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Auberon / Oberon

Auberon ou Oberon est une sorte de chanson de geste (ou quelque chose à mi-chemin entre le conte de fées et le roman arthurien), dont l'auteur est inconnu et qui remonte au second tiers du XIIIe siècle. Cette épopée de second ordre, de 2468 décasyllabes rimés, a pour principal personnage le roi des Elfes, Auberon, qui a fait son appartion dans la littérature française dans une autre chanson de geste, elle aussi de caractère quelque peu hybride, Huon de Bordeaux

Le roman d'Auberon commence par un préambule pédant et lourd : 

De bien oïr et retenir vient preus
Et chius qui est del dire scienceus
A son pooir dire le doit à ceus
Que li oïrs puist estre pourphiteus (vers 1-4). 
Puis, l'auteur entre dans son sujet et fait l'éloge de Judas Machabeus : 
De servir Dieu fu engrans et songneus,
Humles et pius, de tous visses honteus, 
A povres gens larges et visiteus. 
Bref, depuis Noé, on n'avait pas vu d'homme aussi parfait. Le roi Bandifort entend parler de tant de vertus et conçoit contre Judas Machabeus une véritable haine. Annonce des événements qui vont suivre; nouvel éloge de Judas; détails sur sa naissance et sur toute sa vie. Le poète le représente comme le modèle du parfait chevalier (vers 25-76). Quant à Bandifort, il est trop vrai que sa haine ne provient que de l'envie : 
Voirs est c'on dist et a-on dit piecha
Que ja nul jour envie ne mourra. 
Il réunit vingt mille hommes et entre un jour dans la terre de Judas : massacres et pillages; détresse du Macabé. Or, certain jour, il aperçoit un ostoir qui a le courage, au milieu d'un grand nombre d'oiseaux, de fondre sur un grand malart, de s'en emparer et de le manger tranquillement, sans qu'aucun des oiseaux, ose rien faire contre lui. Il se dit en lui-même qu'il imitera cet ostoir et saura lutter contre ses ennemis, quel que soit leur nombre. Contre vingt mille ennemis, il n'a que cent hommes; mais fiance a que Dex li aidera (vers 77-133). Le voilà donc qui sort placidement de son château; ses deux frères et ses cent vassaux ne le suivent que de loin. Il pénètre ainsi dans le camp de Bandifort, va droit à ce pautonnier qui sans raison le cuidoit essillier, engage avec lui un combat terrible qui se termine par la mort du roi païen, et tue un grand nombre d'autres ennemis. Ses deux frères arrivent alors à la rescousse, et mettent le feu aux tentes. Quatorze mille hommes s'enfuient devant cette poignée de chevaliers; cinq mille autres ont été tués ou faits prisonniers. Et quel butin! Judas le distribue as gens de son païs et li plus povres en fu tous raemplis. Quant aux prisonniers, le Macabeu les fait soigner par son médecin, par son mir. On enterre les morts, et Bandifort, pour chou qu'il ot eslé rois poestis, reçoit une sépulture spéciale (vers 134-232). C'est alors que Judas envoie des brefs à tous ses barons pour les convoquer en assemblée générale. Il faut statuer sur le sort des prisonniers. Les barons de Judas sont d'avis qu'il fache à tous les chiés des bus sevrer. Voilà les pauvres captifs en grand effroi; l'un deux prend la parole et donne à Judas un meilleur conseil : 
« Le roi Bandifort a laissé une héritière. C'est une pucelaite de quinze ans plus belle n'a d'ici jusqu'en Cartage. Prenez-la pour dame, et vous aurez tout le royaume, qui est véritablement magnifique. J'irai vers elle, tout seul, si vous le voulez, et vous aurez pour otages les autres prisonniers ». 
Accordé. L'Amiral qui a fait cette proposition à Judas et qui s'est chargé de demander pour lui en mariage la fille du roi vaincu, ce messager est précisément l'oncle de la pucelle. Il accomplit rapidement son message et raconte à sa nièce tous les événements qui viennent de se passer, la mort, de son père, la défaite de son peuple, la situation critique des prisonniers, le mariage projeté. La jeune fille ne donne pas une larme à la mémoire de son père et ne retient que ce que son oncle lui a dit au sujet de Judas Macabeu. La dame l'ot, l'amours Judas l'esprent. Quelque temps après, on célèbre les noces : 
Par bonne amour et par pais  affiée,
Li dus Judas a la dame espousée.
D'ambes. Il pars grant joie ont demenée.
Judas fu rois, s'a couronne portée;
La dame avec a esté couronnée. (v. 233-386)
Fêtes et joie universelle. Quelques mois après, les deux époux ont une fille :
Au circoncir Brunehaut l'ont noumée :
Car brune fu et velue et fumée. 
Et, le soir même du jour de sa naissance, comme la petite était près de sa mère en son maluel moult bien envolepée, quatre Fées viennent auprès d'elle, qui s'appellent Heracle, Melior, Sebille et Marse : 
Doucement l'ont baisie et acolée; 
Et elle lor a fuit mainte risée. 
Les Fées réchauffent l'enfant à la cheminée; mais, à cause de la fumée, une larme a plorée; Sans dire mot li est des iex coulée. L'une des Fées, alors, lui essuie cette larme et la clama Brunehaut l'enfumée. Au fond de son lit, Judas contemple silencieusement cette scène curieuse :
« Cette enfant, dit la première fée, sera la plus belle, la plus avenante et la plus sage de tout le monde. - Elle vivra plus de trois cents ans, s'écrie la seconde, et ne sera malade que le mois qui précédera sa mort. - Après sa trentième année, dit la troisième, elle ne vieillira plus. » Reste la quatrième fée; mais, par malheur, c'est la mauvaise, et son souhait va détruire la beauté de tous les autres : « A sept ans, dit-elle, cette petite partira du monde et ira en Féerie où elle ne verra jamais plus son père ni sa mère. »  (vers 387-458)
Sur ce, le coq se met à chanter et les Fées deviennent invisibles. Judas a tout entendu; mais il se promet de garder un silence absolu sur tous ces souhaits, et principalement sur le dernier. 

