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Salammbô, de Flaubert

Salammbô est un roman publié par Gustave Flaubert en 1862, cinq ans après Madame Bovary. Au roman de moeurs bourgeoises l'auteur faisait succéder le roman historique et archéologique; mais il demeurait; aussi nettement réaliste. Le sujet est emprunté à l'histoire de Carthage : c'est le tableau de la guerre des mercenaires qui suivit la Première guerre punique.

Flaubert a voulu montrer sa force, son originalité, et l'on peut dire que son second ouvrage était inattendu : il apportait une résurrection de Carthage, telle à peu près qu'il était à son époque possible de la reconstruire, en l'absence de presque tout document. Beaucoup de lecteurs et certains critiques ne lui pardonnèrent pas cette audace.

Et cependant, que de talent, que d'inventions heureuses, que de brillantes qualités d'observation et de description ont été dépensés par l'auteur dans ce livre, qui avait été une déception peur tant de gens! Ce que Théophile Gautier avait fait pour l'Egypte du temps de Moïse, dans le Roman de la momie, pour la vieille civilisation assyrienne dans la Roi Candaule, G. Flaubert essayait de le faire pour une civilisation moins ancienne, mais de laquelle les Romains, par une atroce jalousie, n'ont presque rien laissé subsister. Il n'a pu baser ses restitutions que sur quelques lignes échappées aux historiens, sur quelques pierres éparses.

Le sujet du roman est cette guerre des mercenaires, qui suivit la première guerre punique et dans laquelle il fut commis de part et d'autre tant de cruautés, que Polybe l'appelle la guerre inexpiable. L'historien grec dit peu de chose de plus, et ce peu même n'a pas servi à Flaubert, qui l'a dédaigné. Les mercenaires sont licenciés après un énorme festin, donné dans les jardins d'Hamilcar et décrit pur l'auteur avec une profusion de détails, une richesse de décors fort remarquables.

Mécontents de la république, ils se révoltent, sous la commandement du Libyen Mathô, une espèce de géant, de Goliath superbe et grossier, du Grec Spendius, esprit fin, délié, mais poltron, et du Numide Narr'Havas,  figure louche et perfide.

Après avoir failli s'emparer de Carthage par surprise, ils en sont réduits à l'assiéger. Le siège et ses péripéties, le retour d'Hamilcar, détesté des nobles, mais qu'on rappelle de Sicile, vu l'extrême danger, sont le sujet des deux tiers du livre; l'amour de Mathô et de Narr'Havas pour Salammbô, fille d'Hamilcar, qu'ils ont aperçue tous les deux dans les jardins, le soir de la grande fête, forme le lien entre les deux camps ennemis, lien bien fragile, mais qui suffit dans une oeuvre archéologique. Flaubert a épuisé sa science et son originalité à graver, de la pointe la plus fine, cette image de la belle prêtresse de Tanit(La Religion phénicienne), qui ignore tout du monde, sauf les rites de sa religion, mais que tourmente une nubilité précoce, et qui adresse à l'impure Astarté des Phéniciens des voeux que, dans son ignorance, elle croit d'une chasteté absolue. 

Le siège traîne en longueur et, pour décider l'affaire tout autant que pour revoir cette idéale figure qui le trouble dans ses rêves grossiers, Mathô se décide à pénétrer dans Carthage, seul avec Spendius, par l'aqueduc à demi détruit. Il y réussit à travers mille obstacles, trouve l'immense palais d'Hamilcar, qu'il parcourt, ainsi que le temple, vole le zaïmph, voile mystérieux, palladium de Carthage, et trouve Salammbô endormie, qu'il couve du regard et dont il n'ose approcher. La jeune fille se réveille, pousse des cris de frayeur à la vue du zaïmph, que nul mortel ne doit voir, et Mathô n'a que le temps de fuir, protégé, du reste, par le voile mystérieux, dont tout le monde se détourne avec frayeur. 
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Le rapt du zaïmph

« Mathô se tenait derrière les balustres. Avec le zaïmph qui l'enveloppait, il semblait un dieu sidéral tout environné du firmament. Les esclaves s'allaient jeter sur lui. Salammbô les arrêta.

- N'y touchez pas! C'est le manteau de la Déesse!

