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La Mort de Pompée, de Corneille

La Mort de Pompée est une tragédie de Corneille, en cinq actes, dédiée au cardinal Mazarin. Elle a pour sujet la mort du général romain, lâchement assassiné par ordre du roi d'Egypte, après la bataille de Pharsale.
« J'ai fait Pompée, dit Corneille en tête du Menteur, pour satisfaire à ceux qui ne trouvaient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna, et leur montrer que j'en saurais bien retrouver la pompe quand le sujet le pourrait souffrir. »
Il a donc transporté à la scène les plus brillants morceaux de la Pharsale de Lucain. Pompée, ou plutôt la Mort de Pompée fut représentée au Marais vers la fin de 1643, cinq ans après une Mort de Pompée de Chaulmer, dont le plan d'ailleurs diffère tout à fait de celui de Corneille. 
ACTE Ier. - Apprenant l'arrivée prochaine de Pompée, le vaincu de Pharsale, Ptolémée délibère s'il doit se déclarer pour ou contre lui; il ne sait s'il doit immoler Pompée, son bienfaiteur, qui vient d'être vaincu, ou s'il doit lui faciliter les moyens de lutter contre César. Le parti de la peur l'emporte. Jamais on n'avait buriné en traits plus profonds la lâcheté des cours à l'heure du danger la perfidie des vils flatteurs et la faiblesse des rois aveugles. Les ministres de Ptolémée engagent leur maître à violer les lois sacrées de l'hospitalité en offrant à César la tête de pompée, pour se concilier les bonnes grâces du vainqueur.
Quand les dieux étonnés semblaient se partager, 
Pharsale a décidé ce qu'ils n'osaient juger. 
Ses fleuves teints de sang et rendus plus rapides 
Par le débordement de tant de parricides, 
Ces horribles débris d'aigles, d'armes, de chars, 
Sur ces champs empestés confusément épars, 
Ces montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes, 
Que la nature force a se venger eux-mêmes,
Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents 
De quoi faire la guerre au reste des vivants,
Sont les titres affreux dont le droit de l'épée, 
Justifiant César, a condamné Pompée.
Contre, lui disent ses conseillers; pour, lui dit sa soeur Cléopâtre. Ptolémée se range au premier avis, afin de gagner les bonnes grâces dit vainqueur Jules César.

Pompée reçoit la mort en abordant sur le rivage égyptien. Cette première scène est une des plus belles expositions qu'on ait vues sur aucun théâtre. Tandis que le meurtre s'accomplit, survient Cléopâtre la soeur et Ptolémée, dont Corneille, dans l'intérêt de la pièce, a singulièrement ennobli la caractère aux dépens de la vérité historique. Elle interroge Ptolémée sur le parti qu'il a pris. Le roi répond :

Je lui viens d'envoyer Achillas et Septime.
Cléopâtre s'écrie :
Quoi! Septime à Pompée, à Pompée Achillas!
Ce vers en dit plus que vingt n'en pourraient dire et fait sentir à Ptolémée l'imprudence qu'il a commise en mettant dans la confidence de son crime sa soeur dont il doit se défier, car elle a des prétentions au trône et, de plus, elle peut comtter sur l'appui de César, qu'elle aime et dont elle a lieu de se croire aimée.

ACTE Il. - Cléopâtre apprend bientôt l'assassinat de Pompée. Le corps de Pompée a été jeté dans les flots; mais l'affranchi Philippe a redemandé à le mer les restes du vaincu de Pharsale, et la mer lui a rendu cette chère dépouille avec les débris d'un vaisseau naufragé. De ces débris, l'affranchi Philippe a formé un bûcher; il a brûlé le corps de Pompée. César approchant cependant, elle s'en prétend aimée et semble assurée d'être couronnée par lui aux dépens de Ptolémée : d'où son arrogance, qui irrite le roi jusqu'au désir du meurtre.

