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Mithridate, de Racine

Mithridate est une tragédie en cinq actes et en vers, de Racine, représentée en 1673. Le sujet de cette pièce est l'amour de Monime et de Xipharès, traversé par la jalousie de Mithridate. Mais, au-dessus de cette intrigue, Racine a voulu dessiner un de ces grands caractères de l'Antiquité, d'autant plus difficile à bien peindre que l'histoire en a donné une plus haute idée. L'auteur de Britannicus fit voir une fois de plus dans cette pièce avec quelle énergie et quelle fidélité il savait saisir tous les traits de ressemblance d'un modèle historique. On retrouve chez lui Mithridate tout entier, son implacable haine pour les Romains, sa fermeté et ses ressources dans le malheur, son audace infatigable, sa dissimulation profonde et cruelle, ses soupçons, ses jalousies, ses défiances qui l'armèrent si souvent contre ses proches, ses enfants, ses maîtresses. Il n'y a pas jusqu'à son amour pour Monime qui ne soit conforme, dans tous les détails, à ce que les historiens nous ont appris.

On sait que plus d'une fois, au moment d'un danger ou d'une défaite, Mithridate fit périr celles de ses femmes qu'il aimait le plus, de peur qu'elles ne tombassent au pouvoir du vainqueur. L'amour de Mithridate a non seulement le mérite d'être conforme aux moeurs et à l'histoire, il est encore tel que l'auteur de l'Art poétique désire qu'il soit dans une tragédie :

Et que l'amour, souvent de remords combattu,
Paraisse une faiblesse, et non une vertu.
Avec quelle force Mithridate se reproche le penchant malheureux qui l'entraîne vers Monime, à l'instant où sa défaite l'oblige à chercher un asile dans une de ses forteresses du Bosphore! et combien de circonstances se réunissent pour rendre excusable cette passion qui, par elle-même, n'est pas faite pour son âge! C'est dans le temps de ses prospérités qu'il a envoyé le bandeau royal à Monime; et depuis ce temps la guerre l'a toujours éloigné d'elle. Il était alors glorieux et triomphant; il est malheureux et vaincu. C'est dans un semblable moment qu'il est cruel de perdre ce qu'on aimait, parce que alors cette perte semble une insulte faite au malheur.

C'est avec la même vérité, et avec plus de force encore, que l'auteur a su peindre cette haine furieuse qui, depuis quarante ans, avait armé le roi de Pont contre les Romains. Jamais le pinceau de Racine ne parut plus vigoureux et plus fier, et ce rôle est celui où il se rapproche le plus de la vigueur de Corneille, surtout dans la scène fameuse où il expose à ses deux fils son projet de porter la guerre en Italie. Cette scène a encore un autre mérite : en montrant le héros dans toute son élévation, elle montre aussi sa jalousie artificieuse, puisqu'elle a pour objet de pénétrer ce qui se passe dans le coeur de Pharnace. Cette situation met dans tout son jour le contraste des deux jeunes princes, qui soutiennent également leur caractère.

Le rôle de Monime présente un autre genre de perfection. Elle respire cette modestie noble, cette retenue, cette décence que l'éducation inspirait aux filles grecques, et qui ajoutent un intérêt particulier à l'expression de son amour pour Xipharès. Ce rôle est dans son genre un véritable chef-d'oeuvre; il y en a sans doute d'un plus vif intérêt et d'un effet plus saisissant; il y a des passions plus fortes et des situations plus déchirantes; mais il n'est pas au théâtre de caractère plus parfaitement mené. Le soin qu'a eu le porte de supposer que Monime et Xipharè s'saimaient avant que le roi de Pont eût pensé à la mettre au rang de ses épouses écarte de ces deux amants jusqu'à l'ombre du reproche. 

La marche de la pièce est graduée avec art, par les alternatives d'espérance et de crainte que font naître d'abord la fausse nouvelle de la mort de Mithridate, ensuite l'offre simulée faite par Mithridate à Monime de l'unir à Xipharès, enfin le péril des deux amants, dont l'un est menacé de la vengeance de son père, et l'autre est prête à boire le poison que son époux lui envoie. Le dénouement est régulier et agréable. Mithridate meurt en héros et rend justice, en mourant, à Xipharès et à Monime. Tous deux sont unis et, à l'égard de Pharnace, si sa punition est différée, on sait qu'elle est sûre, et l'auteur s'est fié avec raison à la connaissance que tout le monde a de cette histoire, lorsqu'il fait dire à Mithridate : 

Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse : 
Fiez-vous aux Romains du choix de son supplice.


. (PL).

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