Elle s'était reculée dans un angle; mais elle fit un pas vers lui, et, allongeant son bras nu :

- Malédiction sur toi qui as dérobé Tanit! Haine, vengeance, massacre et douleur! Que Gurzil, dieu des batailles, te déchire! que Mastiman, dieu des morts, t'étouffe! et que l'Autre, - celui qu'il ne faut pas nommer - te brûle!

Mâtho poussa un cri comme à la blessure d'une épée. Elle répéta plusieurs rois : - Va-t'en! va-t'en!

La foule des serviteurs s'écarta, et Mathô, baissant la tête, passa lentement au milieu d'eux; mais à la porte il s'arrêta, car la frange du zaïmph s'était accrochée à une des étoiles d'or qui pavaient les dalles. Il le tira brusquement d'un coup d'épaule, et descendit les escaliers.

... Le soleil s'était levé; et, comme un lion qui s'éloigne, Mathô descendait les chemins, en jetant autour de lui des yeux terribles.

Une rumeur indécise arrivait à ses oreilles. Elle était partie du palais et elle recommençait au loin, du côté de l'Acropole. Les uns disaient qu'on avait pris le trésor de la République dans le temple de Moloch; d'autres parlaient d'un prêtre assassiné. On s'imaginait ailleurs que les Barbares étaient entrés dans la ville.

Mathô, qui ne savait comment sortir des enceintes, marchait droit devant lui. On l'aperçut, alors une clameur s'éleva. Tous avaient compris; ce fut une consternation, puis une immense colère.

Du fond de Mappales [ = chemin bordé de tombeaux], des hauteurs de l'Acropole, des catacombes, des bords du lac, la multitude accourut. Les patriciens sortaient de leurs palais, les vendeurs de leurs boutiques; les femmes abandonnaient leurs enfants; on saisit des épées, des haches, des bâtons; mais l'obstacle qui avait empêché Salammbô les arrêta. Comment reprendre le voile? Sa vue seule était un crime; il était de la nature des Dieux et son contact faisait mourir.

Sur le péristyle des temples, les prêtres désespérés se tordaient les bras. Les gardes de la Légion galopaient au hasard; on montait sur les maisons, sur les terrasses, sur l'épaule des colosses et dans la mâture des navires. Il s'avançait cependant, et à chacun de ses pas la rage augmentait, mais la terreur aussi. Les rues se vidaient à son approche, et ce torrent d'hommes qui fuyaient rejaillissait des deux côtés jusqu'au sommet des murailles. Il ne distinguait partout que des yeux grands ouverts comme pour le dévorer, des dents qui claquaient, des poings tendus, et les imprécations de Salammbô retentissaient en se multipliant.

Tout à coup, une longue flèche siffla, puis une autre, et des pierres ronflaient ; mais les coups, mal dirigés (car on avait peur d'atteindre le zaïmph), passaient au-dessus de sa tête. D'ailleurs se faisant du voile un bouclier, il le tendait à droite, à gauche, devant lui, par derrière; et ils n'imaginaient aucun expédient. Il marchait de plus en plus vite, s'engageant par les rues ouvertes. Elles étaient barrées avec des cordes, des chariots, des pièges; à chaque détour il revenait en arrière. Enfin il entra sur la place de Khamon, où les Baléares avaient péri; Mathô s'arrêta, palissant comme quelqu'un qui va mourir. Il était bien perdu cette fois; la multitude battait des mains.

Il courut jusqu'à la grande porte fermée. Elle était très haute, tout en coeur de chêne, avec des clous de fer et doublée d'airain. Mathô se jeta contre. Le peuple trépignait de joie, voyant l'impuissance de sa fureur; alors il prit sa sandale, cracha dessus et en souffleta les panneaux immobiles. La ville entière hurla. On oubliait le voile maintenant, et ils allaient l'écraser. Mathô promena sur la foule de grands yeux vagues. Ses tempes battaient à l'étourdir; il se sentait envahi par l'engourdissement des gens ivres. Tout à coup il aperçut la longue chaîne que l'on tirait pour manoeuvrer la bascule de la porte. D'un bond il s'y cramponna, en roidissant ses bras, en s'arc-boutant des pieds; et, à la fin, les battants énormes s'entrouvrirent.

