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La Thébaïde, de Racine

La Thébaïde ou les Frères ennemis est un tragédie en cinq actes et en vers, de Racine (théâtre du Petit-Bourbon, 20 juin 1664). 

Oedipe, roi de Thèbes, a ordonné en mourant que ses deux fils Etéocle et Polynice règneraient alternativement chacun pendant un an. Le sort a couronné d'abord Etéocle, et Polynice s'est retiré à la cour du roi d'Argos, dont il a épousé la fille, A la fin de la première année de son rège, Etéocle ne veut pas céder le trône à son frère, qui vient, avec des troupes argiennes, pour le lui disputer. Jocaste, mère des deus princes, et Antigone, leur soeur, font tous leurs efforts pour les engager à mettre bas les armes et à se conformer aux dernières volontés d'Oedipe. Mais les deux frères, nés d'un hymen incestueux, ont tant de haine l'un pour l'autre, qu'ils ne peuvent consentir à aucun accord. On consulte les oracles. Ils annoncent que, pour faire cesser les troubles qui désolent Thèbes, il faut que le dernier prince du sang de ses rois meure. Ménécée, le plus jeune des fils de Créon, frère de Jocaste, croit que ce décret des dieux le concerne, et, voulant rendre le calme à son pays et à sa coupable famille, il se tue au milieu des deux armées, en conjurant leurs chefs de se réunir et de vivre en paix. Cependant, l'ambitieux Créon se plait à entretenir la haine implacable de ses neveux, espérant que, détruits tous les deux l'un par l'autre, ils le laisseront libre possesseur du trône. Il se flatte également de ravir à Hémon, son fils aîné, l'ami de Polynice, le cour et la main d'Antigone. Mais cette princesse est aussi vertueuse que ses frères sont criminels, et quand elle apprend qu'Hémon est mort en cherchant à séparer Etéocle et Polynice, qui se sont massacrés l'un l'autre, elle se tue elle-même. Antigone n'a pu survivre à la perte de son amant, à celle de sa mère que la fureur des deux princes a forcée à mourir et à celle d'Etéocle et de Polynice. Créon veut se tuer aussi, puisqu'il perd Antigone; mais son confident Attale l'en empêche. Cependant, il meurt de désespoir, pour la plus grande gloire des oracles, qui ont compris dans la proscription toute la famille de Laïus et celle de Jocaste. 

Racine composa la plus grande partie de cette pièce durant son séjour à Uzès, lorsqu'il fut à peu près décidé à renoncer au bénéfice que son oncle, le Père Sconin, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, avait promis de lui résigner. On raconte des circonstances curieuses sur la manière dont elle fut achevée et représentée. Il y avait alors deux théâtres à Paris, celui de l'hôtel de Bourgogne et celui de Molière, à l'hôtel du Petit-Bourbon. Molière était fâché de voir presque tous les auteurs tragiques porter leurs ouvrages à l'hôtel de Bourgogne. On devait y donner une pièce nouvelle dans deux mois; résolu d'avoir aussi une tragédie pour la même temps et se souvenant d'un jeune homme qui lui avait communiqué un plan de tragédie où il avait découvert des germes de talent, il le fit chercher. Racine lui montra ce qu'il avait esquissé des Frères ennemis et s'engagea à lui en apporter un acte par semaine. La pièce fut jouée dans le temps que Molière désirait. Cette précipitation fut cause que Racine ne fit pas difficulté d'y insérer d'abord deux beaux récits tirés tout entiers de l'Antigone de Rotrou, tragédie sur la même sujet; mais lorsqu'il fut question d'imprimer, il y substitua deux morceaux de sa composition. Molière le gratifia d'un présent considérable, et la Thébaïde eut quinze représentations. Le titre de cette pièce occasionna une singulière méprise à l'auteur du Nécrologe de Port-Royal. Cet écrivain crut que Racine avait mis en scène des anachorètes :