Sept ans se passent : Brunehaut croît en beauté et en grâce : 

Gente de cors, sage en fais et en dis,
Et humles fu as grans et as petis.
Mais, malgré tout, le pauvre Judas demeure pensif en se rappelant les terribles paroles de la quatrième fée. Le jour solennel arrive, et voici que Brunehaut a sept ans. Judas, pendant la nuit de Noël (sic), tient une cour plénière et donne un splendide banquet. Au moment où l'on sert le troisième mets, un cerf énorme qui a trente-six rains en ses cornes, entre dans la salle et emporte la petite Brunehaut (vers 459-496). C'est en vain, d'ailleurs, que l'on poursuit le cerf; c'est en vain que Judas lance mille hommes après lui, et qu'il tâche de trouver dans la neige les traces de l'animal mystérieux. Le cerf arrive en une belle prairie. 
Dedens avoit tendu plus de cent trés
Trois mil i ot que fées que faés. 
C'est le pays de Féerie. Un roi, ricement couronnés, vient au-devant de Brunehaut et lui rappelle les quatre souhaits des Fées :
« Tout ce peuple est à vous; mais vous ne verrez plus jamais ni votre père ni votre mère.-» 
L'enfant voudrait, à tout le moins, parler une dernière fois avec Judas, et cette faveur lui est accordée. Le cerf va trouver Judas, et lui porte cette nouvelle.
« Ah ! dit-il, ce souhait contre votre fille m'a coûté bien cher à moi-même, et c'est en punition de cette faute que je serai cerf durant vingt ans et plus... à moins que Brunehaut, votre fille, n'intercède pour moi. » 
Le cerf n'était autre, en effet, que la mauvaise fée, et Brunehaut a le coeur assez bon pour lui accorder de redevenir un jour ce qu'elle était auparavant. Entrevue dernière et adieux touchants de Judas et de sa fille :
« Peres gentis, fleurs de chevalerie, 
De saluer ma mere et ma lignie
Por Dieu vous prois. » 
Brunehaut reste dans le pays de Féerie dont elle est « la reine couronnée », et Judas retourne près de sa femme, dont il a deux autres filles et cinq fils (vers 497-671). 