Quand il fut dehors, il retira de son cou le grand zaïmph et l'éleva sur sa tête le plus haut possible. L'étoffe, soutenue par le vent de la mer, resplendissait au soleil avec ses couleurs, ses pierreries et la figure de ses dieux. Mathô, le portant ainsi, traversa toute la plaine jusqu'aux tentes des soldats, et le peuple, sur les murs, regardait s'en aller la fortune de Carthage.-»
 

(G. Flaubert, extrait de Salammbô).

La fortune de Carthage chancelle et les dévots la croient perdue; ils font d'horribles sacrifices humains à Moloch, le dieu formidable; mais le grand prêtre imagine un autre moyen de ramener le confiance, c'est de reprendre le zaïmph, et puisque Mathô aime Salammbô, la chose est faisable. Il ordonne à la prêtresse de Tanit d'aller trouver Mathô jusque sous sa tente et d'obtenir de lui à tout prix, quelque faveur qu'il exige, la restitution du voile. Salammbô marche vers le camp des barbares, parée de ses plus beaux atours; couverte de pierreries et d'aromates, elle pénètre jusqu'auprès du Libyen, reçoit docilement ses caresses et revient avec le voile.
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La bataille du Macar

« Par-dessus la voix des capitaines, la sonnerie des clairons et le grincement des lyres, les boules de plomb et les amandes d'argile passant dans l'air, sifflaient, faisaient sauter les glaives des mains, la cervelle des crânes. Les blessés, s'abritant d'un bras sous leur bouclier, tendaient leur épée en appuyant le pommeau contre le sol, et d'autres, dans des mares de sang, se retournaient pour mordre les talons. La multitude était si compacte, la poussière si épaisse, le tumulte si fort, qu'il était impossible de rien distinguer; les lâches qui offrirent de se rendre ne furent même pas entendus. Quand les mains étaient vides, on s'étreignait corps à corps; les poitrines craquaient contre les cuirasses et des cadavres pendaient la tête en arrière, entre deux bras crispés. Il y eut une compagnie de soixante Ombriens qui, fermes sur leurs jarrets, la pique devant les yeux, inébranlables et grinçant des dents, forcèrent à reculer deux syntagmes [ = carrés  pleins ayant 16 hommes de chaque côté] à la fois. Des pasteurs épirotes coururent à l'escadron gauche des Clinabares [ = cavaliers carthaginois armés de lances], saisirent les chevaux à la crinière en faisant tournoyer leurs bâtons; les bêtes, renversant leurs hommes, s'enfuirent par la plaine. Les frondeurs puniques, écartés çà et là, restaient béants. La phalange commençait à osciller, les capitaines couraient éperdus, les serre-files poussaient les soldats, et les Barbares s'étaient reformés; ils revenaient; la victoire était pour eux.

Mais un cri, un cri épouvantable éclata, un rugissement de douleur et de colère : c'étaient les soixante-douze éléphants qui se précipitaient sur une double ligne, Hamilcar ayant attendu que les Mercenaires fussent tassés en une seule place pour les lâcher contre eux; les Indiens les avaient si vigoureusement piqués que du sang coulait sur leurs larges oreilles. Leurs trompes, barbouillées de minium, se tenaient droites en l'air, pareilles à des serpents rouges; leurs poitrines étaient garnies d'un épieu, leurs dos d'une cuirasse, leurs défenses allongées par des lames de fer courbes comme des sabres, - et pour les rendre plus féroces, on les avait enivrés avec un mélange de poivre, de vin pur et d'encens. Ils secouaient leurs colliers de grelots, criaient; et les éléphantarques baissaient la tête sous le jet des phalariques qui commençaient à voler du haut des tours.

