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Une Ténébreuse affaire, d'Honoré de Balzac

Une Ténébreuse affaire est un roman d'Honoré de Balzac, qui, dans la Comédie Humaine, est rangé dans les série des Scènes de la vie politique

En 1840, Balzac avait espéré s'acquitter enfin de sa dette en remportant un triomphe au théâtre. Mais, l'acteur Frédérick-Lemaître ayant eu la malheureuse idée de se faire la tête de Louis-Philippe, le drame de Vautrin fut interdit après la première représentation. Balzac refusa l'indemnité que le directeur des Beaux-Arts, Cavé, vint lui offrir : 

« J'ai rougi jusque dans les cheveux, et j'ai répondu que je n'acceptais pas d'aumône; que j'avais gagné deux cent mille francs de dettes à faire douze ou quinze chefs-d'oeuvre, qui étaient quelque chose dans la somme de gloire de la France au XIXe siècle. » (A l'Etrangère, 10 mai 1840).
Il est tellement traqué par ses créanciers, qu'il songe à partir pour le Brésil (3 juillet 1840). Mais il se décide à « résister » encore; «on aime tant la France! » ll songe (août) à entreprendre les Scènes de la vie militaire, en commençant par Montenotte. En réalité, il rédige la Revue Parisienne, où il dit à chacun son fait, exalte Stendhal, fait feu des quatre pieds contre ses ennemis, contre Sainte-Beuve surtout; il entame La Rabouilleuse, Le Curé de Village, qui est à peu près une reprise du Médecin de Campagne, mêlée d'une histoire de crime passionnel, oeuvre manquée, avec de belles parties, Ursule Mirouët, les Mémoires de deux jeunes Mariés, roman d'analyse sous la forme épistolaire, qui pèche par le goût, - enfin il publie Une ténébreuse Affaire (en feuilleton, dans Le Commerce du 14 janvier au 2 février 1841; - en volume le 1er mars 1843) : 
« Il y en a qui disent que c'est un chef-d'oeuvre. Moi je n'ai pas d'opinion. J'attends deux ans encore avant de le lire, car il faut l'oublier pour pouvoir le juger. » 
Ces lignes sont du 2 mars, - dès le 29 mars (1841), Balzac dira : 
« La Ténébreuse Affaire fait un grand chemin. Mais aussi c'est une oeuvre très forte, vraie comme événement, et vraie comme détail. »
L'événement historique d'où est parti Balzac avait fait grand bruit en 1800; et il lui avait été conté avant 1823, dans ses circonstances les plus précises, par une personne de sa famille. En septembre 1800, le sénateur Clément de Ris, étant à Beauvais, près de Tours, en sa maison de campagne, avait été enlevé en plein jour par des inconnus, séquestré pendant quelques semaines, puis délivré par des émissaires de Fouché. On ne mit jamais la main sur les coupables. Il plut à Fouché d'imputer aux chouans cet acte de brigandage; il ordonna l'arrestation de quelques officiers chouans, qui furent condamnés à mort par un tribunal spécial, et exécutés, bien qu'il n'y eût contre eux aucune charge. Balzac pensait, (et Carré de Busserolle, dans ses Curieuses Révélations sur l'enlèvement du sénateur Clément de Ris, Niort, 1900, adopte sa version totalement), que Fouché, du commencement à la fin, avait été le metteur en scène de cette tragédie. Clément de Ris aurait été son complice dans la conspiration qui se préparait contre le Premier Consul pendant la campagne d'Italie, et que la victoire de Marengo fit évanouir : il aurait gardé chez lui des papiers compromettants pour Fouché; celui-ci, pour les ravoir, aurait fait simuler l'enlèvement de Clément de Ris et le pillage de sa maison par des « brigands »; puis, devant la colère de Bonaparte qui voulait trouver les auteurs de cet extraordinaire coup de main, il aurait inventé la culpabilité de quelques malheureux chouans, et les aurait fait sacrifier à sa propre sûreté. Tout cela n'a rien qui surprenne de Fouché, et les pièces sur lesquelles s'appuye Busserolle ne laissent pas douter que Fouché ait truqué toute l'affaire.
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La Comédie humaine : Napoleon.
"Un pareil attentat excita la colère de l'empereur." 
(Une Ténébreuse affaire).

Balzac a transposé les événements; quand il dit que son oeuvre est « vraie dans le détail », il faut l'entendre (comme à propos des Chouans) en ce sens que la physionomie de l'histoire est observée et que, si l'agencement des faits est de pure invention, chaque détail de moeurs, chaque trait d'observation politique a eu dans l'histoire maints analogues et maints équivalents.

