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Merlin l'Enchanteur

Merlin est le nom (en celtique Myrddhin) d'un personnage légendaire gallois, à la fois poète, sorcier et prophète, qui aurait été le principal auxiliaire du roi Arthur dans sa lutte contre les Saxons. Ces deux personnages avaient certainement été célébrés dans de nombreuses poésies celtiques du VIe au Xe siècle, dont aucune ne s'est conservée sous sa forme primitive; les textes celtiques (gallois, cornouaillais, cambriens, etc.) auxquels ont puisé certains érudits (H. de la Villemarqué) pour reconstituer la première phase de l'histoire légendaire de Merlin sont postérieurs aux romans français et ont probablement été fort altérés par eux. Le plus ancien texte où Merlin apparaisse est la Chronique latine anonyme, attribuée plus tard à Nennius (fin du Xe siècle) : voici en résumé le rôle qu'il y joue :

Le roi breton Wortigern, après s'être rendu coupable de toutes sortes de crimes, et avoir été abandonné de tous, même des étrangers auxquels il s'était allié, veut faire bâtir une forteresse imprenable; trois fois de suite les matériaux qu'on rassemble à cet effet s'évanouissent. Les magiciens du roi lui conseillent d'arroser la place du sang d'un enfant né sans père. Merlin, appelé ici Ambroise (Ambrosius) et fils inconnu d'un consul romain, est destiné au sacrifice, mais confond les magiciens par ses réponses prophétiques et effraie le roi par l'annonce de sa ruine prochaine. Plus tard, il devient le conseiller du successeur de Wortigern, Ambroise, dont il portait le nom. 

Mais c'est surtout Geoffroy de Monmouth (commencement du XIIe siècle) qui contribua à accréditer les légendes sur Merlin (comme celles sur Arthur) en les faisant passer pour de l'histoire et en leur donnant un caractère chevaleresque et courtois qu'elles n'avaient pas d'abord. Il commença (1135) par amplifier le récit de Nennius et rédigea en prose latine, à la prière d'Alexandre, évêque de Lincoln, des Prophéties qu'il prétendait emprunter à des poésies populaires bretonnes et qu'il attribuait à Merlin. Ces prophéties, comme toute bonne prophétie, étaient naturellement parfaitement exactes jusqu'à l'époque où écrivait l'auteur, ce qui leur donna aussitôt une vogue immense. Quelque temps après, il rédigea (outre son Historia regum Britanniae où la plus grande place est réservée à Arthur) une Vita Merlini, en vers, où la légende de l'Enchanteur va se trouver considérablement amplifiée. 

Merlin, après avoir étonné le monde par sa sagesse et avoir longtemps régné sur les Bretons méridionaux, est atteint à la suite d'une défaite de ses sujets, de folie furieuse et se retire dans les forêts de la Calédonie; il se nourrit de glands, n'a pour asile que le tronc des vieux chênes et pour compagnon qu'un loup. Son épouse Gwendoloena et sa soeur la reine Ganieda envoient à sa recherche un vieux barde jadis son compagnon; celui-ci réussit à le ramener dans son palais, mais il y soupire après la solitude et pour l'y retenir on le charge de chaînes. Mais Merlin ne cesse de prédire (Divination) de sinistres événements, il dévoile les faiblesses de coeur de sa soeur et fait mourir, le jour même des noces, le mari auquel il avait lui-même autorisé sa femme à s'unir. On lui permet de reprendre le chemin de la forêt où il entraîne Ganieda, qui prend soin de lui; le barde Taliesin vient l'y rejoindre et lui fait recouvrer la raison : les chefs bretons accourent et le supplient de reprendre la couronne, mais il refuse et décide même Taliesin à ne pas quitter sa solitude. 

L'auteur qui a le plus fait, avec Geoffroy de Monmouth, pour répandre les légendes sur Arthur et Merlin, et qui a le plus amplifié celle de ce dernier, est un Franc-Comtois du nom de Robert de Boron, qui s'adressa, non plus aux clercs, mais à la société comtoise (Hélie de Boron, son frère, que se transmettent la plupart des manuels est un mythe) : il entreprit de rattacher aux légendes celtiques l'histoire du Saint-Graal et composa à cet effet une sorte de trilogie en vers dont le centre était formé par un poème sur Merlin. Ce poème, perdu dans sa forme primitive, revit dans une traduction en prose du XIIIe siècle; les sources en sont, non seulement les livres de Nennius et de Geoffroy, mais aussi les récits oraux des conteurs.

Chez Robert de Boron, le personnage de Merlin prend un caractère tout particulier; ce devait être une sorte d'Antechrist suscité par l'enfer et qui finit par servir la religion qu'il était destiné à ruiner. A la suite d'un conseil où les démons se concertent sur les moyens de faire échec à Jésus-Christ, il est engendré par l'un d'eux dans le sein d'une vierge (telle devait être, selon d'anciennes croyances la naissance de l'Antechrist) qui avait oublié un soir de mettre son sommeil sous la protection de Dieu. Mais Merlin est baptisé et consacré à Dieu par sa mère : cette origine explique l'ambiguïté de son caractère, partagé sans cesse entre deux influences, et pour ainsi dire, entre le ciel et l'enfer. Il préserve d'abord sa mère du supplice auquel l'exposait sa faute apparente; Robert de Boron relie ensuite assez maladroitement l'histoire de Merlin à celle des rois d'Angleterre, et raconte comment il confond l'usurpateur Vortigier (Wortigern dont il raconte l'histoire d'après Nennius); il devint ensuite le favori et le conseiller des deux rois légitimes Pendragon, puis Uter, qui à la mort de son frère, prend le nom d'Uter Pendragon et qui, grâce à l'appui de Merlin, bat les Saxons, et d'après ses conseils institue la Table ronde, dont le but est de reconquérir le Saint-Graal (le plus ancien texte où il soit question de la Table ronde est le Brut de Wace, 1155). Merlin est, dans toute cette partie, comme le meneur du jeu : dans les moments critiques, il apparaît à ses protégés sous les formes les plus variées, mendiant en haillons, vieillard vénérable, paysan grossier, secondant leurs desseins et favorisant leurs passions, parfois même les moins nobles. C'est grâce à lui qu'Arthur, fils d'Uter Pendragon et d'Ygerne, qui avait été séduite par lui à peu près comme Alcmène par Zeus, est reconnu  roi des Bretons.