Afin de mieux leur résister, les Barbares se ruèrent en foule compacte; les éléphants se jetèrent au milieu, impétueusement. Les éperons de leur poitrail, comme des proues de navire, fendaient les cohortes elles refluaient à gros bouillons. Avec leurs trompes, ils étouffaient les hommes, ou bien les arrachant du sol, par-dessus leur tête ils les livraient aux soldats dans les tours; avec leurs défenses, ils les éventraient, les lançaient en l'air, et de longues entrailles pendaient à leurs crocs d'ivoire comme des paquets de cordages à des mâts. Les Barbares tâchaient de leur crever les yeux, de leur couper les jarrets; d'autres, se glissant sous leur ventre, y enfonçaient un glaive jusqu'à la garde et périssaient écrasés; les plus intrépides se cramponnaient à leurs courroies; sous les flammes, sous les balles, sous les flèches ils continuaient à scier les cuirs, et la tour d'osier s'écroulait comme une tour de pierres. Quatorze de ceux qui se trouvaient à l'extrémité droite, irrités de leurs blessures, se retournèrent sur le second rang; les Indiens saisirent leur maillet et leur ciseau et l'appliquant au joint de la tête, à tour de bras ils frappèrent un grand coup.
 

Les bêtes énormes s'affaissèrent, tombèrent les unes par-dessus les autres. Ce fut comme une montagne; et sur ce tas de cadavres et d'armures, un éléphant monstrueux qu'on appelait Fureur de Baal, pris par la jambe entre des chaînes, resta jusqu'au soir à hurler, avec une flèche dans l'oeil.

Cependant les autres, comme des conquérants qui se délectent dans leur extermination, renversaient, écrasaient, piétinaient, s'acharnaient aux cadavres, aux débris. Pour repousser les manipules serrées en couronnes autour d'eux, ils pivotaient sur leurs pieds de derrière, dans un mouvement de rotation continuelle, en avançant toujours. Les Carthaginois sentirent redoubler leur vigueur, et la bataille recommença.
Les Barbares faiblissaient; des hoplites grecs jetèrent leurs armes, une épouvante prit les autres. On aperçut Spendius penché sur son dromadaire et qui l'éperonnait aux épaules avec deux javelots. Tous alors se précipitèrent par les ailes et coururent vers Utique. »
 

(G. Flaubert, extrait de Salammbô).

Les mercenaires, vaincus à la bataille du Macar, enfermés dans le défilé de la Hache, deux épisodes qui ont offert à l'auteur un prétexte à des descriptions d'une grande puissance, livrent leurs chefs; Spendius est mis en croix, Mathô est envoyé à Carthage et réservé aux plus horribles supplices; quant à Narr'Havas, le Numide, figure douteuse qui n'apparaît dans le roman que comme une ombre avec ses fantastiques cavaliers, il s'est rallie à temps aux vainqueurs et Hamilcar, qui a deviné le déshonneur de sa fille, lui donne Salammbô en mariage. Au moment où il va passer l'anneau au doigt de sa fiancée, celle-ci aperçoit Mathô, que ses geôliers viennent de livrer à la populace pour qu'elle le déchire en morceaux; elle reconnaît l'homme à qui elle s'est livrée pousse un cri et tombe à la renverse, morte d'émotion.

L'ouvrage est une pure merveille d'archéologie et d'écriture. Bien que les érudits aient cherché querelle à Flaubert sur quelques points, l'évocation de l'antique Carthage est d'une vérité et d'une vie intenses. Si la psychologie des personnages est sommaire, du moins le style est admirable de relief, de couleur et d'énergie dramatique. Certaines pages du livre (le banquet des mercenaires, l'apparition de Salammbô en haut des terrasses, l'enlèvement du voile, le rendez-vous sous la tente, l'épisode des lions crucifiés, etc.) comptent parmi les plus parfaites de la littérature française. (NLI / PL).
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Le sacrifice à Baal

« Cependant un feu d'aloès, de cèdre et de laurier brillait entre les jambes du colosse [une statue d'airain figurant le dieu]. Ses longues ailes enfonçaient leurs pointes dans la flamme; les onguents dont il était frotté coulaient comme de la sueur sur ses membres d'airain. Autour de la dalle ronde où il appuyait ses pieds, les enfants, enveloppés de voiles noirs, formaient un cercle immobile, et ses bras, démesurément longs, abaissaient leurs paumes jusqu'à eux, comme pour saisir cette couronne et l'emporter dans le ciel.

Les Riches, les Anciens, les femmes, toute la multitude se tassait derrière les prêtres et sur les terrasses des maisons. Les grandes étoiles peintes ne tournaient plus, les tabernacles étaient posés par terre et les fumées des encensoirs montaient perpendiculairement, telles que des arbres gigantesques étalant au milieu de l'azur leurs rameaux bleuâtres.