Nouvelles aventures, et l'on n'en a pas encore fini avec l'histoire de la quatrième fée qui a été changée en cerf pour avoir jeté un souhait fatal à Brunehaut. Il est vrai que celle-ci a pris goût à son malheur et qu'elle s'est résignée très aisément à être la reine des Fées. Mais enfin le jour de la métamorphose va bientôt arriver pour le cerf enchanté ou faé. C'est à la cour du roi Judas que le prodige arrive et, au lieu d'un cerf énorme, les barons du Macabeu n'ont plus sous les yeux qu'une femme d'une beauté éblouissante. L'un des barons (c'est Mantanor, c'est le frère de cet amiral qui a jadis conseillé le mariage de Judas avec la fille de Bandifort) se prend pour elle d'un amour insensé, la suit dans le pays de Féerie et consent à y demeurer toujours. Mariage de Mantanor avec la fée : elle est faée et il sera faé. Il en a deux enfants : Gloriant et Malabrun (vers 676-962). Cependant Brunehaut (qui, en sa qualité de reine des Fées, a présidé à ce mariage), Brunehaut vient d'atteindre sa quinzième année : 

De Brunehaut est li renons moult grans; 
Gente de cors, belle et bien achesmans
lert la dame, amoureuse et rians. 
Or, il y avait à cette époque un Empereur de Rome nommé Césaire, âgé de vingt ans, lequel était puissant (cela, va sans dire), mais surtout debonnaires, aimables et frans. On parle tant, dans le monde entier, de la beauté de Brunehaut, que Césaire est soudain transporté pour elle du plus ardent amour et qu'il se décide à l'aller voir. Le voilà à Dunostre, le voilà en présence de l'objet de son amour, et il lui offre en douaire l'Empire, la Roumenie. Mais Brunehaut répond fièrement : 
« Ne m'est pas necessaire. 
De plus grant terre avoir ne m'est-il gaire. »
Mais l'amour de Césaire est si grand, qu'il consent à rester à Dunostre en Féerie, et Brunehaut, devenue la femme de l'Empereur, en a bientôt un fils qui n'est rien moins que Jules César : 
Moult fut gentil, 
Larges, courtois, couragous et hardis (vers 962-1033). 
Quand Jules César atteint l'âge de dix ans, son grand-père Judas, à qui on l'a envoyé, lui apprend la science difficile du faucon et du chien courant. Mais une telle éducation ne saurait longtemps suffire à un tel homme : 
« Il y a en Hongrie, dit Jules César, un géant qui avec vingt mille fervestis, fait le plus grand mal à l'Empereur. Je veux aller le combattre : car me voici grand et fort. » 
Brunehaut ne cherche pas à éteindre une si belle ardeur et se contente de donner à son fils un haubert merveilleux qu'elle a elle-même ouvré en Féerie et qui assure la victoire à son heureux possesseur. L'enfant l'accepte, et, refusant la compagnie de l'Empereur son père, part un beau matin à la tête de dix mille vassaux (vers 1033-1099). Son combat avec le géant n'est pas de longue durée, et il le tue, du premier coup de son branc. Puis, il se jette contre les vingt mille hommes du géant et les massacre. Bataille; victoire, butin. L'Empereur Césaire fait don à son fils du royaume qu'il vient de soumettre, et lui ordonne