Le récit que Robert de Boron avait laissé inachevé fut complété par divers continuateurs : dans ces suites, fort divergentes entre elles, Merlin se mêle de moins en moins à l'action; il finit par se retirer au fond des bois où il est appelé et retenu par Niniane ou Ninienne, personnage où les commentateurs ont vu souvent une personnification de la nature et de sa puissance bienfaisante (le nom de Viviane, devenu traditionnel, provient d'une erreur de lecture) : Niniane est une femme qu'il instruit d'abord dans la magie, pour laquelle il s'éprend d'amour et qui finit par le retenir dans sa solitude en l'enfermant soit dans une tombe soit, d'après une autre rédaction, dans un cercle magique qu'il lui a lui-même appris à tracer. Depuis ce moment, nul n'a plus vu l'enchanteur : un seul des chevaliers d'Arthur, Gauvain, passant dans la forêt de Brocéliande, entendit, la voix du captif le charger d'aller raconter au roi ce qu'il était devenu. 

On voit dans la forêt de Paimpont (ancienne Bréchéliant ou Brocéliande, entre les villes actuelles de Saint-Brieuc et de Quintin (Côtes-d'Armor) un cromlech qui n'est autre chose, toujours selon la légende populaire que le cercle magique où Merlin fut retenu prisonnier. C'est là que périt l'enchanteur Merlin, ajoute-t-on. Son esprit erra longtemps dans la forêt, apparaissant aux mortels pour leur prédire l'avenir. Selon d'autres, pour qui Merlin aurait été un barde converti au catholicisme par Saint Colomban, il serait mort dans l'île de Bardsey...
Merlin apparaît de plus dans divers romans (Claris et Laris, etc.). Cette légende a eu un immense succès et diverses rédactions en ont été traduites en plusieurs langues, notamment en anglais, en espagnol et en italien; le roman en prose est aussi une des premières oeuvres qui aient été reproduites par l'imprimerie (dès 1498). L'Arioste (Roland Furieux, III, 10) et Cervantes (Don Quichotte, Il, 21) se sont souvenus de Merlin; Shakespeare a parodié ses prophéties dans un de ses drames (Le Roi Lear, III, 11); avant celui-ci, Rabelais lui avait fait une large place dans la bouffonnerie par laquelle il préludait à son chef-d'oeuvre (Les grandes et inestimables Chronigues, etc. (Gargantua), 1532). 

La légende de Merlin, reprise par plusieurs modernes, les a parfois assez heureusement inspirés : il suffira de rappeler le drame de K. Immermann (Merlin, 1831); divers poèmes de Tennyson (Viviane, 1868; le Saint-Graal, 1870, etc.) et l'épopée en prose, riche en pages d'une belle et grande allure, où s'est donné carrière la fantaisie mystique d'E. Quinet (Merlin l'Enchanteur, 1860). Sans parler, bien sûr, de la fortune qu'à rencontrée Merlin au cinéma, au XXe siècle, pour le meilleur parfois, et le plus souvent pour le pire. (A. Jeanroy).



En bibliothèque - Fréd. de Schlegel, Histoire de l'enchanteur Merlin, Leipzig, 1804; Hersart de La Villemarqué, Contes populaires des anciens Bretons, Paris, 1842. Mle même a publié en 1861 : Myrdhinn ou l'Enchanteur Merlin, son histoire, ses œuvres, son influence. Th. Heywood a donné une Vie de Merlin, Londres, 1641. Edgar Quinet a donné un roman sous le même titre.

En librairie -  Philippe Walter, Daniel Poiron (prés.) Le Livre du Graal, Gallimard (La Pléiade), 2001. 2 vol. : I - Merlin, les premiers faits du roi Arthur, II - Lancelot. - Jean Markale, Le cycle du Graal (coffret, 4 vol.), La naissance du roi Arthur, les chevaliers de la Table Ronde, Lancelot du lac, la Fée Morgane), J'ai lu, 2000. - Geoffroy de Monmouth, La Vie de Merlin (1148), Climats, 1996.

Michel Rio, Merlin, Morgane, Arthur (en coffret),  Le Seuil, 2000. - Merlin l'enchanteur, Le Livre de Poche (choix de textes), 2001. - Marcel Brasseur, Merlin, Errance, 2002.  - Annie Andrieux-Reix et Emmanuelle Baumgartner, Le Merlin en Prose, PUF, 2001. - Philippe Walter, Merlin ou le savoir du monde, Imago, 2000. - Patricia Michon, A la lumière du merlin espagnol, Droz, 1996. - Denis Hüe, Fils sans père, étude sur le Merlin de Robert de Boron, Paradigme publications universitaires.

Pour les plus jeunes : François Johan, Les enchantements de Merlin, Casterman, 2003. - Claudine Glot,  La Légende de Merlin, Ouest-France / Edilarge, 2003. - J.L. Bizien et J. Delval, Les 100 charmes de Merlin, Gründ (livre-jeu), 2003. - Jean-Louis Le Craver, Merlin, l'homme sauvage, Syros (contes), 1997.

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Dictionnaire Le monde des textes
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