Plusieurs s'évanouirent; d'autres devenaient inertes et pétrifiés dans leur extase. Une angoisse infinie pesait sur les poitrines. Les dernières clameurs une à une s'éteignaient, - et le peuple de Carthage haletait, absorbé dans le désir de sa terreur.

Enfin le grand prêtre de Moloch passa la main gauche sous les voiles des enfants et il leur arracha du front une mèche de cheveux qu'il jeta sur les flammes. Alors les hommes en manteaux rouges entonnèrent l'hymne sacré :

« Hommage à toi, Soleil! roi des deux zones, créateur qui s'engendre, Père et Mère, Père et Fils, Dieu et Déesse, Déesse et Dieu! »

Et leur voix se perdit dans l'explosion des instruments sonnant tous à la fois, pour étouffer les cris des victimes. Les scheminith à huit cordes, les kinnor, qui en avaient dix, et les nebal, qui en avaient douze, grinçaient, sifflaient, tonnaient. Des outres énormes, hérissées de tuyaux, faisaient un clapotement aigu; les tambourins, battus à tour de bras, retentissaient de coups sourds et rapides; et, malgré la fureur des clairons, les salsalim claquaient, comme des ailes de sauterelles.

Les hiérodoules, avec un long crochet, ouvrirent les sept compartiments étagés sur le corps du Baal. Dans le plus haut, on introduisit de la farine; dans le second, deux tourterelles; dans le troisième, un singe; dans le quatrième, un bélier; dans le cinquième, une brebis; et, comme on n'avait pas de boeuf pour le sixième, on y jeta une peau tannée prise au sanctuaire. La septième case restait béante.

Avant de rien entreprendre, il était bon d'essayer les bras du dieu. De minces chaînettes partant de ses doigts gagnaient ses épaules et redescendaient par derrière, où des hommes, tirant dessus, faisaient monter, jusqu'à la hauteur de ses coudes, ses deux mains ouvertes qui, en se rapprochant, arrivaient contre son ventre; elles remuèrent plusieurs fois de suite, à petits coups saccadés. Puis les instruments se turent. Le feu ronflait.

Les pontifes de Moloch se promenaient sur la grande dalle, en examinant la multitude. Il fallait un sacrifice individuel, une oblation toute volontaire et qui était considérée comme entraînant les autres. Mais personne, jusqu'à présent, ne se montrait, et les sept allées conduisant des barrières au colosse étaient complètement vides. Alors, pour encourager le peuple, les prêtres tirèrent de leurs ceintures des poinçons et ils se balafraient le visage. On fit entrer dans l'enceinte les Dévoués, étendus sur terre, en dehors. On leur jeta un paquet d'horribles ferrailles et chacun choisit sa torture. Ils se passaient des broches entre les seins; ils se fendaient les joues; ils se mirent des couronnes d'épines sur la tête; puis ils s'enlacèrent par les bras, et, entourant les enfants, ils formaient un autre grand cercle qui se contractait et s'élargissait. Ils arrivaient contre la balustrade, se rejetaient en arrière et recommençaient toujours, attirant à eux la foule par le vertige de ce mouvement tout plein de sang et de cris.

Peu à peu, des gens entrèrent jusqu'au fond des allées; ils lançaient dans la flamme des perles, des vases d'or, des coupes, des flambeaux, toutes leurs richesses; les offrandes, de plus en plus, devenaient splendides et multipliées. Enfin un homme qui chancelait, un homme pâle et hideux de terreur, poussa un enfant; puis on aperçut entre les mains du colosse une petite masse noire; elle s'enfonça dans l'ouverture ténébreuse. Les prêtres se penchèrent au bord de la grande dalle, - et un chant nouveau éclata, célébrant les joies de la mort et les renaissances de l'éternité.

Ils montaient lentement, et, comme la fumée en s'envolant faisait de hauts tourbillons, ils semblaient de loin disparaître dans un nuage. Pas un ne bougeait. Ils étaient liés aux poignets et aux chevilles, et la sombre draperie les empêchait de rien voir et d'être reconnus.

