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Théodore, de Corneille

Théodore est une tragédie de Corneille représentée pour la première fois en 1645. Cette pièce, que son auteur intitule tragédie chrétienne, en cinq actes, en vers, n'eut que cinq représentations; elle ne fut pas reprise à Paris, mais remise à la scène par quelques troupes de province. Ce fut le premier échec de Corneille; l'auteur le reconnaît avec sa franchise habituelle et l'attribue à la hardiesse de son dessein, qui était de mettre à la scène une vierge chrétienne condamnée à la prostitution.

Placide, fils de Valens, gouverneur d'Antioche, refuse d'épouser Flavie, fille de sa belle-mère Marcelle, parce qu'il aime Théodore. Furieuse de ce refus, Marcelle jure de s'en venger sur Théodore, dont la mort affranchira Placide. Ayant découvert que la jeune fille est chrétienne, elle obtient un arrêt de mort de son époux, en le menaçant d'une dénonciation.

Théodore, amenée devant Valens, se fait gloire d'être chrétiennne et aspire au martyre. Conduite en prison, on lui annonce qu'elle va être abandonnée à la brutalité du peuple dans une maison de prostitution, si elle ne renonce à son Dieu. La jeune fille reste inébranlable et refuse de s'enfuir avec Placide, qui lui offre de la mettre en sûreté.

Conduite dans un lieu infâme, elle s'en échappe grâce au dévouement d'un autre soupirant, Didyme, chrétien comme elle et qui se substitue à elle dans sa prison. Au récit de cet incident, la jalousie et le désespoir de Placide augmentent, et il jette son mépris à Didyme qu'on amène enchaîné : par sa résignation chrétienne, par le récit simple et touchant de sa noble conduite, Didyme convainc Placide, qui renonce en sa faveur à la main de Théodore et lui promet la liberté.

Or Théodore, instruite de la mort de Flavie, que la jalousie a tuée, et ne craignant plus pour son honneur, vient solliciter Didyme de la laisser mourir à sa place; mais il s'y refuse. Marcelle les surprend ensemble, les poignarde et se tue elle-même ensuite. Placide, désespéré, les suit dans la mort.

Corneille a emprunté les éléments de sa tragédie à la Vie des Saints de Métaphraste et au traité de saint Ambroise sur les Vierges. Il doit très probablement l'idée de traiter sur la scène un sujet de ce genre à l'exemple d'un de ses prédécesseurs, Pierre Troterel, sieur d'Aves, dont la tragédie de Sainte Agnès, publiée en 1615, est beaucoup plus osée.

Citons, comme modèle de dialogue vif et incisif, la deuxième scène du premier acte entre Marcelle et Placide, duel de bravades où les répliques s'entrechoquent comme des épées :

SCÈNE II : MARCELLE, PLACIDE, CLÉOBULE,

STÉPHANIE.

MARCELLE.
Ce mauvais conseiller toujours vous entretient!

PLACIDE.
Vous dites vrai, madame, il tâche à me surprendre; 
Son conseil est mauvais, mais je sais m'en défendre.

MARCELLE.
Il vous parle d'aimer?

PLACIDE.
Contre mon sentiment.

MARCELLE.
Levez, levez le masque, et parlez franchement 
De votre Théodore il est l'agent fidèle :
Pour vous mieux engager elle fait la cruelle, 
Vous chasse en apparence, et, pour vous retenir, 
Par ce parent adroit vous fait entretenir.

PLACIDE.
Par ce fidèle agent elle est donc mal servie
Loin de parler pour elle, il parle pour Flavie; 
Et ce parent adroit en matière d'amour
Agit contre son sang pour mieux faire sa cour. 
C'est, madame, en effet, le mal qu'il me conseille; 
Mais j'ai le coeur trop bon pour lui prêter l'oreille.

MARCELLE.
Dites le coeur trop bas pour aimer en bon lieu.

PLACIDE.
L'objet où vont mes voeux serait digne d'un dieu.

MARCELLE.
Il est digne de vous, d'une âme vile et basse.

PLACIDE.
Je fais donc seulement ce qu'il faut que je fasse.
Ne blâmez que Flavie : un coeur si bien placé 
D'une âme vile et basse est trop embarrassé; 
D'un choix qui lui fait honte il faut qu'elle s'irrite, 
Et me prive d'un bien qui passe mon mérite.

MARCELLE.
Avec quelle arrogance osez-vous me parler?

PLACIDE.
Au-dessous de Flavie ainsi me ravaler,
C'est de cette arrogance un mauvais témoignage. 
Je ne me puis, madame, abaisser davantage.

MARCELLE.
Votre respect est rare et fait voir clairement
Que votre humeur modeste aime l'abaissement.
Eh bien! puisque à présent j'en suis mieux avertie,
Il faudra satisfaire à cette modestie; 
Avec un peu de temps nous en viendrons à bout.

PLACIDE.
Vous ne m'ôterez rien, puisque je vous dois tout. 
Qui n'a que ce qu'il doit a peu de perte à faire.

