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La reine Sibile (Macaire)

La reine Sibile est une chanson de geste du cycle carolingien. La version de La reine Sibile ne nous est parvenue que sous une forme corrompue et italianisée, où le nom de l'héroïne Sibile a été changé en celui de Blanchefleur. Comme ce nom appartient déjà à la mère de Berthe aux grands pieds et à d'autres héroïnes de notre vieille littérature, il y avait un inconvénient à donner au poème franco-italien dont nous parlons le titre de chanson de Blanchefleur, qui eût fait confusion. Il en résulte qu'un autre personnage, le traître Macaire, a été appelé à l'honneur de donner son nom au poème où sont racontées ses infamies, et qui a pris de lui le titre de chanson de Macaire. La chanson de « Macaire », publiée par Guessard avec un intéressant essai de restitution française, n'est donc que la forme italianisée d'une chanson française qui s'appelait certainement « la reine Sibile ».

Comme Galiane ou Galienne (Mainet), et que les poètes ont fait mourir jeune, la reine Sibile est femme de Charlemagne. Sa légende a la même source que celle de Berthe, mère du grand empereur : c'est encore l'histoire populaire de l'épouse innocente persécutée. 

Macaire s'est introduit à la cour de Charlemagne, et, n'ayant pu séduire la reine, s'entend avec le nain favori du roi pour la déshonorer aux yeux de tous. Sur de trompeuses apparences, on croit la reine coupable d'adultère. Condamnée, sur l'avis de Macaire, à être brûlée vive, elle demande un confesseur : l'abbé de Saint-Denis, après l'avoir entendue, demeure convaincu de son innocence, et fait tant par ses prières, que la peine du feu est changée en celle de l'exil. 

Un jeune damoiseau, Aubri (Aubry ou Albaris) est chargé d'escorter la reine. Mais la vengeance de Macaire n'est pas satisfaite : il se met à la poursuite de la reine et de son compagnon, les rejoint, et leur dresse une embuscade; Aubri est tué, la reine se cache dans un bois (on retrouve ici le même épisode que dans Berte aus grans piés). Elle erre d'abord dans les bois, puis elle rencontre un bûcheron, du nom de Varocher (ou Baroche), qui consent à l'accompagner près de son père, empereur de Constantinople. En traversant la Hongrie, elle donne le jour à un fils, qui reçoit le nom de Louis. 

La guerre éclate entre l'empereur de Constantinople et Charlemagne; ce dernier est vaincu, mais il est heureux d'apprendre que sa femme, innocentée depuis que le crime de Macaire a été découvert, vit encore et qu'elle lui a donné un fils; il les emmène à Paris, où la réconciliation est célébrée par de grandes réjouissances.

La légende du Chien de Montargis.
Comment la trahison de Macaire avait-elle été découverte? Par un moyen dont le poète français a encore emprunté l'idée à un conte populaire bien connu, celui du chien révélateur. Guessard résume ainsi cet épisode, dans sa préface de Macaire

« Aubri avait un lévrier qui le suivait partout. Le lévrier ne le quitte point, même après sa mort. Il reste là trois jours, et ce n'est que vaincu par la faim qu'il reprend le chemin de Paris. Il arrive à l'heure du dîner, court au palais, où les barons sont à table, aperçoit Macaire, se jette sur lui, le mord cruellement au visage, prend du pain sur la table et s'enfuit pour retourner auprès de son maître, laissant toute la cour dans l'étonnement. Les barons se demandent si Aubri est déjà de retour. Ils ont bien cru reconnaître son lévrier. Le chien revient une seconde fois à la même heure; mais les gens de Macaire sont sur leurs gardes; il ne peut l'atteindre et s'en retourne encore avec du pain. Alors les soupçons s'éveillent. Pour les éclaircir, Charlemagne et ses barons se promettent de suivre le chien quand il reviendra. Il revient, fait découvrir le corps d'Aubri et en même temps le crime de Macaire. Interrogé par Charlemagne, l'accusé nie et offre de prouver son innocence par les armes, mais personne n'ose combattre un adversaire aussi puissant, aussi bien apparenté. La justice restera-t-elle donc sans champion? Le vieux duc Naimes s'indigne à cette pensée, et propose de mettre aux prises l'accusé et l'accusateur, Macaire et le chien d'Aubri. L'empereur et ses barons s'empressent d'y consentir. Les parents mêmes de Macaire acceptent avec joie une épreuve qui ne leur paraît pas redoutable. Le duel a lieu; Macaire est vaincu. Il fait l'aveu de son crime et en subit la peine. Il est traîné par tout Paris à la queue d'un cheval, et brûlé ensuite. »
Déjà Plutarque racontait l'histoire d'un chien qui reste trois jours sans manger près du corps de son maître assassiné, qui attaque les meurtriers en présence de Pyrrhus, et qui les force ainsi à avouer leur crime. L'histoire n'était donc pas nouvelle, mais dans sa nouvelle versions elle a encore eu la fortune la plus extraordinaire. On commença par ajouter des détails à ceux que fournissait le poème primitif : le lieu du crime devint la forêt de Bondy, le lieu du duel fut le pré de l'île Notre-Dame, ou donna au chien comme armure un tonneau troué par les deux bouts. Bientôt l'histoire du chien se détacha du poème auquel elle avait appartenu : il ne fut plus question de la reine Sibile ni de Charlemagne; le meurtre légendaire d'Aubri fut expliqué par une vengeance quelconque, et transformé en un événement historique de date incertaine. A la fin du XIVe siècle, Gaston Phébus introduisit l'anecdote dans son Livre de la Chasse, et l'auteur du Ménagier de Paris y trouva un modèle de fidélité à proposer aux femmes de son temps. Le Ménagier de Paris ajoute qu'on voyait encore dans l'île Notre-Dame les traces des lices qui furent faites pour entourer le champ clos.

