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Le Retour imprévu, de Regnard

Le Retour imprévu est une comédie en un acte et en prose, de Regnard (Comédie-Française, 11 février 1700). Le sujet de cette pièce est tiré de la Mostellaria de Plaute; les mensonges d'un valet, voilà toute l'intrigue, fourberies qui ont pour excuse un certain désintéressement personnel. 

M. Géronte est parti pour faire prospérer des affaires de commerce. Pendant ce temps, son fils mène joyeuse vie, touche l'argent des fermiers et fait sauter les écus. II festoie avec une belle qu'il veut épouser. Un certain marquis, ou soi-disant tel, s'est chargé de les débourgeoiser. Entre ses mains, l'éducation de ce fils de famille est allée grand train. Voilà que le bonhomme arrive sur ces entrefaites, pendant même que son fils donne un repas à sa belle dans la maison paternelle. Il faut, pour tirer l'imprudent garçon de ce mauvais pas, toute l'habileté d'un valet rompu aux intrigues, d'un de ces larrons de la vieille comédie, providence des mauvais sujets d'enfants. Pour retarder autant que possible la fatale explication, Crispin imagine de dire au vieillard, arrêté sur le seuil de la porte, que sa maison est habitée par des revenants, qu'il a fallu l'abandonner, se sauver; il parvient à lui donner une peur effroyable par des récits de l'autre monde. Ce n'est pas tout; il faut bien que M. Clitandre loge quelque part et Crispin affirme qu'il a acheté la maison de Mme Argante. « Bonne affaire, dit M. Géronte; allons vite juger cette excellente acquisition ».  Mais voici justement Mme Argante qui vient; Crispin se tire encore de ce mauvais pas. « Ne lui parlez pas de la vente de sa maison, dit-il à M. Géronte; la pauvre femme a eu des chagrins; elle a perdis la tête. - Ne faites pas attention à ce que pourra vous dire ce vieux fou, dit-il d'un autre côté à Mme Argante; il s'imagine avoir acheté votre maison; prenez-le par la douceur ». Et il laisse ces deux braves gens s'expliquer, puis se quereller tout de bon. 
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Extrait du Retour imprévu

[En l'absence de son père Géronte, Clitandre a dissipé sa fortune. Quand Géronte revient, le valet Merlin lui dit que son fils a employé son argent à acheter la maison de Mme Bertrand. Voici le moment où il cherche à persuader Mme Bertrand que Géronte est devenu fou, et Géronte que Mme Bertrand est devenue folle.]

« GÉRONTE, Mme BERTRAND, MERLIN

Mme BERTRAND
Comment? voilà M. Géronte de retour, je pense.

MERLIN
Oui, madame, c'est lui-même; mais il est revenu fou; son vaisseau a péri, il a bu de l'eau salée un peu plus que de raison-: cela lui a tourné la cervelle.

Mme BERTRAND
Quel dommage! le pauvre homme!

MERLIN
S'il s'avise de vous accoster par hasard, ne prenez pas garde à ce qu'il vous dira : nous allons le faire enfermer. (A Géronte.) Si vous lui parlez, ayez un peu d'égard à sa faiblesse : songez qu'elle a le timbre un peu fêlé.

GÉRONTE
Laisse-moi faire.

Mme BERTRAND
Il a quelque chose d'égaré dans la vue.

GÉRONTE
Comme sa physionomie est changée! elle a les yeux hagards.

Mme BERTRAND
Hé bien! qu'est-ce, monsieur Géronte? vous voilà donc de retour en ce pays-ci?

GÉRONTE
Prêt à vous rendre mes petits services.

Mme BERTRAND
J'ai bien du chagrin, en vérité, du malheur qui vous est arrivé.

GÉRONTE
Il faut prendre patience. On dit qu'il revient des esprits dans ma maison; il faudra bien qu'ils en délogent, quand ils seront las d'y demeurer.

Mme BERTRAND
Des esprits dans sa maison! Il ne faut pas le contredire cela redoublerait son mal.

GÉRONTE
Je voudrais bien, madame Bertrand, mettre dans votre maison quelques ballots, que j'ai rapportés de mon voyage.

Mme BERTRAND
Il ne se souvient pas que son vaisseau a péri, quelle pitié! Je suis à votre service, et ma maison est plus à vous qu'à moi-même.

GÉRONTE
Ah! madame, je ne prétends point abuser de l'état ou vous êtes. Mais vraiment; Merlin, cette femme-là n'est pas si folle que tu disais.

MERLIN
Elle a quelquefois de bons moments; mais cela ne dure pas.

GÉRONTE
Dites-moi, madame Bertrand, êtes-vous toujours aussi sage, aussi raisonnable qu'à présent?

Mme BERTRAND
Je ne pense pas, monsieur Géronte, qu'on m'ait jamais vue autrement.

GÉRONTE
Mais, si cela est, votre famille n'a point été en droit de vous faire interdire.

Mme BERTRAND
De me faire interdire, moi! de me faire interdire!

GÉRONTE
Elle ne connaît pas son mal.

Mme BERTRAND
Mais si vous n'êtes pas ordinairement plus fou qu'à présent, je trouve qu'on a grand tort de vous faire enfermer.

GÉRONTE
Me faire enfermer! voilà la machine qui se détraque; çà, çà, changeons de propos : hé bien! qu'est-ce, madame Bertrand? êtes-vous fâchée qu'on ait vendu votre maison?

Mme BERTRAND
On a vendu ma maison?

GÉRONTE
Du moins vaut-il mieux que mon fils l'ait achetée qu'un autre, et que nous profitions du bon marché!

Mme BERTRAND
Mon pauvre monsieur Géronte, ma maison n'est point vendue, et elle n'est point à vendre.

GÉRONTE
Là, là, ne vous chagrinez point, je prétends que vous y ayez toujours votre appartement, comme si elle était à vous, et que vous fussiez dans votre bon sens.

Mme BERTRAND
Qu`est-ce à dire? comme si j'étais dans mon bon sens!

allez, vous êtes un vieux fou, un vieux fou, à qui il ne faut point d'autre habitation que les petites-maisons, les petites-maisons, mon ami.

MERLIN
Êtes-vous sage de vous emporter contre un extravagant?

GÉRONTE
Oh! parbleu, puisque vous le prenez sur ce ton-là, vous sortirez de la maison : elle m'appartient, et j'y ferai mettre mes ballots malgré vous. Mais voyez-vous cette vieille folle!

MERLIN
A quoi pensez-vous de vous mettre en colère contre une femme qui a perdu l'esprit?

Mme BERTRAND
Vous n'avez qu'à y venir : je vais vous y attendre. Hom, l'extravagant! Hâtez-vous de le faire enfermer : il devient furieux, je vous en avertis. »
 

(Regnard, Le Retour imprévu, scène XVI).

Toutes ces ruses n'ont fait que retarder l'inévitable dénouement; tout se découvre; mais M. Géronte est encore bien heureux de retrouver une grosse somme qu'il avait cachée dans sa cave et que Crispin, malgré tout son flair, n'a pas soupçonnée.

Cette comédie est très spirituelle. Les incidents que produit le retour du père et la scène entre M. Géronte et Mme Argante, où chacun d'eux croit que l'autre a perdu l'esprit, sont d'un comique naturel, sans être bas, et achèvent de confirmer ce que Boileau répondit à un critique très injuste, qui lui disait que Regnard était un auteur médiocre : « Il n'est pas, dit le judicieux satirique, médiocrement gai ». (PL).

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