de venir à Rome avec lui. Arrivée de Jules César à Rome, où il ne tarde pas à conquérir une vraie popularité et où son père le laisse un jour, pour retourner à Dunostre près de sa chère Brunehaut. Maintenant il s'agit de marier Jules César, et c'est à quoi s'occupe sa mère. Elle a fait choix pour lui d'une fée qui s'appelle Morgue et qui est la propre soeur du roi Artus. Cette merveilleuse créature a été élevée par un vieux roi faé qui lui a communiqué tous ses secrets avant de mourir et lui a laissé un cor magique dont la puissance est incomparable.
Si tost qu'il est de la dame bondis,
De tous ses homes est n tous lix oïs; 
Puis ne sera ses cors si escaris
Qu'ele avoec li n'ait vint mil fervestis. 
Ce projet de mariage est approuvé par Césaire; mais comment mettre en rapport Jules César qui est à Rome avec la fée Morgue qui est on ne sait où. Deux souhaits de Brunehaut, deux mots de cette fée suffisent pour opérer ce rapprochement : 
« Je souhaite, dit-elle, que Jules César soit ici; je souhaite que le roi des Bretons, Artus, y soit aussi avec sa soeur. » 
Aussitôt dit, aussitôt fait, et le mariage est décidé en deux minutes. Le lendemain des noces, au matin, Brunehaut fait son second souhait :
« Qu'Artus et ses barons retournent en Bretagne! » 
Artus disparait, et la reine des Fées envoie son fils et Morgue à Monmur : De gens faées est li païs pueplés. Et elle lui recommande bien vivement l'emploi du cor merveilleux : 
« J'ai d'ailleurs un autre joyau à te donner : c'est un hanap d'or. Dès que tu auras soif, tu n'auras qu'à le toucher, et il en sortira du vin à ruisseaux pour toi et pour tous les tiens, fussent-ils cent mille. Et maintenant, ajoute Brunehaut, je souhaite que tu sois à Monmur, avec ta femme et vingt mille vassaux. » 
La nuit-suivante furent engendrés à Monmur doi fil moult gent qui furent roi, - Et si creürent en la certainne loi (vers 1100-1356). Il est inutile de dire que les berceaux de ces deux enfants furent entourés par les Fées qui leur donnerent les dons au naistre
La première, fée souhaite à l'aîné d'être empereur des Romains et de soumettre le monde entier; la seconde lui souhaite d'épouser la fille d'un roi qui de lui conchevera, - Au gré de Diu, tel fruit con lui plaira; la troisième prédit qu'il sera un saint : 
Après sa mors ses espirs regnera; 
En grans estours les loiaus aidera 
Et les malvais mescreans destruira. 
Et, en effet, le premier des deux jumeaux sera un jour Saint Georges (!). Quant au second, qui sera Auberon, il est également doué par les Fées : 
« Tu porteras couronne à Monmur, dit l'une, et tu auras le pouvoir d'accomplir tous tes souhaits. - Tu n'auras jamais que trois pieds de haut, s'écria la seconde, qui préférait l'aîné. - Oui, répond la troisième; mais, après sa quinzième année, Auberon ne vieillira plus et vivra trois cents ans; ce sera l'homme le plus beau de la terre fors cils sans plus qui le mont saluera, et il aura le droit, en mourant, de laisser tout son pouvoir à qui
il voudra. »