Une Ténébreuse affaire se passe donc de 1803 à 1806, et non en 1800, dans l'Aube et non près de Tours; le procès des accusés n'a que « de légers points de contact avec les véritables débats » (Busserolle); et pour cause :

« Aucun lecteur, dit Balzac, invoquant, à l'exemple de Corneille, le droit strict de la vraisemblance, ne voudrait croire qu'il se soit trouvé, dans un pays comme la France, des tribunaux pour accepter de pareilles fables. »
Et Balzac, à cause du changement des temps, a fait comparaître les accusés non devant un tribunal spécial (sorte de commission militaire comme il en fonctionnait en 1800), mais devant des juges assistés par des jurés. Enfin, tous les personnages sont de son invention, sauf le sénateur Malin de Gondreville, auquel il semble bien (malgré les protestations de sa préface) que Balzac ait voulu donner, en la forçant un peu et en la poussant à l'odieux, la physionomie de ce Clément de Ris, type d'opportunisme et de girouettisme politique, qui sut obtenir des faveurs de tous les régimes. Il avait déjà introduit ce personnage typique dans La Paix du ménage, et il le réservait pour Le Député d'Arcis.
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La Comédie humaine : Une Ténébreuse affaire.
"Ces deux hommes entrèrent [...] alors suivis 
du brigadier d'Arcis."  (Une Ténébreuse affaire).

Dans une première partie, Balzac a peint une descente de police chez l'héroïque Mlle Laurence de Cinq-Cygne, soupçonnée d'avoir conspiré en 1803 contre le Premier Consul, en aidant à rentrer en France ses deux cousins, les frères de Simeuse, complices de M. de Polignac. Les sbires de Fouché sont roulés par Michu, serviteur absolument dévoué de la famille de Simeuse, qui, sous la Terreur, a dissimulé sa ferveur royaliste sous un apparent zèle révolutionnaire. Michu est l'antagoniste de Malin de Gondreville : tous deux, par leur origine, étaient de la clientèle des grandes familles de l'Ancien régime, mais l'un s'enrichit de leurs dépouilles, et l'autre se sacrifie pour elles. - Les deux policiers gardent rancune à Michu et à ses maîtres; pour se venger, sous l'Empire, ils font enlever et séquestrer Malin, et ils accusent d'avoir commis le crime Michu et les de Simeuse, lesquels sont arrêtés, condamnés à mort. Mlle de Cinq-Cygne obtient de l'Empereur la grâce de ses cousins. Michu est exécuté.

Balzac a mis en scène ici, avec ce type de caméléon politique de second ordre qu'est Malin, Fouché, Talleyrand (qu'il avait un peu connu, et en lequel il admirait le grand seigneur, la volonté, tenace et déliée, la profonde connaissance des hommes), Napoléon, sur lequel il fait porter, par Talleyrand, ce jugement qu'il avait peut-être recueilli de lui-même. 

« Notre souverain a prodigieusement d'amour-propre, il va me congédier pour pouvoir faire des folies sans contradiction. C'est un grand soldat qui sait changer les lois de l'espace et du temps; mais il ne saurait changer les hommes, et il voudrait les fondre à son usage. »
Outre le rôle de la police sous l'Empire, outre les types très curieux de policiers et de royalistes de tout caractère (les uns résignés au régime, les autres encore en révolte, mais qu'un geste généreux peut conquérir), Balzac a décrit en ce roman une belle histoire d'amour. Laurence de Cinq-Cygne est une sorte de Diana Vernon (voir Rob-Roy, de Walter Scott), et Balzac l'a bien voulue ainsi. Les deux Simeuse, qu'elle a sauvés et qui l'aimaient l'un et l'autre, meurent sur le champ de bataille. Par devoir, et pour que sa famille ne périsse pas, elle se mariera sans amour. C'est un très beau type d'aristocratie.

Une Ténébreuse affaire est un roman historique, - dans la même formule que Les Chouans - de grande valeur, un document pour l'étude des diverses sortes d'hommes qui se rencontraient dans les partis politiques entre 1800 et 1815; - on comprend mieux, après l'avoir lu, par quelle oppression l'Empire a pu se maintenir, quels hommes l'ont servi, tout prêts à le faire tomber, et quel personnel politique la Restauration a trouvé. (J. Merlant).
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Irréductible et timoré

[ L'héroïque Mlle Laurence de Cinq-Cygne, qui tient de la Diana Vernon de W. Scott (Rob-Roy) et de Charlotte Corday, vient de faire fuir ses cousins, compromis dans la conspiration de MM. de Polignac et de Rivière, en 1803. On s'attend à une perquisition chez elle. Balzac décrit le caractère des principaux personnages du roman; voici le portrait du bonhomme d'Hauteserre, parent et tuteur de Laurence, restée de bonne heure orpheline, et celui de sa femme. Ces êtres timorés et vieillots font contraste avec l'exaltation contenue et l'imployable énergie de Laurence. ]

