait été aussi par Aristote, par Aristonicus d'Alexandrie, par Démétrius Ixion d'Adramyttium et par Denys de Corinthe. Il ne nous est parvenu que deux commentaires grecs sur ce poème : l'un est attribué à Jean Diaconus; l'autre est intitulé Quelques anciennes scholies détachées sur la Théogonie d'Hésiode. Natalis Comes (Myth., liv. VI, c. 18) semblait croire que Didyme en est l'auteur.

En bibliothèque. - Guigniaut, De la Théogonie d'Hésiode, Paris, 1835.

En librairie. - Hésiode, Théogonie et autres poèmes (suivi des Hymnes homériques), Gallimard (Folio), 2001; Théogonie, la naissance des dieux (prés. J.P. Vernant, édition bilingue, trad. Annie Bonnafé), Rivages, 1993, Théogonie, Les Travaux et les jours, Le Bouclier (prés. Paul Mazon), Les Belles Lettres, 1986.

[56] Homère et Hésiode diffèrent ici. Hésiode donne Aglaïa, la plus jeune des Charites, pour femme à Héphaistos. Dans l'Iliade, c'est Charis, nom commun aux Charites; dans l'Odyssée, c'est Aphrodite
qui est son épouse. Cornutus (De naturâ deorum, c. 15) dit qu'Homère a marié une des Charites à Héphaistos parce que les ouvrages de l'art sont gracieux. Une telle pensée nous semble trop subtile pour avoir été dans l'esprit d'Homère , comme dans celui d'Hésiode. Aglaia, dont le nom signifie l'éclat, offre plutôt ici quelque rapport cosmogonique avec le feu personnifié dans Héphaistos.

[57] Voici le début d'un nouveau poème. Ici commence l'héroogonie ou la naissance des héros conçus par des déesses qui ont épousé des mortels : à la race des dieux succède la race des déesses. Le récit de leurs hymens n'est pas aussi détaillé ni aussi orné que les narrations précédentes, d'où il est permis de supposer avec Heyne qu'Hésiode a manqué de matériaux et que de son temps ces mythes n'avaient pas encore été célébrées par beaucoup de poèmes antérieurs.

[58] Déméter s'unit à lasius et engendre Ploutos. Ce mythe est aussi présent dans l'Odyssée, où il est dit (ch. 5, v. 125) : 

« Ainsi lorsque Déméter aux beaux cheveux, cédant aux désirs de son coeur, s'unit d'amour avec Jasion dans un guéret trois fois labouré, Zeus ne l'ignora point et il tua Jasion en le frappant de sa foudre brûlante. » 
Apollodore (lib. 3, c. 12, § 1) raconte que Jasion, né de Zeus et d'Électre, fille d'Atlas, étant devenu amoureux de Déméter et voulant la violer, fut tué par la foudre. Hésiode se tait sur ce genre de mort. Diodore de Sicile (liv. 5, c. 77) rapporte que Ploutos naquit dans une ville de Crète appelée Tripolum; mais, comme il est facile de le voir, il a forgé ce nom avec l'hémistiche neio éni tripolo, qui se trouve également dans l'Odyssée et dans la Théogonie. Il ajoute que, suivant les uns, la terre ensemencée par Jasion produisit des fruits en si grande abondance que l'on appela cette abondance Plouton; et que, selon d'autres, de Déméter et de Jasion naquit un fils nommé Ploutos, parce qu'il fut le premier qui apprit aux humains à ramasser et à garder
les richesses. Wolf, en reconnaissant dans ce mythe des signes frappants du langage allégorique, cite un passage des Allégories homériques (c. 68) où Héraclide dit : 
« C'est avec raison que Jasion, homme adonné à l'agriculture et habitué à recueillir en abondance les fruits de ses champs , passa pour avoir été aimé de Déméter. »
Heyne prétend que les mythes de Jasion et de Déméter avaient rapport à celles de la Samothrace. Ploutos, qui est représenté ici comme dispensateur des richesses et du bonheur sur la terre et sur la mer, plus tard fut dépeint sous d'autres couleurs, témoin la comédie d'Aristophane qui porte le nom de ce dieu.
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