Quant ot ce dit, l'enfanchon embracha
Et en la bouce doucement le baisa. 

Tels furent les merveilleux commencements de saint Georges et d'Auberon, son frère (vers 1352-1429). Le poëte va tour à tour esquisser l'étrange biographie de chacun des deux jumeaux, et il ne faut pas s'étonner s'il commence par Auberon, qui est le héros de sa chanson. Il arrive, en effet, qu'à partir de sa septième année, Auberon ne grandit plus : 
Sa mere en ot savent son cuer iré;
Car de vrai cuer l'amoit plus que l'ainsné. 
Un jour, elle l'embrasse encore plus vivement que les autres fois : 
« Pourquoi pleurez-vous », lui dit son fils. 
Et quand il sait la raison du chagrin maternel : 
« Plaire vous doit, puis que, Diu. vient à gré. »
Puis, il saisit fort habilement ce moment pour demander à Morgue le fameux cor dont il veut sur-le-champ faire l'épreuve. Il en sonne, et voici qu'une armée de trente mille hommes fait son entrée à Monmur. Que faire de tous ces chevaliers? On commence par les bien nourrir et par les abreuver avec la coupe inépuisable dont il a été question plus haut. Auberon, d'ailleurs, ne se lasse pas de demander de nouveaux présents. De sa grand-mère Brunehaut, il obtient un excellent épervier pour prendre aloes, et, don mille fois plus précieux, le fameux haubert avec lequel on est toujours vainqueur. Jules César lui-même est, ce jour-là, en veine de générosité, et avec Brunehaut, il fait Auberon chevalier. 
Dist Brunehaus : « Ce soit à ten pourfit. »
Dessus le col le palme li assist. 
Puis, li a dit sans ire et sans despit :
« Dès or soies chevaliers Jhesu Crist. » 
C'est le rite le plus antique, à peu de chose près, et il est assez surprenant de le trouver dans un roman aussi tardif. Quoi qu'il en soit, Georges se montre un peu jaloux de la chevalerie que l'on vient ainsi de conférer à son cadet, et Césaire la lui confère à lui-même : 
Ensi furent cil gumel enfanchon
Cevalier fait : ce truis en la canchon (vers 1430-1652).
Sur la prière de Césaire et de Brunehaut, Auberon fortifie Monmur. Cependant Césaire se sent malade : frachons sentait, de fièvre se douta. Mais Auberon est là qui, avec son bon épervier, lui procure de bon gibier, quailles et pitris. Rien n'y fait, et Césaire meurt après seize jours de maladie. A Jules César, et à saint Georges après lui, il laisse l'Inde et le Rommaigne; il laisse la Honguerie à Auberon avec l'Osterrisce et Monmur. Description du tombeau qu'on élève à l'Empereur : 
Une lame ot sor lui de marbre bis.
Pourtrais i est uns rois par tel avis
Que ce sembloit Cezaires qui fust vis. 
Règne de Jules César : c'est en ce moment que naît Jésus-Christ, et l'auteur insiste longuement sur son avènement :
El tans que fu Jules Cezars ellis,
Estoit cascuns après la mort pieris; 
Quant en la Virge vint li vrais Jhesu Cris. 
Par celi fu li mons desasservis. Et l'auteur ajoute avec un enthousiasme théologique : 
Ossi trestost que Jhesu Cris fa nés,
Nasqui el mont pais et joie et santés. 
Et c'était justement le temps où Georges alla en Perse (vers 1653-1826). 

Après sa digression sur la naissance du Christ, le romancier sent, en effet, qu'il lui faut revenir à ses héros, et se prend à nous raconter l'étrange légende de saint Georges. Or donc, le roi de Perse a une fille dont la beauté tente Georges. Il la séduit et un moult bel fil en la dame engenra. Mais voilà la belle en grande frayeur de son père. Georges la rassure :

