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Rhadamiste et Zénobie
de Crébillon
Rhadamiste et Zénobie est une tragédie par Crébillon, représentée le 23 janvier 1711. Le sujet de cette pièce est emprunté à Tacite (Annales, liv. XII). 

De l'exposition, qui est extrêmement embrouillée, il résulte que Pharasmane, roi d'Ibérie, ayant pris les armes contre son frère Mithridate, roi d'Arménie, est la première cause des malheurs qui ont frappé sa lignée et qui doivent encore frapper sa famille et lui-même. L'un de ses deux fils, Rhadamiste, élevé dès sa plus tendre enfance à la cour de Mithridate, avait obtenu de ce prince la main de Zénobie, sa fille. Mithridate a reçu la mort de celui qui devait être son gendre, pour lui avoir préféré par la suite un prince rival, Tiridate. Zénobie est poignardée par le jaloux Rhadamiste, qui la jette sanglante dans l'Araxe plutôt que de l'abandonner à son rival vainqueur. Cette princesse, que depuis longtemps tout le monde croit morte, a trouvé, après diverses aventures, un asile à la cour de Pharasmane, son beau-père. Cachée sous le nom d'Isménie, elle est presque prisonnière dans le palais hospitalier. Le roi ressent pour elle la plus violente passion et veut l'épouser sans la connaître. Mais Zénobie, qui croit au trépas de son époux, massacré, dit-on, par les Arméniens, aime en secret Arsame, le second fils de Pharasmane, et en est aimée; elle combat son amour, bien qu'elle puisse se croire libre. Arraché des mains d'un peuple furieux par des soldats romains, Rhadamiste s'est attaché à Corbulon, leur général. Ap renant que Pharasmane est prêt à envahir l'Arménie, qui se trouve sans roi, il s'est fait nommer ambassadeur de Rome auprès de lui dans le dessein de s'opposer à ses projets ambitieux. Rome veut perdre le père par le fils, et le fils sera l'instrument zélé de la politique impériale, d'autant plus qu'il a à venger lui et les siens de le tyrannie d'un père, auteur de sa misère, cause de ses crimes et de ses remords. Rhadamiste a tué Mithridate, Il a donné la mort à une femme, encore adorée, au moment où il allait la posséder. En proie à une sombre fureur, parjure, parricide, proscrit, repentant, désespéré, il ne peut renoncer au crime. C'est un Oreste, mais un Oreste jaloux, nourrissant dans son coeur une haine inflexible et un amour sauvage. Quand Rhadamiste paraît à la cour de Pharasmane, personne ne le reconnaît, en raison de sa longue absence. Il va revoir son père, et son père est son rival; il va revoir son frère, et son frère est son rival! Bien plus, Pharasmane veut contraindre Zénobie à l'épouser sans retard. Arsame demande à l'ambassadeur de César un appui bienveillant; il le prie d'assurer la protection des Romains à une femme infortunée que menace une odieuse violence. Sans trahir aucun de ses secrets, Rhadamiste invite le prince à lui ouvrir entièrement son coeur et se montre prêt à seconder les desseins les plus audacieux. Le jeune prince proteste de sa fidélité filiale; il veut tout au plus ménager à Isménie une retraite sans périls. Rhadamiste a une entrevue avec la princesse : les deux époux se reconnaissent. Rhadamiste a beau s'accuser et menacer tour à tour, Zénobie lui pardonne ses attentats passés et ses fureurs présentes, qui ne lui prouvent qu'un excès d'amour. Elle avoue noblement Ia tendre sympathie qu'elle a ressentie pour Arsame, mais c'en est fait de cette inclination naissante : le devoir parle plus haut que l'amour, ou plutôt son amour revient à son premier objet. Les deux époux se disposent à fuir secrètement. Instruit par Zénobie de ce prochain départ et des raisons qui le rendent nécessaire, Arsame est arrêté pour avoir eu avec l'ambassadeur romain un entretien suspect. Son père l'interroge, et il garde un silence accusateur. Apprenant enfin la fuite de Zénobie, Pharasmane s'élance avec ses gardes à la poursuite du ravisseur, au moment où Arsame va lui dire que c'est son fils. Le roi reparaît, tenant à la main l'épée qu'il a teinte du sang du traître. En voyant Arsame tomber évanoui d'horreur et de désespoir, il s'interroge; il se demande s'il n'y a pas eu dans ce fatal événement quelque chose de mystérieux. Ce Romain si fier a livré sa vie sans résistance. Pourquoi cette défaillance ou cette résignation? On rapporte Rhadamiste expirant, et quelques paroles sorties de sa bouche expliquent et sa trahison et sa lâcheté. Pharasmane ne peut que pleurer sa mort. Zénobie est libre : elle épousera Arsame.
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Grandeur d'âme de Zénobie

[Quand Rhadamiste apprend qu'Arsame fait la cour à Zénobie, il sent se réveiller sa féroce jalousie et adresse des reproches à sa femme. Celle-ci lui répond sur le ton d'une véritable héroïne cornélienne.]