Hamilcar, en marteau rouge comme les prêtres de Moloch, se tenait auprès du Baal, debout devant l'orteil de son pied droit. Quand on amena le quatorzième enfant, tout le monde put s'apercevoir qu'il eut un grand geste d'horreur. Mais bientôt, reprenant son attitude, il croisa ses bras et il regarda par terre. De l'autre côté de la statue, le Grand-Pontife restait immobile comme lui. Baissant sa tête chargée d'une mitre assyrienne, il observait sur sa poitrine la plaque d'or couverte de pierres fatidiques, et où la flamme se mirant faisait des lueurs irisées. Il pâlissait, éperdu. Hamilcar inclinait son front; et ils étaient tous les deux si près du bûcher que le bas de leurs manteaux, se soulevant, de temps à autre l'effleurait.

Les bras d'airain allaient plus vite. Ils ne s'arrêtaient plus. Chaque fois que l'on y posait un enfant, les prêtres de Moloch étendaient la main sur lui, pour le charger des crimes du peuple, en vociférant « Ce ne sont pas des hommes, mais des boeufs! » et la multitude à l'entour répétait : « Des boeufs! des boeufs! » Les dévots criaient « Seigneur! mange! » et les prêtres de Proserpine, se conformant par la terreur au besoin de Carthage, marmottaient la formule éleusiaque « Verse la pluie! enfante! »

Les victimes à peine au bord de l'ouverture disparaissaient comme une goutte d'eau sur une plaque rougie, et une fumée blanche montait dans la grande couleur écarlate.

Cependant l'appétit du dieu ne s'apaisait pas. Il en voulait toujours. Afin de lui en fournir davantage, on les empila sur ses mains avec une grosse chaîne par dessus, qui les retenait. Des dévots, au commencement, avaient voulu les compter, pour voir si leur nombre correspondait aux jours de l'année solaire; mais on en mit d'autres, et il était impossible de les distinguer dans le mouvement vertigineux des horribles bras. Cela dura longtemps, indéfiniment, jusqu'au soir. Puis les parois intérieures prirent un éclat plus sombre. Alors on aperçut des chairs qui brûlaient. Quelques-uns même croyaient reconnaître des cheveux, des membres, des corps entiers.

Le jour tomba; des nuages s'amoncelèrent au-dessus du Baal. Le bûcher, sans flammes à présent, faisait une pyramide de charbons jusqu'à ses genoux; complètement rouge comme un géant tout couvert de sang, il semblait, avec sa tête qui se renversait, chanceler sous le poids de son ivresse.

A mesure que les prêtres se hâtaient, la frénésie du peuple augmentait; le nombre des victimes diminuant, les uns criaient de les épargner, les autres qu'il en fallait encore. On aurait dit que les murs chargés de monde s'écroulaient sous les hurlements d'épouvante et de volupté mystique. Puis des fidèles arrivèrent dans les allées, traînant leurs enfants qui s'accrochaient à eux; et ils les battaient pour leur faire lâcher prise et les remettre aux hommes rouges. Les joueurs d'instruments quelquefois s'arrêtaient épuisés; alors on entendait les cris des mères et le grésillement de la graisse qui tombait sur les charbons. Les buveurs de jusquiame, marchant à quatre pattes, tournaient autour du colosse et rugissaient comme des tigres; les Yidonim vaticinaient, les Dévoués chantaient avec leurs lèvres fendues; on avait rompu les grillages, tous voulaient leur part du sacrifice; - et les pères, dont les enfants étaient morts autrefois, jetaient dans le feu leurs effigies, leurs jouets, leurs ossements conservés. Quelques-uns qui avaient des couteaux se précipitèrent sur les autres. On s'entr'égorgea. Avec des vans de bronze, les hiérodoules prirent au bord de la dalle les cendres tombées; et ils les lançaient dans l'air, afin que le sacrifice s'éparpillât sur la ville et jusqu'à la région des étoiles.

Ce grand bruit et cette grande lumière avaient attiré les Barbares au pied des murs; se cramponnant pour mieux voir sur les débris de l'hélépole [= énorme machine de guerre déployée par les mercenaires lors du siège], ils regardaient béants d'horreur. »
 

(G. Flaubert, extrait de Salammbô).
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