Et se li dist c'à Romme le menra;
A grant honor illuec l'espousèra. 
Vite, ils partent; mais de Babylone à Rome le chemin est long. Les deux fugitifs ont un jour à gravir une haute montagne : 
Plus roiste mont jamais nus ne verra,
Ne plus hideus. 
C'est le mont Noiron. Ils se reposent au sommet; mais, mal leur en prend : car un serpent énorme, un dragon s'attaque à la jeune fille. Georges la défend. Combat terrible; mort du dragon. Mais cette émotion a été trop vive pour sa compagne : elle sent qu'elle est travillée d'enfant et qu'il lui va falloir accoucher là. Bien qu'elle ait failli avec Georges, elle retrouve ici sa chasteté naturelle et ne cherche en ce moment qu'à éloigner son compagnon :
« Amis, alés en là.
C'o moi soiés, ne le soufferrai pas. »
C'est en vain que Georges lui propose de se bander les yeux, si que nus d'iax honte n'i avera : pour, ne pas courechier la bele, il se retire quelques pas plus loin. Mais Dieu a pitié des deux coupables. La Vierge Marie vient à passer par là, avec saint Joseph et le divin Enfant. Elle entend les cris de la dame : 
A li ala, telement li aida
Qu'ele tantost d'un bel fil delivra. 
Quant à Georges qui est encore tout couvert des terribles blessures que lui a faites le dragon, Marie lui ordonne de se baigner dans l'eau où elle vient de baigner le petit Jésus : Lors fu plus sains que poisson qui noa. Mais, près de l'endroit où s'accomplissait ce miracle, il y avait toute une bande de larrons. Trois d'entre eux ont l'audace de couper les grenons de Joseph, de voler son bourdon de pèlerin et d'emporter le petit enfant qui vient de naître. Georges se jette sur eux et leur coupe la tête. Puis, la Vierge recolle miraculeusement les grenons de saint Joseph : 
Tantost i furent trestout enracinés;
Barbus devint, moult est reconfortés. 
Après ces étrangetés, il ne reste plus au poète qu'à légitimer l'enfant de Georges et à marier ses héros. Le mariage a lieu à Rome, par le conseil de Brunehaut, le fée, et Georges, sans plus tarder, s'en va dans l'Inde majour où il est couronné roi; vers 1827-2083). Dernières années du règne de Jules César : 
Sa mere et il font les cemins ferés
Parmi les regnes, par lors soushais faés.
Encor i sont, bien savoir le poés.
A ce souvenir des voies romaines succède, dans l'esprit de l'auteur, celui de la passion de Jésus :
El tans regnoit que Jhesu fu penés
Ens en la crois des faus Juis provés;
Mais rien n'en sot l'Emperere doutés.
Quatre ans après, meurt Jules César, et Georges lui succède. L'auteur, ému lui-même de cette insolite chronologie, déclare qu'il ne s'occupera plus que d'Auberon (vers 2083-2109). Auberon avait assisté à Rome au mariage de son frère Georges. Il revient à Monmur et sonne de son cor si hautement, 
Qu'il fu oïs haut de quatre regnés,
De Hongrerie li quelle est royautés
Et d'Osteriche qui est noble duschés. 
Si fa moult bien de Bretaigne escoutés
Et de Dunostre. 
Cent mille hommes répondent au son du cor d'Auberon et viennent lui rendre hommage. Il leur fait verser à boire avec la coupe merveilleuse et leur offre un immense repas. 
« Je m'en vais, leur dit-il, aller successivement visiter mes
royaumes et mes duchés. Or me querés partout tel garnison - Que tout en
aient planté et à foison - Et que n'en soie d'iaus tenus à bricon. » 
Départ d'Auberon : ses adieux à Brunehaut et à Morgue. Son voyage en Hongrie, en Autriche.  Il estime partout le revenu de ses terres et laisse en chaque pays un connétable pour l'y représenter. En Bretagne, il rencontre Artus qui donne un tournoi en son honneur, et c'est Auberon qui gagne le prix de ce tournoi. Bref, voilà ses voyages terminés, et il retourne joyeusement à Monmur près de Brunehaut et de Morgue. Il y reste cent ans (vers 2110-2270). Un jour, par malheur, Auberon quitte le haubert merveilleux qui lui assure la victoire, et trestous nus se couche ens en un lit paré. Le voilà désarmé et qui n'est plus invincible. Or, Sathanas veillait, et va sur-le-champ avertir le géant l'Orgueilleux dont Jules César avait jadis vaincu et tué le père.
« L'heure de te venger est à la fin venue, dit Sathanas à l'Orgueilleux. Le fils de Jules César est entre tes mains. Vien vite. » 
Le tentateur fait mieux et transporte sur son dos le géant. Ils arrivent à Dunostre où sont les deux fameux hommes de cuivre que nous retrouverons dans Huon de Bordeaux : 
Chascuns tenoit un fleel acouplé,
De cos ferir estoient acosté,
Si que nus hons n'eust outre passé. Satan enseigne à l'Orgueilleux le moyen d'arrêter le mécanisme, l'engien des hommes de cuivre, et d'entrer au château du petit roi-fée. Il y entre et se trouve bientôt en présence d'Auberon, qu'à cause de sa petitesse, il prend pour un enfant : 
Tout tellement Auberon enbraça