« ZÉNOBIE
Laissez agir, seigneur,
Des soupçons en effet si dignes de son coeur. 
Vous ne connaissez pas l'époux de Zénobie,
Ni les divers transports dont son âme est saisie. 
Pour oser cependant outrager ma vertu, 
Réponds-moi, Rhadamiste, et de quoi te plains-tu?
De l'amour de ton frère ? Ah! barbare! quand même 
Mon coeur eût pu se rendre à son amour extrême, 
Le bruit de ton trépas, confirmé tant de fois, 
Ne me laissait-il pas maîtresse de mon choix? 
Que pouvaient te servir les droits d'un hyménée 
Que vit rompre et former une même journée 
Ose te prévaloir de ce funeste jour 
Où, tout mon sang coula pour prix de mon amour; 
Rappelle-toi le sort de ma famille entière; 
Songe au sang qu'a versé ta fureur meurtrière; 
Et considère après sur quoi tu peux fonder 
Et l'amour et la foi que j'ai dû te garder. 
Il est vrai que, sensible aux malheurs de ton frère,
De ton sort et du mien j'ai trahi le mystère. 
J'ignore si c'est là te trahir en effet; 
Mais sache que ta gloire en fut le seul objet : 
Je voulais de ses feux éteindre l'espérance,
Et chasser de son coeur un amour qui m'offense. 
Mais, puisqu'à tes soupçons tu veux t'abandonner, 
Connais donc tout ce coeur que tu peux soupçonner. 
Je vais, par un seul trait, te le faire connaître, 
Et de mon sort après je te laisse le maître.
Ton frère me fut cher; je ne le puis nier;
Je ne cherche pas même à m'en justifier.
Mais, malgré son amour, ce prince qui l'ignore,
Sans tes lâches soupçons, l'ignorerait encore.

(A Arsame).

Prince, après cet aveu, je ne vous dis plus rien.
Vous connaissez assez un coeur comme le mien 
Pour croire que sur lui l'amour ait quelque empire. 
Mon époux est vivant, ainsi ma flamme expire. 
Cessez donc d'écouter un amour odieux, 
Et surtout gardez-vous de paraître à mes yeux

(A Rhadamiste).

Pour toi, dès que la nuit pourra me le permettre, 
Dans tes mains, en ces lieux, je viendrai me remettre. 
Je connais la fureur de tes soupçons jaloux,
Mais j'ai trop de vertu pour craindre mon époux. »
 

(Crébillon, Rhadamiste et Zénobie, Acte IV, scène 5).

Rhadamiste et Zénobie est le chef-d'oeuvre de Crébillon et l'une des bonnes tragédies de la scène française. Le plan, les caractères et les situations témoignent à un haut degré du talent tragique de l'auteur. Zénobie a la dignité d'une héroïne de Corneille, d'une Pauline; Pharasmane et Rhadamiste parlent et agissent, chacun dans la donnée de son caractère, avec une énergie et une âpreté sauvage, dont plus d'un trait touche au sublime. Ces deux figures se présentent de manière à former un puissant et heureux contraste. Il y a dans le prologue, ou dans les faits antérieurs à l'action, deux hypothèses romanesques. Mais le poète a tiré de ces fictions un excellent parti; le double incognito de Zénobie et de Rhadamiste amène des situations fort dramatiques; par exemple, la scène de l'entrevue de Pharasmane et de Rhadamiste, où l'un des interlocuteurs prononce ce vers fameux :

Ah! doit-en hériter de ceux qu'on assassine!
et la scène où, les deux époux se reconnaissant, Zénobie avoue, en présence de Rhadamiste, son amour pour Arsame. On ne connaît pas au théâtre de plus belle situation. Le style de la pièce est empreint d'une grande fermeté. On y retrouve çà et là, pour tout dire, quelques traces des défauts ordinaires de Crébillon, la négligence, l'incorrection, la dureté. Mais, presque partout, le style, en rapport avec la sujet et à la hauteur de la pensée, brille par l'énergie et par la noblesse. (PL).

La Harpe, à qui l'on ne peut reprocher trop d'indulgence, prise fort cette pièce; il exprime à plusieurs reprises la vive admiration qu'elle lui inspire.

« Rhadamiste est, sans aucune comparaison, la meilleure de toutes les pièces de Crébillon, ou plutôt c'est la seule vraiment belle; c'est réellement son seul titre de gloire, le seul qui puisse être avoué par la postérité. II ne manque à cette tragédie, pour être au premier rang, que d'être écrite comme elle est conçue et d'avoir un autre premier acte; mais, telle qu'elle est, il ne faut qu'un ouvrage de ce mérite pour donner à son auteur une place très honorable parmi les poètes tragiques. »
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Dictionnaire Le monde des textes
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