PTOLÉMÉE (à Photin).
J'ai suivi tes conseils, mais plus je l'ai flattée,
Et plus dans l'insolence elle s'est emportée, 
Si bien qu'enfin, outré de tant d'indignités, 
Je m'allais emporter dans les extrémités; 
Mon bras, dont ses mépris forçaient la retenue, 
N'eût plus considéré César, ni sa venue, 
Et l'eût mise en état, malgré tout son appui,
De s'en plaindre à Pompée auparavant qu'à lui. 
L'arrogante, à l'ouïr elle est déjà ma reine, 
Et si César en croit son orgueil et sa haine,
Si, comme elle s'en vante, elle est son cher objet, 
De son frère et son roi je deviens son sujet.
Non, non, prévenons-la, c'est faiblesse d'attendre 
Le mal qu'on voit venir sans vouloir s'en défendre; 
Ôtons-lui les moyens de nous plus dédaigner, 
Ôtons-lui les moyens de plaire et de régner, 
Et ne permettons pas qu'après tant de bravades 
Mon sceptre soit le prix d'une de ses oeillades.
ACTE III. - L'urne qui renferme les cendres est remise à la noble veuve de Pompée. Cornélie soutient avec vigueur le nom qu'elle porte; elle exhale sa douleur en mouvements pathétiques; elle fait serment de venger son époux et, par un coup de théâtre saisissant, elle avertit César des complots formés contre sa vie par Ptolémée et son ministre. Mais si elle protège sa vie contre la trahison, c'est pour l'attaquer à son heure et conserver son droit de vengeance sur le vainqueur de Pompée, César est représenté en généreux ennemi. Aussi, tout en le prévenant qu'elle doit continuer à le combattre, Cornélie lui avoue qu'elle ne peut se défendre de l'estimer, beau mouvement, habilement imité par Voltaire dans le Triumvirat. César, nous le répétons, est digne des sentiments qu'il inspire à la veuve de son ennemi, et si, dans le premier moment, on a vu, en face de la tête de Pompée,
Que, par un mouvement commun à la nature,
Quelque maligne joie en son coeur s'élevait,
Dont sa gloire indignée à peine le sauvait,
à la fin, des larmes se sont échappées de ses yeux. 
Le meurtrier se voit méprisé par César, qui l'apprécie à sa juste valeur : 
Pensez-veux que j'ignore ou que je dissimule 
Que vous n'auriez pu eu pour moi plus de scrupule,
Et que, s'il m'est vaincu, votre esprit complaisant 
Lui faisait de ma tête un semblable présent?
César, irrité par l'assassinat de Pompée, reçoit avec honneur sa veuve Cornélie, puis fait porter à Cléopâtre l'hommage de son amour.

ACTE IV. - Ptolémée comprend que c'en est fait de son autorité; par politique et par amour César donnera la couronne à Cléopâtre. N'osant affronter César, il veut le faire assassiner. Mais Cornélie a pénétré ses desseins; elle entre brusquement :

 César, prends garde à toi!
Et, dans une scène qui excite au plus haut point l'admiration, elle prévient César que, en restant son ennemie, elle ne saurait souffrir qu'on l'assassine; elle l'exhorte à prévenir les meurtriers par un prompt, châtiment et termine par cet admirable cri :
... Adieu; tu peux
Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des voeux!
Cornélie ne lui fait d'ailleurs cette révélation que pour le garder à la vengeance qu'elle veut tirer de lui.

ACTE V. - Cléopâtre et Cornélie apprennent que Ptolémée a trouvé la mort en combattant contre Antoine et César. Puis César promet à Cornélie d'élever des autels à Pompée, mais Cornélie lui avoue qu'elle maintient son dessein de vengeance; elle lui prédit que s'il épouse Cléopâtre, la jeunesse romaine lui fera payer ce mariage de son sang. César toutefois donne à Cléopâtre la couronne d'Égypte.

Cette fin est plutôt faible. D'ailleurs, il y a un grand défaut dans cette tragédie, c'est qu'elle renferme deux actions : 1° la mort de Pompée; 2° la conspiration contre César. 
Les galanteries entre César et Cléopâtre devraient, en outre, figurer plutôt sur la scène comique que sur la scène tragique.
« Mais Pompée, dit Voltaire, n'est point une véritable tragédie; c'est une tentative que fit Corneille pour mettre sur la scène des morceaux excellents, qui ne faisaient point un tout; c'est un ouvrage d'un genre unique, qu'il ne faudrait pas imitier et que son génie, animé par la grandeur romaine, pouvait seul faire réussir. Trente beaux vers de Corneille valent beaucoup mieux qu'une pièce médiocre. » 
Or, Corneille disait : 
« Pour le style, il est plus élevé en ce poème qu'en aucun des miens, et ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux que j'aie faits. » 
Soit, mais pas les meilleurs, car on peut préférer la simplicité naturelle de Corneille à ces imitations de Lucain ou de cet autre vieux tragique Garnier, dont la Cléopâtre a été mise à contribution par l'auteur de Pompée. On reconnaîtra Corneille à des vers comme ceux que César s'adresse aux cendres de Pompée :
Restes d'un demi-dieu dort à peine je puis 
Egaler la grandeur, tout vainqueur que j'en suis.
Cornélie, touchée par la grandeur de César, s'écrie :
O ciel, que de vertus vous me faites haïr!
« De semblables vers et la scène où Cornélie vient avertir César des complots formés contre sa vie par Ptolémée et Plotin sont, dit La Harpe, de ces hautes conceptions qui caractérisent le grand Corneille et rappellent l'auteur des Horaces et de Cinna. »
Vers de La Mort de pompée fréquemment cités :
A force d'être juste on est souvent coupable. (I, I).

Les princes ont cela de leur haute naissance;
Leur âme dans leur sang prend des impressions 
Qui dessous leur vertu rangent leurs passions. (II, I).

Pour le bien de l'Etat tout est juste en un roi. (II, III).


(PL / H. Clouard).
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