MARCELLE.
Vous pourrez bientôt prendre un sentiment contraire.

PLACIDE.
Je n'en changerai point pour la perte d'un bien 
Qui me rendra celui de ne vous devoir rien.

MARCELLE.
Ainsi l'ingratitude en soi-même se flatte. 
Mais je saurai punir cette âme trop ingrate; 
Et, pour mieux abaisser vos esprits soulevés, 
Je vous ôterai plus que vous ne me devez.

PLACIDE.
La menace est obscure; expliquez-la, de grâce.

MARCELLE.
L'effet expliquera le sens de la menace.
Tandis, souvenez-vous, malgré tous vos mépris, 
Que j'ai fait ce que sont et le père et le fils
Vous me devez l'Egypte; et Valens, Antioche.

PLACIDE.
Nous ne vous devons rien après un tel reproche. 
Un bienfait perd sa grâce à le trop publier
Qui veut qu'on s'en souvienne, il le doit oublier.

MARCELLE.
Je l'oublierais, ingrat, si pour tant de puissance
Je recevais de vous quelque reconnaissance.

PLACIDE.
Et je m'en souviendrais jusqu'aux derniers abois 
Si vous vous contentiez de ce que je vous dois.

MARCELLE.
Après tant de bienfaits, osé-je trop prétendre?

PLACIDE.
Ce ne sont plus bienfaits alors qu'on veut les vendre.

MARCELLE.
Que doit donc un grand coeur aux faveurs qu'il reçoit?

PLACIDE.
S'avouant redevable, il rend tout ce qu'il doit.

MARCELLE.
Tous les ingrats en foule iront à votre école, 
Puisqu'on y devient quitte en payant de parole.

PLACIDE.
Je vous dirai donc plus, puisque vous me pressez 
Nous ne vous devons pas tout ce que vous pensez.

MARCELLE.
Que seriez-vous sans moi?

PLACIDE.
Sans vous? ce que nous sommes.
Notre empereur est juste et sait choisir les hommes;
Et mon père, après tout, ne se trouve qu'au rang 
Ou l'auraient mis sans vous ses vertus et son sang.

MARCELLE.
Ne vous souvient-il plus qu'on proscrivit sa tête?

PLACIDE.
Par là votre artifice en fit votre conquête.

MARCELLE.
Ainsi de ma faveur vous nommez les effets!

PLACIDE.
Un autre ami peut-être aurait bien fait sa paix, 
Et si votre faveur pour lui s'est employée, 
Par son hymen, madame, il vous a trop payée.
On voit peu d'unions de deux telles moitiés; 
Et, la faveur à part, on sait qui vous étiez.

MARCELLE.
L'ouvrage de mes mains avoir tant d'insolence!

PLACIDE.
Elles m'ont mis trop haut pour souffrir une offense.

MARCELLE.
Quoi! vous tranchez ici du nouveau gouverneur?

PLACIDE.
De mon rang en tous lieux je soutiendrai l'honneur.

MARCELLE.
Considérez donc mieux quelle main vous y porte; 
L'hymen seul de Flavie en est pour vous la porte.

PLACIDE.
Si je n'y puis entrer qu'acceptant cette loi, 
Reprenez votre Égypte, et me laissez à moi.

MARCELLE.
Plus il me doit d'honneurs, plus son orgueil me brave!

PLACIDE.
Plus je reçois d'honneurs, moins je dois être esclave.

MARCELLE.
Conservez ce grand coeur, vous en aurez besoin.

PLACIDE.
Je le conserverai, madame, avec grand soin;
Et votre grand pouvoir en chassera la vie
Avant que d'y surprendre aucun lieu pour Flavie.

MARCELLE.
J'en chasserai du moins l'ennemi qui me nuit.

PLACIDE.
Vous ferez peu d'effet avec beaucoup de bruit.

MARCELLE.
Je joindrai de si près l'effet à la menace
Que sa perte aujourd'hui me quittera la place.

PLACIDE.
Vous perdrez aujourd'hui...

MARCELLE.
Théodore à vos yeux.
M'entendez-vous, Placide? Oui, j'en jure les dieux 
Qu'aujourd'hui mon courroux, armé contre son crime, 
Au pied de leurs autels en fera ma victime.

PLACIDE.
Et je jure à vos yeux ces mêmes immortels
Que je la vengerai jusque sur leurs autels. 
Je jure plus encor, que, si je pouvais croire 
Que vous eussiez dessein d'une action si noire,
Il n'est point de respect qui pût me retenir 
D'en punir la pensée et de vous prévenir; 
Et que, pour garantir une tête si chère,
Je vous irais chercher jusqu'au lit de mon père. 
M'entendez-vous, madame? Adieu. 
Pensez-y bien, 
N'épargnez pas mon sang si vous versez le sien; 
Autrement ce beau sang en fera verser d'autre, 
Et ma fureur n'est pas pour se borner au vôtre.

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