Et par dehors le castel l'enporta. 
Le pont levich et la porte passa :
Dessous un pin roy Auberon coucha 
Si douchement qu'ains ne s'en esvila.
Cela fait, le géant rentre au château, abaisse le pont-levis, clôt la porte, fait jouer à nouveau le mécanisme des hommes de cuivre, et se rend ainsi maître du palais de Dunostre et du célèbre haubert (vers 2270-2354). Douleur d'Auberon, quand il se réveille. Il souhaite  se trouver à Monmur, et le voilà près de Brunehaut qui le console de son mieux. Notez, d'ailleurs, que cet épisode de l'Orgueilleux n'a été imaginé par notre auteur que comme un trait d'union commode pour relier enfin son récit à ce roman de Huon de Bordeaux dont il a seulement voulu écrire le prologue.
« Pas tant de douleur, dit Brunehaut à Auberon. Tu recouvreras un jour ton palais et ton haubert. Aujourd'hui même il vient de naître à Bordeaux un enfant qui est le fils de Seguin, chambellan de Charlemagne. Il s'appelle Huon, et sera ton ami. C'est à lui qu'est réservé l'honneur de te faire rentrer en possession de ton haubert et. de punir le géant. Console-toi et, désormais, ne te laisse pas aller à trop dormir. » 
Pour achever de le remettre en joie, Brunehaut lui donne un archet, un archon qui a des propriétés merveilleuses : 
« Pour vieler est fais...
De nului n'iert ja li son escoutés
Que de dancier ne soit entalentés. »
Ce présent achève en effet de consoler Auberon, qui s'installe à Monmur près de sa grand-mère et de sa mère, et y passe huit longues années (vers 2355-2407). Nous voici arrivés au dernier couplet de ce singulier roman, et ce dernier couplet, que le poète a écrit à dessein en vers assonancés pour le rendre plus semblable aux laisses de Huon de Bordeaux, sert encore de trait d'union avec cette chanson. Donc, il y avait un seigneur du bourg de Saint-Omer qui s'appelait le comte Guilemer. Il se prit un jour à réfléchir sur tous les péchés de sa vie et conçut le dessein d'en faire pénitence. Il se croise et part pour la Terre-Sainte avec quarante de ses barons et sa fille. Ils s'arrêtent à Bordeaux où ils vont faire visite au comte Seguin qui était alors bien malade. Puis, ils se rembarquent et leur vaisseau les porte, par une grosse mer, jusqu'à Dunostre. L'Orgueilleux les aperçoit, se jette sur eux et les massacre tous, à l'exception de la belle pucelle, de la fille de Guilemer, pour laquelle il se prend d'amour et qu'il enferme à Dunostre, où elle sera un jour délivrée par Huon de Bordeaux (vers 2408-2468). L'auteur du prologue s'arrête ici; content de lui, et il termine son oeuvre par une petite escobarderie :
« La fille du comte de Saint-Omer, dit-il, restera prisonnière à Dunostre dusc'à un jour que vous dire M'ORÉS. » 
Evidemment ce plat versificateur voudrait ici se faire passer pour l'auteur de Huon de Bordeaux; mais les auditeurs du XIIIe siècle n'étaient pas encore assez naïfs pour s'y tromper. Cuique suum. (Léon Gautier).
Obéron est une épopée romantique de Wieland, en douze chants et en ottave rime. La fable est tirée, comme l'Auberon ci-dessus, de Huon de Bordeaux, et dont Tressan a donné un abrégé, en 1778, dans sa Bibliothèque universelle des romans. Mais l'Obéron qui dans ce dernier ouvrage joue un rôle surnaturel, et l'Obéron de Wieland, sont deux personnages bien distincts : celui du roman est fils de Jules César et d'une fée, être fantastique tenant le milieu entre l'homme et le farfadet; celui de l'épopée est identique avec l'Obéron de Shakespeare dans le Songe d'une nuit d'été.

L'Obéron de Wieland renferme trois actions principales : 

1° les aventures du chevalier Huon, chargé par Charlemagne de lui rapporter une touffe de la barbe et deux dents mâchelières du calife de Bagdad

2° les amours de Huon et de Rézia, fille de ce sultan; 

3° la brouille et la réconciliation de Titania avec son époux Obéron, roi des Elfes

Cependant ces trois actions sont si habilement combinées et conduites, qu'elles ne forment qu'un seul tout. En effet, sans le secours d'Obéron, Huon n'aurait pu réussir dans sa mission auprès du calife; sans son amour pour Rézia, et sans l'espoir d'une réconciliation qu'Obéron fondait sur la fidélité et la constance des deux amants, le roi des Elfes ne se serait pas intéressé à leurs amours. Cet enchaînement d'intérêts divers, ce besoin indispensable que les différents personnages de l'épopée ont les uns des autres pour réussir dans leur entreprise, donnent au poème une sorte d'imité assez originale et nouvelle. Obéron fut publié en 1780, et a connu enuite un succès durable. 
"Tant que l'on gardera le sentiment de la poésie, dit Goethe, Obéron sera aimé et admiré comme un. chef-d'oeuvre d'art poétique."
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