Au XVe siècle on rencontre un détail nouveau : Macaire aurait été enfoui à mi-corps pendant le duel, pour que les conditions fussent plus égales; mais cette invention paraît n'avoir pas eu grand succès. D'autre part nous savons que, au moins dès le XIVe siècle, la scène du combat entre Macaire et le chien se trouvait peinte en maints lieux, et à la fin du XVe siècle, sous Charles VIII, on la peignit encore ou on mit une tapisserie la représentant sur le manteau d'une cheminée dans la grande salle du château de Montargis. Ce château est aujourd'hui détruit, mais le souvenir en est conservé par quatre planches qu'a introduites dans un de ses livres le célèbre architecte Androuet du Cerceau, qui collabora aux Tuileries et au Louvre. L'une de ces planches nous donne un croquis de la peinture en question, qui d'ailleurs est reproduite plus complètement par une estampe de la Bibliothèque nationale, due probablement aussi à Androuet du Cerceau. Un grand érudit du XVIe siècle. Jules Scaliger, faisant allusion à la peinture de Montargis, déclare que la mémoire d'un pareil trait (dont il n'a pas l'idée de douter) devrait être perpétuée par un monument de bronze.

L'histoire du chien fut encore signalée, comme un fait authentique, dans nombre de livres; on en vint rapidement à placer le lieu de l'action à Montargis, et à en fixer le temps à l'époque de Charles V. L'illustre bénédictin Bernard de Montfaucon l'attribua même avec précision à l'année 1371, interprétant comme une date un chiffre qu'il avait remarqué sur une estampe. Un peu plus tard, en 1776, dans un livre intitulé Essais historiques sur Paris, on peut lire le passage suivant, où notre histoire est admise, et défendue même en termes singuliers contre les doutes des sceptiques, et où la race du chien célèbre fournit matière à d'étonnantes réflexions : 

« Quelques auteurs ont cru que c'était sous le règne de Charles VI que vivait un chien dont la mémoire mérite d'être conservée à la postérité. D'Audiguier prétend que c'était un lévrier; j'en doute, attendu que le nez, dans les chiens, est le mobile du sentiment; or, les lévriers n'ont pas de nez; et, par conséquent, s'ils caressent un maître, s'ils se trouvent à son lever, à son coucher, ce n'est que par l'habitude, comme des courtisans, sans s'y attacher et sans l'aimer. Je les crois absolument incapables de ces traits de bonté de coeur dont je vais faire le récit... On ne sera point étonné que ce chien ait resté plusieurs jours sur la fosse de son maître, ni qu'il ait marqué de la fureur à la vue de son assassin; mais la plupart des lecteurs ne voudront pas croire qu'on ait ordonné le duel entre un homme et un chien. Il me semble cependant que, pour peu qu'on ait parcouru l'histoire et vécu dans le monde, on doit être tout au moins aussi persuadé des travers de l'esprit humain, que du bon coeur des chiens. » 
Voilà, si je ne me trompe, écrivait spirituellement Guessard, à qui nous empruntons les éléments de cette notice, le burlesque vraiment agréable : celui qui s'ignore.

Nous avons mieux encore. En 1807, l'Académie celtique proposa à ses membres et correspondants la question suivante : 

« Y a-t-il à Montargis quelques vestiges du culte du chien, quelques traditions, quelques fables, quelques usages, quelques mots qui y aient rapport, et qui puissent donner lieu de croire que cette ville, dont le nom semble venir du français mont, du celtique ar (du) et ki (chien), était chez les Celtes ce qu'était la ville de Cynopolis ou du chien chez les Égyptiens, ce qu'est encore chez les Gallois la colline du chien, nommée Moel Gylan? »
Il ne manquait plus au chien d'Aubri que d'être ainsi divinisé par des savants très graves; ce procès de canonisation d'un nouveau genre n'a pas encore abouti, mais il ne faut pas désespérer de l'avenir. En attendant que les habitants de Montargis soient définitivement voués au culte du chien, ils demeurent dans la croyance générale les compatriotes du bon lévrier, et Aubry est devenu un personnage historique au même titre que Charlemagne ou Napoléon Ier. Il s'est faufilé avec son chien, comme dit Guesssard, dans tous les dictionnaires universels et historiques, et dans les biographies générales. Ces livres, destinés à mettre la science à la portée de tous, ne manquent jamais de consacrer un article à Aubry de Montdidier : « Chevalier français qui fut assassiné près de Montargis par Richard de Macaire. » Les mieux renseignés ajoutent seulement que l'événement doit être antérieur au règne de Charles V.

Le chien d'Aubri a paru aussi à deux reprises sur la scène française, en 1814 et en 1853, dans un mélodrame qui eut un grand succès : Le chien de Montargis ou la forêt de Bondy. L'un des principaux personnages de la pièce était naturellement le traître Macaire, qui fut ensuite parodié, sous le nom de Robert Macaire, dans un autre mélodrame célèbre, l'Auberge des Adrets.

Le roman  de Macaire existe à la bibliothèque le Saint-Marc, à Venise, dans un manuscrit français du XIVe siècle, qui figure au catalogue sous le titre faux de Doon de Mayence, et où sont racontées en plus de 48 000 vers les aventures de Beuve de Hanstone, de Pépin et de Berthe aux grands pieds, et de Charlemagne. (L. Clédat / H. D.).

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