«  Le gentilhomme, alors âgé de cinquante-deux ans, grand, sec, sanguin, et d'une santé robuste, eût paru capable de vigueur sans de gros yeux d'un bleu de faïence dont le regard annonçait une extrême simplicité. Il existait dans sa figure terminée par un menton de galoche, entre son nez et sa bouche, un espace démesuré par rapport aux lois du dessin, qui lui donnait un air de soumission en parfaite harmonie avec son caractère, auquel concordaient les moindres détails de sa physionomie. Ainsi sa chevelure grise, feutrée par son chapeau qu'il gardait presque toute la journée, formait comme une calotte sur sa tête, en en dessinant le contour piriforme. Son front, très ridé par sa vie campagnarde et par de continuelles inquiétudes, était plat et sans expression. Son nez aquilin relevait un peu sa figure; le seul indice de force se trouvait dans ses sourcils touffus, qui conservaient leur couleur noire, et dans la vive coloration de son teint; mais cet indice ne mentait point, le gentilhomme, quoique simple et doux, avait la foi monarchique et catholique, aucune considération ne l'eût fait changer de parti. Ce bonhomme se serait laissé arrêter, il n'est pas tiré sur les municipaux, et serait allé tout doucettement à l'échafaud. Ses trois mille livres de rente viagère, sa seule ressource, l'avaient empêché d'émigrer. Il obéissait donc au gouvernement de fait, sans cesser d'aimer la famille royale et d'en souhaiter le rétablissement; mais il eût refusé de se compromettre en participant à une tentative en faveur des Bourbons. Il appartenait à cette portion de royalistes qui se sont éternellement souvenus d'avoir été battus et volés; qui, dès lors, sont restés muets, économes, rancuniers, sans énergie, mais incapables d'aucune abjuration ni d'aucun sacrifice; tout prêts à saluer la royauté triomphante, amis de la religion et des prêtres, mais résolus à supporter toutes les avanies du malheur. Ce n'est plus alors avoir une opinion, mais de l'entêtement. L'action est l'essence des partis. Sans esprit, mais loyal, avare comme un paysan, et néanmoins noble de manières, hardi dans ses voeux mais discret en paroles et en actions, tirant parti de tout, et prêt à se laisser nommer maire de Cinq-Cygne, M. d'Hauteserre représentait admirablement ces honorables gentilshommes auxquels Dieu a écrit sur le front le mot mites [= doux, c'est-à-dire ici : faibles], qui laissèrent passer au-dessus de leurs gentilhommières et de leurs têtes les orages de la Révolution, qui se redressèrent sous la Restauration riches de leurs économies cachées, tiers de leur attachement discret, et qui rentrèrent dans leurs campagnes après 1830. Son costume, expressive enveloppe de ce caractère, peignait l'homme et le temps. M. d'Hauteserre portait une de ces houppelandes, couleur noisette, à petit collet, que le dernier duc d'Orléans avait mises à la mode à son retour d'Angleterre, et qui furent, pendant la Révolution, comme aune transaction entre les hideux costumes populaires et les élégantes redingotes de l'aristocratie. Son gilet de velours, à raies fleuretées, dont la façon rappelait ceux de Robespierre et de Saint-Just, laissait voir le haut d'un jabot à petits plis dormants sur la chemise. Il conservait la culotte, mais la sienne était de gros drap bleu, à boucles d'acier bruni. Ses bas de filoselle noire moulaient des jambes de cerf, chaussées de gros souliers maintenus par des guêtres de drap noir. Il avait gardé le col de mousseline à mille plis, serré par une boucle d'or sur le cou. Le bonhomme n'avait point entendu faire de l'éclectisme politique en adoptant ce costume, à la fois paysan, révolutionnaire et aristocrate, il avait obéi très innocemment aux circonstances.

Madame d'Hauteserre, âgée de quarante ans, et usée par les émotions, avait une figure passée qui semblait toujours poser pour un portrait; et son bonnet de dentelle, orné de coques en satin blanc, contribuait singulièrement à lui donner cet air solennel. Elle mettait encore de la poudre, malgré le fichu blanc, la robe en soie puce à manches plates, à jupon très ample, triste et dernier costume de la reine Marie-Antoinette. Elle avait le nez pincé, le menton pointu, le visage presque triangulaire, des yeux qui avaient pleuré; mais elle mettait un soupçon de rouge qui ravivait ses yeux gris. Elle prenait du tabac, et à chaque fois elle pratiquait ces jolies précautions dont abusaient autrefois les petites-maîtresses; tous les détails de sa prise constituaient une cérémonie qui s'explique par ce mot : elle avait de jolies mains. »
 

(H. de Balzac, extrait d'Une ténébreuse affaire).
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