"Lié, dit-il, avec les savants solitaires qui habitaient le désert de Port-Royal, cette solitude lui fit produire la Thébaïde, qui lui acquit une très grande réputation, dans un âge peu avancé."
L'auteur de ce Nécrologe ne se doutait pas que la Thébaïde de Racine fût une tragédie dont les personnages étaient Grecs et païens. 
"Une tradition constante veut que le sujet de cette pièce ait été donné par Molière à Racine, disent les frères Parfaict. Si cela était vrai, ce serait une obligatien que nous aurions de plus à Molière de nous avoir acquis cet admirable génie." 
Racine convient dans la préface de cette tragédie qu'on l'engagea à travailler pour le théâtre et que le sujet de la Thébaïde lui fut proposé, mais il ne dit pas que ce fut par Molière : 
" Voilà, dit Louis Racine en parlant de la Thébaïde dans ses Remarques sur les tragédies de son père, voilà d'où est parti celui qui est arrivé jusqu'à Athalie, et, quelque éloigné qu'il en soit, il en prend le chemin, parce qu'il prend le bon chemin. La Thébaïde, malgré ses défauts, est le coup d'essai d'un génie qui donne de grandes espérances. Le bon poète se fait reconnaître non seulement par quelques beaux morceaux, comme le monologue de Jocaste dans le troisieme acte, l'entrevue des deux frères dans le quatrième et le récit de leur combat dans le dernier, mais par la manière dont il conduit son sujet, et même par sa prédilection pour ce sujet. Instruit par la lecture d'Aristote que les poètes doivent chercher des sujets terribles, il osa entreprendre un sujet si terrible, qu'on peut dire qu'il répand l'horreur plutôt que la terreur, et il est remarquable que le poète qui a été appelé depuis le "peintre de l'amour" ait pour son coup d'essai fait le tableau de la plus affreuse haine qu'on ait jamais vue. Il a fait entrer, à la vérité, l'amour dans ce triste sujet; mais comment eût-il présenté une piece sans amour? C'était alors être déjà très hardi que de n'y faire entrer que peu d'annour, et on lui en fit apparemment un reproche, puisqu'il paraît s'en justifier dans sa préface en disant que, si c'était à recommencer, il ne mettrait peut-être pas plus d'amour dans cette tragédie, parce qu'il ne trouve que fort peu de place parmi les incestes et les parricides de la famille d'Oedipe. L'amour n'y devait en trouver aucune. Celui de Créon ne s'accorde ni avec son âge ni avec son ambition, et celui d'Antigone ne contribue en rien à l'action. Pourquoi donc, éclairé comme il l'était par la lecture des tragédies grecques, l'auteur de la Thébaïde a-t-il mis de l'amour, dans cette tragédie? Il se conformait au goût de son siècle. On ne connaissait point alors de tragédie sans amour. Quoique la versification de cette pièce, comparée à celle des autres oeuvres de Racine, paraisse faible, on y trouve plusieurs vers très heureux et quelques-uns qui sont admirables. On y remarque cette grande facilité à rimer à laquelle un jeune homme s'abandonne aussi bien qu'à la fécondité de son esprit. Quand une pensée lui plait, il s'y arrête et la répète en plusieurs vers, à l'exemple de Corneille. Il se corrigera dans la suite de ce défaut, et il saura dire plus de choses en moins de paroles. On le verra aussi devenir autant ennemi des antithèses et des pointes qu'il en est amoureux dans cette première pièce. Quoique nourri de la lecture des bons auteurs, son premier penchant l'entraîne vers le bel esprit. Le brillant séduit aisément la jeunesse, et si l'on fait attention au goût qui régnait alors, on s'étonnera de ne pas trouver plus de défauts dans cette pièce. Il y ramène la versification au style naturel, et il sait éviter ce ton de déclamation qui se trouvait autrefois dans les tragédies, comme dans tous les autres ouvrages."
 (PL).
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