.
-

Le Mariage de Figaro, de Beaumarchais

Le Mariage de Figaro ou la Folle Journée est une comédie en cinq actes, en prose, de Beaumarchais représentée dans la nouvelle salle de la Comédie-française (Odéon), le 27 avril 1784. 

C'est la suite du Barbier de Séville. La scène est au château d'Aguas-Frescas, à trois lieues de Séville, chez le comte Almaviva, grand corrégidor d'Andalousie. Lindor a épousé Rosine. La comtesse a pour première camériste la sémillante « riante et verdissante » Suzanne, qui est fiancée à Figaro, resté au service du comte en qualité de valet de chambre et de concierge du château. Le grand seigneur, volage et libertin, délaisse sa femme, trouve Suzon fort à son goût, et les ruses qu'em ploie l'inventif barbier pour déjouer les projets de son maître sur sa fiancée forment un imbroglio qui se dénoue heureusement par le mariage de Suzanne et de Figaro, et « tout finit par des chansons », comme dit le vaudeville final, bouquet de ce brillant feu d'artifice.
-

Le monologue de Figaro

[Dans le Mariage de Figaro, Figaro n'est plus seulement un barbier hardi et impertinent. Rentré au service du comte Almaviva, il est devenu à la fois un intrigant et un tribun. - Au Ve acte de la pièce, sous les marronniers du parc, il repasse sa destinée et fait le procès de la société. Ce monologue célèbre  peut être considéré, à sa date (1784), comme un réquisitoire du peuple contre les privilégiés.]

« Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie!... Noblesse, fortune, un rang, des places; tout cela rend si fier! Qu'avez-vous fait pour tant de biens? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire! Tandis que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister, seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes. (Il s'assied sur un banc). Est-il rien de plus bizarre que ma destinée! fils de je ne sais pas qui; volé par des bandits; élevé dans leurs moeurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête; et partout je suis repoussé! J'apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie; et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre en main une lancette vétérinaire! - Las d'attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou? Je broche une comédie dans les moeurs du sérail; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l'instant, un envoyé... de je ne sais où, se plaint que j'offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu'île de l'Inde, toute l'Égypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et du Maroc; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant : chiens de chrétiens! - Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant. - Mes joues creusaient; mon terme était échu : je voyais de loin arriver l'affreux recors, la plume fichée dans sa perruque; en frémissant je m'évertue. Il s'élève une question sur la nature des richesses : et comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sol, j'écris sur la valeur de l'argent et sur son produit net; sitôt je vois, du fond d'un fiacre, baisser pour moi le pont d'un château fort, à l'entrée duquel je laissais l'espérance et la liberté. (II se lève). Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil! Je lui dirais... que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours; que, sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied). - Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue, et comme il faut dîner, quoiqu'on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que pendant ma retraite économique, il s'est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s'étend même à celles de la presse; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits, ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j'annonce un écrit périodique, et croyant n'aller sur les brisées d'aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou; je vois s'élever contre moi mille pauvres diables à la feuille; on me supprime; et me voilà derechef sans emploi! - Le désespoir m'allait saisir; on pense à moi pour une place, mais par malheur j'y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. Il ne me restait plus qu'à voler; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m'ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais bien pu me re monter; je commençais même à comprendre que pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup, je quittai le monde; et vingt brasses d'eau m'en allaient séparer, lorsqu'un dieu bienfaisant m'appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais; puis, laissant la fumée aux sots qui s'en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. »
 

(Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte V, scène VII).

Esprit, gaieté, verve endiablée animent un dialogue étincelant. Le style est inégal, souvent incorrect et vulgaire, mais toujours vivant et pittoresque. On retrouve le Basile et le Bartholo du Barbier; on y voit pour la première fois la délicieuse figure de Chérubin, le petit page dont le coeur s'éveille aux regards de sa belle marraine. et l'amusante silhouette du juge Brid'oison. Mais l'intérêt exceptionnel de cette pièce célèbre réside surtout dans l'audace et la portée sociale de la satire. Dans un cadre espagnol, c'est une charge à fond de train contre la no blesse et la magistrature de la France. Louis XVI jugeait la pièce trop dangereuse pour en permettre la représentation publique :

Il faudrait, dit le roi après en avoir entendu la lecture, que d'abord la Bastille fût renversée!
La pièce, restée cinq ans en portefeuille, fut enfin répétée à l'hôtel des Menus, essayée à Gennevilliers chez le comte de Vaudreuil et jouée enfin à Paris avec un éclatant succès, A sa 108e représentation, la Bastille n'existait plus. (NLI).
.


Dictionnaire Le monde des textes
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2007 - 2020. - Reproduction interdite.